02/12/2025
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Interpellant !
“20 ans au chômage” : un récit politique, pas une réalité
Pendant plusieurs mois, certains responsables politiques ont martelé que “des personnes seraient au chômage depuis 20 ans”. Ce message impressionne, mais il relève avant tout d’une stratégie de communication destinée à choquer, à polariser et à préparer l’opinion à accepter des réformes plus dures. Aucun chiffre officiel de l’ONEM, du Forem, d’Actiris ou de Statbel ne mesure une catégorie “20 ans au chômage”. Cette catégorie n’existe tout simplement pas.
Le chiffre est un outil rhétorique. Il simplifie une réalité complexe, stigmatise un groupe très divers et construit un récit politique qui ne correspond pas à la réalité du marché du travail.
1. Ce que disent réellement les données
Les institutions belges ne reconnaissent qu’une seule forme de longue durée : le chômage supérieur à deux ans. Il n’existe aucune catégorie de dix ans, quinze ans ou vingt ans. Le “20 ans au chômage” n’a aucune base statistique. Ce n’est pas un fait, c’est un slogan.
2. Qui sont réellement les personnes en “longue durée” ?
Les situations sont multiples. Certaines personnes connaissent de longues périodes d’inactivité, liées à l’âge, à la santé, au faible niveau de qualification ou à un marché du travail structurellement saturé. D’autres, au contraire, travaillent régulièrement sous des statuts qui ne les sortent pas du chômage administratif, comme les contrats article 60, les dispositifs ALE, ACS ou PTP, les missions d’intérim répétées ou certains statuts artistiques.
Le discours politique mélange ces réalités pourtant très différentes, comme si toutes les personnes en longue durée étaient inactives "depuis vingt ans". C’est inexact.
3. Comment naît l’illusion des “20 ans au chômage”
Pour les personnes qui travaillent sous statuts subventionnés, la mécanique est simple. Elles travaillent, mais la loi les maintient inscrites comme chômeuses. Leur ancienneté administrative continue donc à s’accumuler, même lorsqu’elles enchaînent des missions pendant des années. Elles franchissent alors la catégorie “longue durée” dès deux ans, et certains discours transforment ensuite cette situation en “décennies de chômage”.
Ce n’est pas vingt ans d’inactivité. C’est vingt ans sans reconnaissance d’un emploi stable.
4. Une précarité produite et entretenue par le système
Les statuts subventionnés entretiennent une instabilité structurelle. Ils imposent des temps partiels, des revenus faibles, peu de droits à la pension et aucune perspective durable. À chaque fin de mission, le retour au chômage est automatique. Pourtant, ces travailleurs sont indispensables au fonctionnement des communes, des CPAS, des écoles, des hôpitaux et des associations. Administrativement, ils restent pourtant considérés comme chômeurs.
Cette réalité ne concerne pas toutes les personnes en longue durée, mais elle explique une partie importante des trajectoires que le discours politique caricature.
5. Un marché du travail saturé
Un autre élément essentiel est rarement mentionné : en Belgique, il y a entre trois et quatre fois plus de demandeurs d’emploi que de postes vacants. Même avec une grande motivation, même avec une formation adéquate, il est impossible pour tout le monde de retrouver un emploi, car les places disponibles ne suffisent pas. Et aucun plan sérieux de création d’emplois n’a été présenté pour absorber les personnes qui pourraient être radiées.
Cette saturation structurelle rend mécaniquement impossible l’idée qu’il suffirait de vouloir pour retrouver un emploi stable.
6. Quand la précarité pousse à accepter n’importe quel emploi : l’exemple français
Lorsque les protections diminuent, les gens n’accèdent pas automatiquement à un emploi durable. Ils se retrouvent à accepter n’importe quel poste, même très précaire, simplement pour éviter de se retrouver sans ressources. L’exemple français est très parlant. Depuis que l’indemnisation du chômage y est plafonnée à dix-huit mois pour la majorité des demandeurs d’emploi, beaucoup de personnes ont dû accepter des emplois courts, des petits contrats mal payés, du temps partiel subi ou des missions sans aucune perspective, uniquement pour éviter la fin de leurs droits.
Cette pression n’a pas réduit la pauvreté. Elle l’a aggravée. Les chiffres officiels montrent une hausse sans précédent de la pauvreté : près de 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté selon l’INSEE, soit 15,4 % de la population, le niveau le plus élevé depuis les années 1990. Parmi les personnes en emploi, près d’un salarié sur dix est désormais un travailleur pauvre. En France, limiter la durée du chômage n’a pas créé d’emplois stables. Cela a surtout augmenté le nombre de personnes qui travaillent mais restent pauvres.
L’emploi ne protège plus automatiquement de la pauvreté. La réduction des protections ne fabrique pas de stabilité. Elle fabrique de la précarité.
7. Être exclu du chômage ne crée aucun emploi
La radiation est présentée comme une solution, mais elle n’en est pas une. Elle ne transforme aucun contrat précaire en CDI, n’améliore aucun revenu, n’offre aucune stabilité et ne réduit aucun obstacle réel à l’emploi. Elle renvoie simplement les personnes vers le CPAS. Supprimer une allocation ne résout jamais un problème structurel : cela ne fait qu’augmenter la pauvreté.
8. Pourquoi ce récit est utilisé politiquement
Le récit des “20 ans au chômage” permet de justifier une réforme, de simplifier un groupe hétérogène en un bloc uniforme, d’effacer les nuances, de masquer les causes profondes, de faire baisser artificiellement les chiffres du chômage en radiant les dossiers, et de transférer la charge financière vers les communes. Ce n’est pas une politique de l’emploi, c’est une opération comptable présentée comme une action sociale.
9. Au final : ce que montrent réellement les faits
Il n’existe aucune donnée officielle sur “vingt ans de chômage”. Les personnes en longue durée vivent des situations très différentes : certaines sont éloignées de l’emploi, d’autres travaillent déjà sous des statuts précaires. Le marché du travail ne peut absorber toute la demande. La précarisation pousse les gens à accepter n’importe quel emploi, parfois au détriment de leur sécurité économique. La radiation n’améliore aucune trajectoire. Le récit politique simplifie une réalité complexe pour en faire un argument de communication.
On ne parle pas de vingt ans d’inactivité. On parle de vingt ans de précarité ignorée.