22/12/2025
📑Dans une analyse publiée le 17 décembre sur The Conversation, la sociologue Arlene Stein, professeure émérite à l’université Rutgers, interroge le retour visible de pratiques autoritaires et de discours extrémistes aux États-Unis. À partir d’un travail de recherche sur la mémoire collective, elle examine une question qui divise profondément le pays : les États-Unis sont-ils en train de glisser vers le fascisme? (✅article complet en commentaire)
📚Un détour par l'histoire américaine
❌Pour de nombreux historiens, cette inquiétude vis-à-vis du fascisme serait infondée. S’appuyant sur la croyance en l’exception américaine (les États-Unis seraient une nation unique et moralement supérieure), beaucoup affirment que "cela ne peut pas arriver ici". Selon eux, les conditions sociales nécessaires à l’enracinement du fascisme n’existeraient pas aux États-Unis.
🙀Pourtant, l’histoire montre que les idées fascistes ont déjà exercé une influence significative dans le pays, notamment entre les deux guerres mondiales. À cette époque, des groupes extrémistes tels que les Chemises d’argent, le Front chrétien, la Légion noire ou encore le Ku Klux Klan revendiquaient des centaines de milliers de membres. Tous prônaient une nation blanche et chrétienne, excluant Juifs, Afro-Américains, immigrés et communistes.
👥Le "Bund germano-américain", pro-n**i, organisa un rassemblement de masse au Madison Square Garden, à New York, en février 1939, où le portrait de George Washington était affiché aux côtés de croix gammées. Le Bund disposait d’un vaste réseau de loges, de commerces, de camps d’été, de brasseries et de journaux à travers le pays. Il dénonçait le "melting-pot", encourageait les boycotts et les affrontements de rue contre les Juifs et les militants de gauche, et entretenait des liens avec le parti n**i allemand.
🤫Ces mouvements ont largement disparu de la mémoire collective américaine, y compris dans les régions où ils furent autrefois bien implantés. Spécialiste de la mémoire collective et de l’identité, Arlene Stein a cherché à comprendre ce phénomène à partir de centaines de témoignages oraux recueillis auprès de personnes ayant grandi dans le New Jersey, un État où le Bund était particulièrement actif.
❓Quelle mémoire du Bund?
💥Les témoins décrivaient généralement le Bund comme insignifiant, "anti-américain" et indigne d’être retenu dans les souvenirs. Pourtant, ses partisans n’étaient pas des figures marginales. Il s’agissait de citoyens ordinaires : mécaniciens, commerçants, paroissiens, petits entrepreneurs, parfois même d’élus locaux. Ils fréquentaient les restaurants du quartier, participaient aux associations de parents d’élèves et allaient à l’église. Ils étaient pleinement intégrés à la société américaine.
🗣️Des décennies plus t**d, les souvenirs restaient précis : les uniformes, les brassards à croix gammée, les défilés, les boycotts de commerces juifs, les bagarres lors des rassemblements. Mais ces faits étaient souvent minimisés. Les Américains d’origine allemande interrogés riaient fréquemment du soutien passé de leurs proches ou voisins au Bund. Même les personnes interrogées d’origine juive avaient tendance à considérer le mouvement comme marginal et passager.
➡️Selon Arlene Stein, ces réactions peuvent s’expliquer par des mécanismes bien connus des psychologues : les individus tendent à effacer ou minimiser les faits gênants ou douloureux qui menacent leur identité. Les mémoires collectives sont, elles aussi, sélectives. Elles sont façonnées par les besoins du présent et par les groupes auxquels elles appartiennent: la nation, la communauté, la famille.
👎Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux Américains ont redéfini la principale menace comme étant le communisme. Le fascisme a été relégué au rang de mal étranger, tandis que les "rouges" devenaient l’ennemi intérieur. Ce récit simplifié permettait de présenter les États-Unis comme le rempart de la démocratie et d’évacuer l’histoire d’un fascisme local.
❓Une exception?
🏫À Southbury, dans le Connecticut, une plaque commémorative a été érigée en 2022 en hommage aux citoyens qui avaient empêché, en 1937, la construction d’un camp d’entraînement du Bund. "Southbury empêche la construction d’un camp d’entraînement n**i". Pour Arlene Stein, cet exemple montre comment des communautés peuvent choisir de se souvenir des moments où des citoyens ordinaires ont dit non.
🔻Affirmer que "cela ne peut pas arriver ici" revient, selon elle, à renoncer à la vigilance. Minimiser l’extrémisme en le qualifiant d’étrange ou d’étranger empêche de comprendre comment ces mouvements ont su s’approprier des valeurs américaines pour nourrir la haine, la violence et l’exclusion. Pour l'autrice, se souvenir de ces épisodes n’a pas pour objectif de s’enfermer dans la honte ni de qualifier tout désaccord politique de fascisme mais de dresser un portrait lucide des fragilités de la démocratie américaine.