29/01/2026
INAUGURATION DE L’UNIVERSITE DE KANANGA : QUELQUES CONSEILS POUR LA FAIRE VIVRE
Par Professeur Dédé Watchiba
Le monde contemporain est dans une ère nouvelle. Une ère où la hiérarchie des nations ne se mesure plus uniquement à la taille de leurs armées ou à l’abondance de leurs ressources naturelles, mais à leur capacité d’innovation, à leur maîtrise technologique et à la qualité de leur capital intellectuel. La suprématie se joue désormais dans les laboratoires, les centres de recherche, les universités et les instituts d’innovation. Investir dans la recherche et développement n’est plus un luxe. C’est une condition de survie stratégique.
C’est dans ce contexte qu’il faut situer l’inauguration, le mardi 27 janvier 2026, de l’Université de Kananga par le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi. Ce geste mérite d’être salué avec force. Il marque une rupture symbolique dans une région longtemps marginalisée et traduit une volonté politique d’offrir à la jeunesse du Kasaï-Central un cadre d’apprentissage moderne, digne et porteur d’espoir.
Le nouveau campus de Katambayi, avec ses auditoires, ses laboratoires, sa bibliothèque, ses homes et ses neuf facultés, constitue une avancée majeure. L’enthousiasme des étudiants, découvrant des conditions d’études comparables à celles de nombreuses universités étrangères, est légitime. Il témoigne d’une soif de savoir trop longtemps frustrée.
Mais l’expérience congolaise impose une vérité incontournable.
L’UNIVERSITE N’EST PAS UN BATIMENT. C’EST UN SYSTEME VIVANT.
Construire des auditoires, des laboratoires, des homes et des bibliothèques est une condition nécessaire. Elle n’est jamais suffisante. L’université est avant tout un écosystème vivant, fondé sur la qualité du capital humain, la stabilité du financement, la gouvernance, la recherche et l’innovation. Autrement dit, une université ne vit pas de béton, de peinture fraîche et de rubans inauguraux. Elle vit de recherche, de financement régulier, de bonne gouvernance, de ressources humaines qualifiées et d’une vision stratégique de long terme.
L’enseignement supérieur en RDC a été, pendant des décennies, relégué au second plan. Les universités ont survécu par résilience plutôt que par politique publique. L’Université de Kinshasa, pourtant vitrine historique du savoir national, en est une illustration douloureuse. À une période récente, les infrastructures y étaient dans un tel état de délabrement qu’il n’y avait même plus de toilettes fonctionnelles sur certains sites. Ce n’est pas un détail logistique. C’est le symptôme d’un abandon structurel.
Le risque est réel. Sans un accompagnement sérieux, l’Université de Kananga (UNIKAN) pourrait connaître le même destin ; un campus moderne à l’inauguration, mais fragilisé à moyen terme par l’absence de financement du fonctionnement, de maintenance, de recherche et de gestion professionnelle.
FAIRE VIVRE L’UNIVERSITE : DES CONDITIONS NON NEGOCIABLES
Faire vivre une université suppose d’abord un financement durable du fonctionnement, incluant la recherche scientifique, les bibliothèques, les laboratoires, la maintenance des équipements et les conditions de travail des enseignants.
Ensuite, cela exige une gouvernance universitaire moderne, fondée sur la compétence, la planification, l’évaluation et la redevabilité. L’université ne peut plus être administrée comme une simple structure bureaucratique. Elle doit être pilotée comme une institution stratégique.
Enfin, cela requiert un investissement massif dans le capital humain. Sans enseignants motivés, formés, décemment rémunérés et intégrés dans des réseaux scientifiques internationaux, aucune université ne peut produire de la connaissance utile à la société.
L’UNIVERSITE COMME LEVIER DE REFONDATION DE L’HOMME CONGOLAIS
Au-delà de l’économie, l’université joue un rôle civilisationnel. Elle est un outil de refondation de l’homme, un rempart contre l’obscurantisme, la superstition et la pensée magique. Une société qui n’investit pas dans le savoir laisse le champ libre aux raccourcis irrationnels, aux discours mystificateurs et aux illusions collectives.
L’essor des universités et des instituts de recherche est donc aussi une bataille culturelle. Il s’agit de promouvoir l’esprit critique, la méthode scientifique, la rigueur intellectuelle et la responsabilité citoyenne.
LA LEÇON CHINOISE : INVESTIR DANS LE SAVOIR POUR CHANGER LE DESTIN
L’histoire récente de la Chine est éclairante. À la fin des années 1970, le leader chinois Deng Xiaoping a fait un choix stratégique clair, celui de placer l’éducation, la recherche et l’innovation au cœur du projet national. Les universités ont été modernisées, la recherche financée, les talents valorisés.
Les résultats sont aujourd’hui visibles. Des entreprises comme Huawei, leader mondial de la technologie 5G, sont le produit direct de cet investissement patient et structuré dans la recherche et développement. Aucune nation ne devient une puissance technologique par hasard. Cela se construit, université par université, laboratoire par laboratoire.
PENSER L’UNIVERSITE DE KANANGA COMME MOTEUR REGIONAL
L’Université de Kananga doit être pensée comme un pôle de développement régional, connecté aux réalités du Kasaï-Central : agriculture, santé, ingénierie, métiers techniques, innovation locale. La question du transport, soulevée par les étudiants, est à cet égard centrale. Une université enclavée, située à plus ou moins 12 Km du centre-ville, est une université affaiblie. Le déploiement de bus académiques, à l’image de Trans Academia à Kinshasa, n’est pas un luxe mais une nécessité fonctionnelle.
CONCLUSION
Il est temps, collectivement, de tirer les leçons de certaines scènes devenues tristement célèbres. Lors de la dernière Coupe d’Afrique des Nations de football au Maroc, on a vu des images des chefs coutumiers à Kinshasa passer la nuit dans un cimetière pour faire des incantations censées garantir la victoire de l’équipe nationale de la RDC contre l’Algérie. Le résultat est connu. L’équipe a été éliminée.
L’anecdote prête à sourire, mais elle dit une chose essentielle. Le football, l’armée comme le développement, n’obéissent ni aux incantations ni aux raccourcis mystiques. Ils reposent sur l’intelligence, l’organisation, la discipline, l’entraînement, la stratégie et le travail de fond. Aucun cimetière ne remplace un centre de formation. Aucun rituel ne remplace la préparation.
Il en va de même pour une nation. L’avenir de la RDC ne se construira ni dans l’illusion ni dans la magie, mais dans les universités, les centres de recherche et l’intelligence collective. Inaugurer une université est un acte politique fort. La faire vivre est un choix de civilisation.