10/01/2026
Alerte! ́s - : N’Djamena, soixante-cinq ans sans repos - Jan 10, 2026
Par : Yves TALLOT – La Rédaction Charilogone
Vivre la guerre à N’Djamena… Quelle aventure, quand on en réchappe, et qu’avec du recul, cela finit par faire plus rire que pleurer !
Nos souvenirs d’enfance hantent nos sommeils vingt, trente, quarante, voire soixante ans après.
Habitant Sabangali, non loin de la villa du chef d’état-major de Ngarta Tombalbaye et de la maison à étage de son épouse, un 13 avril 1975, nous avions entendu des coups de feu la veille. Le lendemain, je voyais ma mère pleurer, triste : on venait de tuer Ngarta. Notre père fut arrêté quasiment sous nos yeux et conduit à la prison du CSM, le Conseil supérieur militaire. Avec les témoignages recueillis à droite et à gauche, ce coup d’État n’a pas fait plus de dix morts.
En 1978, alors que Hissein Habré était logé dans la même villa à étage de l’épouse de Ngarta Tombalbaye, avec son équipe restreinte de rebelles, ils déclenchèrent les hostilités. Au lycée Félix Éboué, un lundi 12 février 1979, éclata une grande guerre, durant laquelle une partie de ma famille fut faite prisonnière par Hissein Habré, puis libérée — pour ne pas dire échangée — en 1980.
Nous avions fui N’Djamena pour nous retrouver au Moyen-Chari, comme tant d’autres fuyards de la capitale.
En 1982, les troupes de Hissein Habré prirent le Sud, Sarh, la ville des Codos. Il y eut une débandade, mais nous restâmes dans cette ville jusqu’en 1988–1989.
Puis nous sommes revenus reprendre notre vie paisible à Sabangali.
En 1990, alors qu’une guerre fratricide entre Goranes et Zaghawas faisait rage à l’est du Tchad, nous nous réveillâmes un 1er décembre pour apprendre que Hissein Habré avait fui vers le Cameroun, laissant la capitale sans président pendant près de deux semaines.
De 1990 à 2006 puis 2008, les rebelles venus de l’Est — une première fois avec le capitaine Mahamat Nour, puis une seconde fois avec Tom, Timane et Nouri — secouèrent la capitale : pillages, tueries, fuites. Mais les présidents français, soutiens actifs d’Idriss Déby Itno, eurent raison des rebelles. L’argent du pétrole de Doba, apparu en 2002, permit au Maréchal de sauver son pouvoir jusqu’en 2021.
Une rébellion dissidente attaqua encore, mais pour une fois, il n’y eut pas de pillages à N’Djamena. La raison : cette attaque coïncidait avec la proclamation des résultats de l’élection présidentielle en cours.
Le CMT, Conseil militaire de transition, avec la bénédiction de Macron, choisit d’adouber le fils du Maréchal et d’en faire un autre Maréchal, sous les yeux impuissants des Tchadiens.
Après tout, cette ville s’appelle « N’Djamena », qui signifie « reposons-nous » dans son sens étymologique arabe.
Le côté ironique de l’histoire, c’est qu’à chaque fois qu’il y a eu du grabuge à N’Djamena, il y a eu des pillages : civils, bureaux administratifs, stations d’essence, véhicules des parkings publics, entreprises chinoises de construction (fer et ciment)… Et beaucoup de morts.
Le côté le plus cocasse, c’est qu’en 2008, alors que tout N’Djamena était convaincu que le Maréchal père était vaincu, certains, après avoir volé canapés, tables, ordinateurs de bureau et même les costumes de notre cher Premier ministre Kassiré Delwa Koumakoye Imam, furent sommés de les rendre en les déposant au carrefour du coin, à la tombée de la nuit.
Imaginez le décor…
Tout cela a duré banalement soixante-cinq ans, avec son cortège de fuyards et de retournés.
Point de repos, à N’Djamena !
La Cinquième République, celle de la refondation, a oublié de conjurer le sort, la guerre et les morts.
Ils ont pensé à tout, sauf aux démons têtus attachés au nom de la ville de N’Djamena, qui sont encore là.
Changer le nom de cette ville, pour l’amour de Dieu, sinon…
Avec quel nom, pensez-vous débaptiser N’Djamena ?
Nous allons encore fuir, mes amis, et qu’est-ce que c’est drôle ! Drôle de voir les N’Djaménois vivre des conditions pires que celles des enfants d’Israël, qui n’ont souffert que quarante ans avant d’entrer en Terre promise.
« Djaréna », ça sonnerait mieux, je pense.
Par : Yves TALLOT – La Rédaction