08/12/2026
*** Voici la lettre lue à l'émission Les Rois De l'Arène - Émission de radio/balado sur la lutte professionnelle en hommage à celui qui a été pour moi un ami et un mentor. ***
💙 Ludger Proulx - 1965-2026 💙
Salut mon oncle Lulu,
Ça fait trois fois que je recommence ce texte car je cherche les bons mots pour parler de toi. À travers les 27 dernières années, je t’ai craint, je t’ai aimé, je t’ai détesté, je t’ai respecté et puis, avec du recul et la sagesse des années qui passent, j’ai réalisé à quel point tu représentais une partie si importante de ma vie.
Je ne sais pas où j’aurais abouti si un samedi soir de 1999, je ne m’étais pas retrouvée au deuxième étage de la salle communautaire de l’Église de la Nativité-de-la-Sainte-Vierge située sur le coin Ontario Est et St-Germain à Montréal.
Seule lutteuse au Québec, comme on dit dans le métier, j’avais pas mal de heat partout. J’étais perdue, frustrée d’être toujours reléguer au rôle de gérante car il n’y avait plus d’adversaires féminines à affronter. On me qualifiait de difficile et de tête enflée « qui ne comprenait pas la business ». Je ne m’exprimais probablement pas de la bonne façon pour faire valoir mon point mais mon plus grand souhait était de devenir une lutteuse sérieuse, à part entière.
Notre première rencontre avait été assez brève et d’un ton sec.
- « Tu luttes? Sais-tu improviser? Ici, on ne monte pas nos matchs. Les vrais lutteurs « call » ça dans le rond! Présente-toi avec ton stock samedi prochain à 2h! »
Puis, lors de mon premier cours de lutte avec la ICW, tu m’avais interdit de monter dans le ring en mentionnant : « Tu vas mettre les pieds dans mon ring quand tu vas avoir prouvé que tu le mérites ». C’est donc sur le solide plancher de terrazzo que j’ai pratiqué mes tombés en plus de me faire défoncer la poitrine à coups de solides atémis et d’avant-bras par tes entraîneurs jusqu’à ce que je puisse gagner ton approbation. J’étais couverte de bleus et je voulais mourir mais j’étais déterminée à te prouver que j’avais ma place. Après le cours, tu m’annonças que je faisais mes débuts le soir même… En tant que gérante.
Semaine après semaine, j’intervenais dans les combats, ce qui me permettait de placer quelques prises de lutte ici et là et ce, même avec des talons hauts, un peu comme Sherri Martel. Je me faisais aussi tabasser à l’extérieur comme jamais je ne l’avais été de ma courte carrière. À la ICW, ça brassait à l’intérieur du ring ET à l’extérieur.
Tu me mettais en colère lorsque tu me répétais que je ne l’avais pas. Pendant les cours, maintenant dans le ring, tu te levais de ta chaise et tu criais sans cesse : « C’est pourri! Pourri! Je ne te crois pas! »
Puis, un jour, tu m’as demandé de m’assoir à tes côtés où tu m’as expliqué que, si je voulais générer un maximum de réaction chez les fans, ils devaient croire en ce que je faisais. Et, pour croire ce que je leur offrais, ils devaient être capable de lire ma douleur, ma souffrance, mon arrogance, ma confiance ou ma rage sur mon visage. La clé du succès à la lutte passait par le visage et les expressions. Le reste, avait peu d’importance.
Peu de temps après, vous avez misé gros en m’envoyant en rivalité avec ton frère Serge. Tu disais : « Les gars vont avoir l’air fous de refuser de lutter contre elle quand Serge, co-promoteur de la ICW et, à l’époque, le meilleur vilain de la province, lui acceptait. »
Durant cette rivalité, j’ai exploré la lutte extrême alors qu’on me répétait que de voir une fille faire ce genre de lutte, c’était laid. Tu refusais de donner une copie des combats à qui que ce soit par peur qu’ils se retrouvent partout sans ton consentement. Cependant, ce n’était pas mon cas. Tu savais que je cherchais à aller plus loin donc, après les galas ou certains dimanches, tu m’accueillais dans ta demeure avec mes cassettes VHS vierges.
Non seulement nous copions mes combats afin que je m’en serve comme moyen de promotion mais aussi, nous regardions les galas complets et tu me faisais voir et comprendre plein de trucs. J’avais une encyclopédie de lutte juste à côté de moi qui me léguait toutes ses connaissances.
Nous avons eu plusieurs prises de bec à travers les années. J’ai quitté la ICW, puis je suis revenue… Et j’ai quitté, puis revenue. À travers d’autres personnes, je savais que tu prenais de mes nouvelles ici et là. J’en faisais autant. Tu m’avais même surprise avec un message inattendu où tu me félicitais pour une entrevue que j’avais fait à la radio. Même sans se parler ou se voir, on se renseignait sur l’autre.
À la suite de ton hospitalisation et amputation de la jambe, je me suis enfin décidé à t’écrire pour te dire que, malgré le fais que nous n’avions pas toujours été en bon terme, tu étais très important à mes yeux. Tu disais être énormément touché par mon message et que pour les conflits « C’est ça qui arrive avec deux têtes de cochons! »
Oui, ton style « old school » de nous présenter les choses pouvait être dur et bête. Tu nous testais sans cesse dans le but de nous forger un caractère solide. Maudit Ludger, tu nous en faisais voir de toutes les couleurs. Cependant, lorsqu’on réussissait à la casser, il y avait un humain tendre, attentionné, drôle et d’une grande générosité sous cette carapace que tu t’étais forgée.
Lors de notre dernière conversation, nous nous étions promis un petit resto suivant tes traitements de physio. Malheureusement, avec ta santé qui continua de décliner, notre rencontre n’aura jamais lieu.
Ludger, lorsque je pense à l’ensemble de mon aventure dans le monde de la lutte, j’ai beaucoup de déceptions mais aussi, plusieurs beaux moments. Parmi mes plus beaux souvenirs se retrouvent mes années à la ICW où tu m’as enseigné l’importance de prendre mon temps, d’écouler la foule et surtout, comment véhiculer les émotions à travers mon visage.
Je ne serais pas devenue la lutteuse que j’ai été sans toi. Grâce à tes enseignements, j’ai pu lutter partout et découvrir le monde.
Merci de m’avoir accueillie chez toi, dans ta promotion, ta maison, et d’avoir partagé tes connaissances avec moi alors que plusieurs avaient refusé de le faire et d’avoir cru en en la petite lutteuse qui voulait trop.
On remet ça pour le souper un de ces jours, sur un nuage.
Je t’aime fort Ludger.
Bon voyage. 💔
Geneviève ###