27/08/2026
MON CHEVALIER DE LIT
CHAPITRE 3
Alexandre rit encore. Mais son rire sonne un peu plus faux.
— Tu exagères.
— Vraiment ?
Il inspire profondément. Décidant d'aller droit au but.
— Nos parents pensent que nous devrions apprendre à nous connaître.
— Ils pensent beaucoup de choses.
— Et toi ?
— Moi ?
Elle le regarde droit dans les yeux.
— Je pense qu'un mariage ne se négocie pas entre deux conseils d'administration.
Il garde le sourire.
— Je ne parle pas encore de mariage.
— Pas encore.
Le silence tombe. Autour d'eux, plusieurs conversations ralentissent. Comme souvent lorsqu'un échange implique Nadia Kouamé. Alexandre choisit malgré tout d'insister.
— Donne-moi simplement une chance.
Elle incline légèrement la tête. Son regard devient d'une calme presque déroutant.
— Une chance de quoi ?
— De te prouver que je peux te rendre heureuse.
Cette fois… Nadia sourit. Un sourire doux. Presque bienveillant. Ce qui surprend même Bécca. Puis elle répond avec une voix parfaitement calme.
— Alexandre… Le bonheur n'est pas un contrat qu'on signe parce que deux familles possèdent les mêmes actions.
Il ouvre la bouche. Elle poursuit avant qu'il puisse parler.
— Tu es certainement un excellent homme d'affaires.
Mais moi… Je cherche un homme. Pas une fusion d'entreprises.
Quelques éclats de rire fusent discrètement autour d'eux. Alexandre rougit. Elle ne hausse pourtant jamais la voix. Jamais. Son calme est infiniment plus redoutable.
Il tente une dernière fois.
— Tu pourrais au moins dîner avec moi.
Nadia le regarde quelques secondes. Puis répond avec une douceur désarmante.
— Ce serait te faire croire qu'il existe une possibilité. Et je respecte trop ton temps pour te laisser espérer quelque chose qui n'arrivera jamais.
Le silence devient presque pesant. Même ceux qui riaient quelques instants plus tôt baissent les yeux. Personne ne peut dire qu'elle a été insultante. Mais chacun comprend que la conversation est terminée.
Alexandre serre les mâchoires.
— Je vois…
Bonne soirée, Nadia.
— Bonne soirée.
Il s'éloigne sans se retourner.
Patrick, qui a assisté à toute la scène depuis quelques mètres, ne quitte pas Nadia des yeux. Il ne vient pas de voir une femme humilier un homme. Il vient de voir une femme qui refuse de donner un faux espoir. Et cette différence, à ses yeux, change tout. Il esquisse un léger sourire. Sans savoir pourquoi…
Il a soudain très envie de faire sa connaissance. Alexandre disparaît dans la foule sans un regard en arrière.
Autour de Nadia, les conversations reprennent peu à peu, mais les murmures ne lui échappent pas.
— Elle n'a vraiment peur de personne…
— Pauvre Alexandre…
— C'est toujours pareil avec elle.
— Cette femme finira seule…
Nadia entend tout. Comme toujours. Elle a simplement appris à ne plus réagir. Les mots glissent sur elle comme la pluie sur une vitre.
Enfin… C'est ce qu'elle laisse croire.
•••
Bécca rejoint son amie en lui tendant une coupe d'eau pétillante.
— Tu aurais pu être un peu moins... chirurgicale.
— Je l'ai été ?
— Tu viens de découper son ego en fines lamelles.
Nadia laisse échapper un souffle amusé.
— Je lui ai évité plusieurs mois d'illusions.
— Tu pouvais simplement dire non.
— Un "non" poli est souvent traduit par "essaie encore".
Bécca ne peut s'empêcher d'acquiescer.
— Là-dessus… Tu n'as pas complètement tort.
Nadia prend enfin une gorgée d'eau. Elle sent plusieurs regards posés sur elle. Certains admiratifs. D'autres réprobateurs. Cela ne change rien.
Depuis des années, elle vit sous les yeux des autres. Chaque décision est commentée. Chaque robe analysée. Chaque sourire interprété. Elle a cessé d'essayer de satisfaire qui que ce soit.
•••
À l'autre bout de la salle, Yann donne un léger coup de coude à son frère.
— Alors ?
Patrick ne répond pas tout de suite.
— Alors quoi ?
— Tu as observé ton phénomène de foire. Qu'en penses-tu ?
Patrick garde les yeux fixés sur Nadia.
— Elle est différente de ce qu'on raconte.
— Ah oui ?
— Les gens disent qu'elle est froide. Moi, je vois quelqu'un qui passe son temps à se protéger.
Yann laisse échapper un petit rire.
— Tu es incroyable. Tu lui as parlé ?
— Non.
— Tu connais son histoire ?
— Non plus.
— Pourtant tu sais déjà ce qu'elle ressent ?
Patrick tourne enfin la tête vers lui.
— Non. Je sais seulement reconnaître quelqu'un qui ne baisse jamais sa garde.
Son frère le dévisage quelques secondes. Puis secoue la tête.
— Je plains déjà celui qui tombera amoureux d'elle.
Patrick sourit.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il devra être infiniment patient.
•••
Le maître de cérémonie monte sur l'estrade. Le léger brouhaha s'apaise.
— Mesdames et Messieurs… Merci d'être présents pour cette édition de notre Gala de l'Excellence. Avant le dîner, permettez-moi d'accueillir officiellement plusieurs entrepreneurs qui font rayonner la Côte d'Ivoire bien au-delà de nos frontières.
Les applaudissements éclatent. Des noms prestigieux se succèdent. Puis…
— Monsieur Patrick Lawson… Président du groupe Lawson International…
Patrick ajuste distraitement sa veste avant de rejoindre la scène sous les applaudissements. Nadia relève à peine les yeux. Le nom lui est familier. Les Lawson. Une famille influente. Immobilier. Énergie. Hôtellerie. Transport maritime.
Elle sait qu'un des héritiers est revenu d'Europe il y a quelques semaines pour reprendre l'entreprise familiale.
Sans plus. Les héritiers milliardaires ne l'intéressent pas. Ils finissent tous par se ressembler. Le présentateur poursuit.
— Après quinze années passées entre Londres, Paris et Dubaï, Monsieur Patrick Lawson revient investir massivement en Afrique de l'Ouest avec un ambitieux programme immobilier durable.
Patrick remercie brièvement. Quelques phrases. Pas davantage. Il ne cherche pas à impressionner. Il parle simplement. Avec calme. Sans grands effets.
Nadia repose son verre. Elle l'écoute malgré elle. Il n'emploie pas les mots auxquels elle s'attend. Pas de chiffres lancés pour éblouir l'assemblée. Pas d'auto-congratulations. Il parle d'emplois. De transmission. De responsabilité. Puis il conclut simplement :
— Une entreprise ne vaut rien si les personnes qui la construisent ne se sentent pas respectées. Merci.
Les applaudissements retentissent. Cette fois… Nadia applaudit elle aussi. Une seule fois. Discrètement. Sans vraiment comprendre pourquoi.
•••
Patrick redescend de l'estrade. Au lieu de rejoindre immédiatement les investisseurs qui l'attendent déjà, il bifurque.
Yann le regarde s'éloigner.
— Tu vas où ?
Patrick ne répond même pas. Il se dirige vers Nadia qui est assise au bar après avoir commandé un gin tonic.
•••
Le serveur est en train de servir d’autres personnes et Nadia est assise lorsqu’elle commence à sentir une présence s’approcher du bar. Elle n’a pas besoin de se retourner. Elle sait immédiatement que ce n’est pas Bécca.
Bécca arrive toujours dans un bruissement de talons pressés, précédée de remarques acides et d’un rire impossible à ignorer. Cette présence avance autrement. Lentement. Sans précipitation. Comme si le temps lui appartenait. Nadia garde les yeux sur son verre.
— Un gin tonic, répète-t-elle au barman. Sans sucre. Sans commentaire.
— Bien reçu.
La réponse ne vient pas du barman. Elle tourne lentement la tête. Un homme se tient à deux mètres d’elle, appuyé contre le comptoir de marbre noir. Grand. Élégant. Son costume est taillé avec une précision presque parfaite. Aucune faute. Aucun détail inutile. Il ne porte pas de cravate. Le premier bouton de sa chemise est défait.
Une rébellion discrète au milieu de cette forêt de cols impeccablement serrés. Sa peau porte la nuance de ceux qui ont vécu longtemps ailleurs. Ni tout à fait celle d’ici. Ni vraiment celle de là-bas. Mais ce qui frappe Nadia, ce n’est pas son allure. C’est son regard.
Il ne ressemble à aucun autre. Il ne contient ni convoitise. Ni admiration forcée. Ni curiosité déplacée. Il l’observe simplement. Comme quelqu’un qui vient d’assister à une scène qu’il n’avait pas prévue.
— Vous trouvez ça drôle ?
Sa voix est sèche. Tranchante. L’homme secoue doucement la tête.
— Pas drôle.
Une légère pause.
— Rare.
Le mot la surprend.
— Rare ?
— Une femme qui dit non à voix haute.
Son regard balaie discrètement la salle.
— Ici.
Il revient vers elle.
— Devant tous ces gens.
Il esquisse un sourire presque imperceptible.
— Ça n’arrive pas souvent.
Une chaleur grimpe le long de la nuque de Nadia. De l’agacement. Rien d’autre. Du moins, c’est ce qu’elle se répète.
— Vous étiez à la table ?
— Non.
Il répond avec calme.
— J’observais de loin.
Un léger haussement d’épaules.
— Comme un bon spectateur.
Le barman dépose son verre devant elle. Elle le saisit. Boit une gorgée. Le froid du gin traverse sa gorge. Elle accueille cette brûlure avec soulagement. Elle préfère sentir l’alcool plutôt que cette étrange tension qui s’installe.
— Et vous êtes qui, exactement…
Elle le détaille une seconde de plus.
— …monsieur l’observateur ?
Elle a posé la question tout comme si elle ignorait que c’était lui qui venait de quitter l'estrade. Il n’a pas répondu immédiatement. Son regard quitte enfin Nadia. Il parcourt la salle. Méthodiquement. Professionnellement. Comme un homme qui évalue un terrain avant d’y avancer. Puis il revient vers elle.
— Patrick Lawson.
— Oh ! C’est vous ? Le Lawson qui rachète tout ce qui bouge à Marcory en ce moment ?
Un sourire discret apparaît sur son visage.
— On commence déjà à me le reprocher.
Il incline légèrement la tête.
— C’est plutôt bon signe.
— Ou mauvais.
Elle croise les bras.
— Tout dépend du point de vue.
— Justement.
Ses yeux ne quittent plus les siens.
— Le vôtre m’intéresse.
Elle le fixe. Longtemps. Il ne baisse pas les yeux. Il ne cherche pas non plus à l’impressionner. Aucun calcul apparent. Aucune peur. Comme s’il n’attendait rien d’elle. Et c’est précisément cela qui la déstabilise.
— Vous flirtez, monsieur Lawson ?
Sa bouche esquisse un sourire.
— Je constate, mademoiselle Kouamé.
Il connaît son nom. Évidemment. Après ce qui vient de se passer, toute la salle connaît son nom. Elle termine son verre d’une seule traite. Le repose sur le comptoir. Le bruit sec du cristal résonne entre eux.
— Alors constatez ceci.
Elle soutient son regard.
— Je ne suis pas d’humeur ce soir.
Patrick acquiesce tranquillement.
— Je l’ai remarqué.
Une légère lueur amusée traverse ses yeux.
— Vous avez une manière très directe de le faire savoir.
Nadia devrait partir. Elle le sait. Chaque seconde passée ici est une seconde de trop. Pourtant… Ses jambes refusent d’obéir. Et cette voix grave… Calme. Posée. Sans empressement. La retient plus sûrement qu’une main posée sur son bras.
— Vous êtes venu ici pour quoi, en réalité ?
Elle plisse légèrement les yeux.
— Pas pour le cocktail, j’imagine.
Patrick répond sans détour.
— Pour trouver une femme.
Un rire sans chaleur lui échappe.
— Bienvenue au club des acheteurs.
Elle secoue doucement la tête.
— Vous êtes au bon endroit.
Son sourire devient amer.
— Ils vendent des héritières ici, apparemment.
Elle désigne vaguement la salle.
— Demandez à mes parents.
Une seconde.
— Ils ont même un catalogue.
Pendant un bref instant, quelque chose passe dans le regard de Patrick.Une ombre. À peine visible. Puis elle disparaît.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Alors dites ce que vous voulez dire.
Il avance d’un pas. Un seul. La distance se réduit. Sans devenir envahissante.
Nadia perçoit la chaleur qui émane de lui. Le parfum discret de son eau de Cologne. L’air semble soudain plus dense.
— Je cherche une famille, mademoiselle Kouamé.
Sa voix est presque un murmure.
— Pas une transaction.
Les mots tombent entre eux. Lourds.Simples. Sincères. Nadia sent son cœur manquer un battement. Un seul. Mais c’est déjà un de trop. Elle déteste cette sensation. Elle déteste qu’un inconnu réussisse à atteindre une partie d’elle que personne ne touche depuis des années. Sans insister. Sans séduire.Simplement avec une phrase. Elle redresse aussitôt son armure.
— Alors vous perdez votre temps avec moi.
Sa voix est plus dure qu’elle ne le souhaite. Patrick ne recule pas.
— Peut-être.
Il garde les mains dans les poches. Toujours aussi calme.
— Ou peut-être pas.
Elle arque légèrement un sourcil.
— Vous êtes toujours aussi sûr de vous, monsieur Lawson ?
Il sourit. Un sourire discret. Presque fatigué.
— Rarement.
Son regard s'ancre dans le sien.
— Mais ce soir…
Il hésite à peine.
— Quelque chose me dit de ne pas partir tout de suite.
Nadia détourne les yeux. Son regard tombe sur son verre vide. Comme si le fond du cristal pouvait lui offrir une réponse.
— Vous ne savez rien de moi.
Patrick ne cherche pas à la contredire.
— Je sais une chose.
Il marque une pause.
— Vous venez de dire non à un mariage arrangé devant deux cents personnes.
Une autre.
— Et votre voix n’a pas tremblé une seule fois.
Son regard s’adoucit imperceptiblement.
— Ça en dit déjà beaucoup.
Elle secoue lentement la tête.
— Ça ne dit rien.
Ses doigts se referment autour du verre vide.
— Ça dit seulement que je refuse qu’on décide à ma place.
Patrick hoche doucement la tête.
— C’est déjà beaucoup.
Il ne cherche pas à avoir le dernier mot. Et cette absence de combat trouble Nadia plus que n’importe quelle provocation.
•••
Le barman dépose un second gin tonic devant elle. Elle fronce immédiatement les sourcils.
— Je n’ai rien commandé.
Le barman désigne discrètement Patrick. Nadia relève les yeux. Patrick incline simplement la tête vers le verre.
— Vous prenez des décisions à ma place, maintenant ?
Un sourcil se soulève. Patrick secoue lentement la tête.
— Non.
Son sourire revient. Toujours aussi discret.
— Je vous offre un choix.
Il laisse passer une seconde.
— Vous pouvez toujours refuser.
Nadia regarde le verre. Puis Patrick. Puis la salle entière. Les murmures n’ont pas cessé. Ils circulent encore. Comme une traînée invisible.
Au loin, elle aperçoit Alexandre. Toujours debout. Raide. Entouré de sa mère et de deux amis qui tentent maladroitement de réparer une humiliation irréparable.
Une étrange fatigue l’envahit. Et sous cette fatigue… Quelque chose d’infiniment plus dangereux. Une envie. Infime. Fragile. Presque oubliée.
L’envie de rester encore un peu. Elle tend finalement la main. Ses doigts se referment autour du verre. Elle relève les yeux vers Patrick.
— Une heure.
Sa voix retrouve sa fermeté.
— Pas plus.
Patrick esquisse un sourire. Le premier véritable sourire depuis le début de leur conversation.
— On verra.
Cette réponse fait vaciller quelque chose en elle. Ses lèvres menacent de sourire. Presque. Elle s’en empêche au dernier instant. Mais Patrick l’a remarqué. Et, pour la première fois depuis longtemps, Nadia comprend que cet homme voit bien plus de choses qu’il ne le laisse paraître.