14/08/2026
YACOUBA DOUMBIA, Journaliste 🇨🇮
La gare, ce territoire perdu
Ce vendredi, la levée du corps du sous-chef Coulibaly Lamtou Aimé a eu lieu à l'Ivosep de Yamoussoukro. La dépouille prendra ensuite la route de Tafiré, où elle sera inhumée. Agent d'encadrement à la Brigade mobile des Douanes de Yamoussoukro, il est mort le lundi 4 août. Une collision, une dispute avec des chauffeurs de taxis communaux, et un homme en uniforme qui ne rentre plus chez lui. Les circonstances précises restent à établir.
Rien, à ce stade, ne permet de mettre ce drame sur le compte des gnambros. Mais il rappelle ce que le pays contourne depuis trente ans : autour de nos gares, une éraflure de tôle peut se régler à mort d'homme, parce que ces espaces n'obéissent plus qu'au rapport de force.
Les gnambros en sont l'expression la plus aboutie. Aucun véhicule, aucun franc investi, aucun passager transporté. Ils tiennent un périmètre. Quittancier en main, ils facturent le stationnement puis le chargement, quelques dizaines à quelques centaines de francs par passager. Des professionnels du secteur estiment que la recette journalière d'un gbaka se partage en trois parts presque égales : le propriétaire du véhicule, le carburant, et ceux qui n'ont rien apporté. Simples rabatteurs volontaires à l'origine, ils sont devenus les bras de responsables syndicaux. Touré Adama, président de la Coordination nationale des gares routières, rappelait la traduction du mot, venu du malinké : la force avec laquelle je prends à l'autre me réussit. Le programme tient dans le nom.
Ce programme a déjà tué. Le 25 août 2019 à Yopougon, le gendarme Anderson Tiékou s'interpose entre un gnambro et un chauffeur. Il est poignardé, puis abattu avec sa propre arme de service. Le présumé auteur était chef de gare et conseiller municipal. Quatre jours plus t**d, deux cents gendarmes investissaient les gares de la commune et près de trois cents personnes étaient interpellées. Le préfet d'Abidjan d'alors, Vincent Toh Bi Irié, posait le principe : « Aucun individu ne peut se substituer à l'État. »
Sept ans après, le principe reste juste et la réalité inchangée. Le 21 mai dernier à Treichville, le directeur général des Transports terrestres et de la Circulation, Oumar Sacko, l'a admis devant les transporteurs : son ministère n'est pas outillé pour imposer l'ordre par la force sur la route. Il décrivait un système qui avance masqué, où le conducteur du matin devient le gnambro de l'après-midi. D'où ces coups de filet qui ne règlent rien : on ramasse des exécutants, jamais l'architecture.
Assainir les gares n'est donc pas une opération de police de plus. C'est une décision d'État. Fermer les gares spontanées. Confier la perception du stationnement aux collectivités, avec un ticket traçable. Donner statut et obligations fiscales aux gares reconnues. Poursuivre, sans égard pour la carte de parti ou l'écharpe, ceux qui prospèrent sur ce racket. Et protéger le chauffeur qui dénonce.
Le reste relève du courage politique. Ces hommes sont visibles, on connaît leurs gares et leurs protecteurs, et on les retrouve chaque saison électorale au premier rang des mobilisations. Un pays qui a bâti des autoroutes, des ponts et des échangeurs ne peut pas abandonner à la loi du plus fort le dernier mètre carré du trajet, celui où le passager monte et descend.