18/12/2025
LE RETOUR AU PAYS APRES LES ETUDES - MON AVIS SUR LA QUESTION
Le gouvernement vient de lancer une campagne, pour inciter les diplĂŽmĂ©s ivoiriens formĂ©s Ă lâĂ©tranger, Ă rentrer dans leur pays Ă la fin de leurs Ă©tudes. Je voudrais dans cette publication, partager mon expĂ©rience personnelle sur le sujet, et peut-ĂȘtre aider le gouvernement dans cette noble entreprise, qui est celle de colmater la fuite des cerveaux.
Pour ce faire, je vais remonter loin, trĂšs loin en arriĂšre, plus prĂ©cisĂ©ment le jour oĂč jâai dĂ» embarquer dans un avion pour le Canada. Je venais Ă peine de complĂ©ter ma MaĂźtrise Ă lâuniversitĂ© de Cocody, une MST EEAI (Electronique, Electrotechnique, Automatique et Informatique). Jâai Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© par le Canada qui mâa offert une bourse dite de la francophonie, pour me rendre Ă lâUniversitĂ© du QuĂ©bec Ă Trois-RiviĂšres. Ce nâest donc pas une bourse ivoirienne qui mâa envoyĂ© Ă lâĂ©tranger, quoiquâĂ cette mĂȘme Ă©poque, jâavais aussi obtenu une bourse ivoirienne pour me rendre Ă©tudier en France. Soit !
Par contre, il importe de mentionner que jâai fait mon premier cycle (collĂšge) au LycĂ©e Scientifique de Yamoussoukro, logĂ© et nourri par lâEtat ivoirien qui y concentrait ses meilleurs Ă©lĂšves de lâĂ©poque. Jâai aussi fait mon second cycle (LycĂ©e) au LycĂ©e Classique dâAbidjan, avant de rejoindre la fac de Cocody, comme boursier de lâEtat. Je suis donc un pur produit de lâenseignement public ivoirien. Tout cela mis ensemble, constitue Ă nâen point douter un investissement non-nĂ©gligeable que lâEtat a dĂ©pensĂ© sur ma modeste personne.
Le jour de mon dĂ©part pour le Canada, nous Ă©tions le 18 aout 1991, jâai posĂ© une derniĂšre et ultime question Ă mon pĂšre, alors que le taxi qui devait mâaccompagner Ă lâaĂ©roport Ă©tait garĂ© devant la maison :
- Papa, si au Canada lĂ , jâai une opportunitĂ©, et que âŠ
Je nâai mĂȘme pas eu le temps de finir ma phrase, que mon pĂšre mâa rĂ©pondu sans hĂ©siter, avec une certaine autoritĂ© :
- Reste lĂ -bas.
Je mâen rappelle comme si câĂ©tait hier. En le disant ainsi, je le pense, mon pĂšre ne voulait pas que je mâalourdisse de pesanteurs familiales, qui mâobligeraient Ă rater une quelconque opportunitĂ©. Il me faisait comprendre que je devrais me sentir libre, totalement libre, et que jamais je ne me sente obligĂ© dâabandonner une destinĂ©e Ă cause de lui, ou Ă cause dâune quelconque « nostalgie » du pays, oĂč mĂȘme parce que ma famille me manquerait.
VoilĂ pour lâhistoire.
Une fois au Canada, jâai complĂ©tĂ© mon Master (MicroĂ©lectronique, Conception de microprocesseurs), aux frais du Gouvernement Canadien. A lâĂ©poque, mon ambition dans la vie Ă©tait de devenir Professeur dâUniversitĂ©, un rĂȘve que jâavais toujours entretenu depuis la Fac de Cocody. Lâatteinte de cet objectif mâobligeait Ă prolonger mes Ă©tudes vers un Ph.D (Doctorat). HĂ©las, ma bourse Canadienne nâa pas Ă©tĂ© reconduite. JâĂ©tais vĂ©ritablement coincĂ©. Je venais Ă peine dâaccueillir ma premiĂšre fille, Anne-Marie. JâĂ©tais donc un jeune papa qui devait Ă tout prix sĂ©curiser son statut dâimmigrant dans la sociĂ©tĂ© dâaccueil. Ma seule porte de sortie, câĂ©tait de prolonger mes Ă©tudes coĂ»te que coĂ»te. NâĂ©tant pas Canadien de nationalitĂ©, je me devais de trouver le moyen de rester dans ce pays pour prendre soin de ma famille naissante.
Du jour au lendemain, je me suis retrouvĂ© dans lâinconfortable position de lâĂ©tudiant ambitieux, qui cherche frileusement un financement pour ses Ă©tudes doctorales. Deux professeurs dâUniversitĂ© rĂȘvaient de mâavoir avec eux. Le Professeur Yvon Savaria de lâEcole Polytechnique de MontrĂ©al, et le Professeur Benoit Champagne de lâINRS-TELECOM. DâoĂč mâest venue ma bouĂ©e de sauvetage selon vous ? Ne cherchez pas loin. Elle mâest venue de la CĂŽte dâIvoire.
Jâai Ă©crit au MinistĂšre de lâEnseignement SupĂ©rieure Ă Abidjan. Jâai fait transiter mon dossier par notre Ambassade Ă Ottawa, chaque fois en prenant bien soin de joindre copie mes rĂ©sultats acadĂ©miques. Jâai finalement bĂ©nĂ©ficiĂ© dâune bourse ivoirienne pour faire mon Ph.D, encore une fois, aux frais du contribuable ivoirien.
Quand jâobtins mon Ph.D, et comme cela se faisait partout Ă lâĂ©poque, jâai postĂ© mon CV sur plusieurs sites de recrutement en AmĂ©rique du Nord. Jâai reçu un nombre incalculable dâoffres dâemploi, du Canada Ă la Californie. Nous Ă©tions vers la fin des annĂ©es 90, et la bulle de la Tech Ă©tait en pleine inflation.
La premiĂšre offre dâemploi que lâon me fit, que jâai fini par accepter, a mis fin Ă mon rĂȘve de devenir prof dâuniversitĂ©. Mon Directeur de thĂšse lui-mĂȘme, aprĂšs avoir lu lâoffre quâon me faisait du cĂŽtĂ© de Toronto, sâest Ă©criĂ© : Philippe, tu vas toucher beaucoup plus que moi.
Ce rĂ©cit avait pour but de vous amener dans ma petite tĂȘte dâĂ©tudiant de lâĂ©poque, et vous faire comprendre lâimpossibilitĂ© pour moi, Ă cette Ă©poque, de rentrer au pays, du moins pas dans lâimmĂ©diat. Il nâĂ©tait pas seulement question dâargent et de salaire. A la fin de mon Ph.D, jâĂ©tais Papa de deux admirables enfants, nĂ©s au Canada, et citoyens Canadiens. JâĂ©tais Ă la tĂȘte dâune grande famille quâil Ă©tait impossible de transporter dans une aventure ivoirienne.
Câest lĂ que se trouve vĂ©ritablement le « piĂšge » des Ă©tudes Ă lâĂ©tranger, et le Canada le sait. ConsidĂ©rez un instant les critĂšres sur lesquels sâappuie le Canada pour accepter ou refuser des demandes d'immigration du type "ACCESS Canada". La prĂ©fĂ©rence du Canada, câest celle de jeunes parents africains, diplĂŽmĂ©s, « avec des enfants en bas Ăąge ». La raison est toute simple. DĂšs que vos enfants, nĂ©s en CĂŽte dâIvoire, se seront bien intĂ©grĂ©s dans leur nouveau pays dâaccueil, il ne vous sera plus possible de retourner au pays. Vos enfants mĂȘmes vous diront quâil est hors de question de rentrer dans un pays quâils ne connaissent quasiment pas. Vous allez caler lĂ -bas. MĂȘme si vous haĂŻssez lâhiver, eux par contre, adorent jouer dans la neige. Vous y resterez au moins jusquâau jour oĂč ces enfants que vous Ă©levez entreront Ă lâUniversitĂ©, et pourront voler de leurs propres ailes sans vous.
Des étudiants ivoiriens de l'époque, il y a deux catégories:
- ceux qui sont rentré au pays IMMEDIATEMENT aprÚs leurs études, et
- ceux qui ne sont pas rentrĂ©s au pays immĂ©diatement aprĂšs leurs Ă©tudes. Ceux-lĂ , pour la plupart, vivent encore au Canada au moment oĂč j'Ă©cris ces lignes. Ce sont mes amis. Je leur rend visite chaque fois que j'y vais. Ils y prendront assurĂ©ment leur retraite.
Les cas comme le mien, ceux qui quittent le Canada "Ă mi-chemin", sont trĂšs rares.
Lâimmigration est une trappe Ă souris dont il faut comprendre les mĂ©canismes de rĂ©tention des plus diplĂŽmĂ©s dâentre nous. Câest un investissement que le pays dâaccueil rĂ©alise, afin que vous renforciez leur cohorte de payeurs de taxe. Pour ce faire, les pays occidentaux cherchent agressivement Ă retenir sur leur sol, les Ă©tudiants africains les plus brillants.
Pour ma part, mon choix de rester au Canada immĂ©diatement aprĂšs mes Ă©tudes, a essentiellement Ă©tĂ© dictĂ© par une situation familiale particuliĂšre. Ajoutez Ă cela le coup dâĂ©tat de 1999, les Ă©lections calamiteuses de 2000 et son charnier de Yopougon, la crise de 2002 qui dura prĂšs dâune dĂ©cennie, et vous trouvez la formule parfaite pour se chercher et aller voir ailleurs. Quelle personne ayant toute sa tĂȘte, dĂ©mĂ©nagerait femmes et enfants dans un pays en guerre, faisant la une des journaux de la maniĂšre la plus nĂ©gative ? Nous ne sommes pas tous des Douk Saga.
Par contre, la vie suivant son cours, le destin a voulu que jâaccumule des expĂ©riences professionnelles des plus gratifiantes. Pour me donner bonne conscience, jâai fini par me convaincre que le pays nâĂ©tait pas encore prĂȘt pour moi, et quâil me fallait attendre le bon moment pour orchestrer un retour au pays. DâingĂ©nieur Senior dans une boĂźte qui conçoit des microprocesseurs, jâai fini par dĂ©missionner pour crĂ©er ma propre entreprise. Jâai créé une startup technologique qui a embauchĂ© du monde, a rĂ©ussi Ă lever des financements privĂ©s et publics, et sâest mĂȘme dĂ©ployĂ©e aux Etats-Unis.
A dĂ©faut dâĂȘtre rentrĂ© au pays, je me suis donnĂ© comme philosophie de « ACCUMULER LE MAXIMUM DE CONNAISSANCES POUR LE JOUR OU JE RENTRERAI ». Et câest exactement ce qui sâest passĂ©. En 2012, quand jâai rĂ©pondu Ă cet appel Ă candidature international qui cherchait un Directeur GĂ©nĂ©ral pour cette entreprise de Grand-Bassam, mes enfants Ă©taient aux portes de lâUniversitĂ©. Le timing Ă©tait parfait, et il Ă©tait temps, grands temps, que je rende Ă mon pays ce quâil avait investi en moi. En rentrant en CĂŽte dâIvoire, jâai pris un pâtit appart dans la ville de Hamilton pour les enfants. Papa se sentait enfin libre de rentrer dans son pays.
Vous savez, on peut rentrer dans son pays Ă diverses Ă©tapes de la vie. Le plus important câest de le faire un jour, et de le faire quand on a vĂ©ritablement quelque chose Ă offrir au pays, car dans la diaspora comme au pays, il y a aussi des gens qui n'apporteront rien de significatif Ă la sociĂ©tĂ© ivoirienne, quel que soi le diplĂŽme acquis. Mais pour que cela se fasse, il faut aussi que le pays sache sâouvrir Ă sa diaspora. AprĂšs avoir baignĂ© dans une sociĂ©tĂ© organisĂ©e, disciplinĂ©e, Ă©quitable, et en paix, il est difficile de rentrer dans un pays qui serait tout le contraire, mĂȘme quand on lâaime de tout son cĆur.
Pour ma part, jâai payĂ© deux billets dâavion de ma poche en 2012, pour rĂ©pondre aux questions des Ă©valuateurs en charge de lâappel Ă candidature. Ma plus grande hantise, câĂ©tait de me retrouver DG dâune entreprise ou le politique prend le pas sur la performance managĂ©riale, oĂč lâon ne me jugerait pas par ma compĂ©tence, mais par des allĂ©geances auxquelles je n'Ă©tais pas accoutumĂ©. Surtout, je nâavais jamais travaillĂ© avec lâivoirien comme collĂšgue de travail.
Lors dâun de ces voyages, jâai eu la chance de me faire interviewer par le Ministre de lâĂ©conomie numĂ©rique dâalors, Bruno N. KonĂ©. Lui aussi, je crois, venait fraichement de rentrer au pays, aprĂšs une carriĂšre bien remplie en hexagone. Ceci explique pourquoi jâai fini par accepter de faire le grand saut. Les termes et la vision de Monsieur le Ministre mâont dĂ©finitivement rassurĂ©. Durant toutes les annĂ©es oĂč je lâai eu comme Ministre de tutelle, jamais, je dis bien JAMAIS, il nâa eu une attitude interfĂ©rente dans la gestion de lâentreprise qui Ă©tait pourtant sous sa tutelle technique. Son style Ă lui, câĂ©tait dâattendre ses DG au tournant du RESULTAT, en cours d'exercice, et fin dâexercice. Sous sa tutelle, jamais lâon ne mâa demandĂ© de faire une quelconque entourloupe aux rĂšgles Ă©lĂ©mentaires de comptabilitĂ©. Et moi, câest tout ce que je demandais Ă mon pays : lâassurance quâon me laisse travailler sereinement, et prouver ce que je sais faire.
EN CONCLUSION, je crois que le retour des « Ă©tudiants diplĂŽmĂ©s » est un bon dĂ©but. Mais il faudrait pousser la rĂ©flexion un peu plus loin. Il faudrait intĂ©grer ce vĆu du gouvernement dans une problĂ©matique plus globale : le retour de la diaspora, quâelle soit fraichement diplĂŽmĂ©e, ou nantie dâune longue et fructueuse expĂ©rience Ă lâĂ©tranger. Ce quâon nâa pas pu faire au sortir des bancs dâĂ©cole, on peut le faire Ă 40 ans. Je suggĂšre que dans un programme clairement dĂ©fini, nos ambassades deviennent de vĂ©ritables agences, non pas de placement, mais de mise en relation entre la CĂŽte d'Ivoire et sa diaspora. Le catalyseur vĂ©ritable du retour de la diaspora, c'est la mise en commun de l'expertise acquise des deux cotĂ©s, et aussi celle des carnets d'adresse. L'ivoirien restĂ© au pays a ses rĂ©seaux que l'ivoirien de la diaspora ne maĂźtrise pas, et vice-versa.
Ceci étant dit, de grùce, je vous en supplie, travaillons tous à maintenir un climat de paix dans notre pays. Il n'y a pas que l'argent qui n'aime pas le bruit. La diaspora aussi n'aime pas le bruit; ni les bruits de bottes, ni le brouhaha du stress collectif qui s'empare de nous chaque cinq ans.
Tel est mon avis.
Que ceci inspire qui voudra
Philippe Pango, Ph.D