02/09/2026
✨CENDRES ET OR: Chapitre 11✨
AMARA HOLLOWAY.
Je l'ai regardé depuis le balcon pendant deux secondes complètes.
Deux secondes où j'ai pensé qu'Ezra Carter était planté dans mon jardin pour la deuxième fois en une semaine.
- Qu'est-ce que tu fais là ?
J'ai parlé à voix basse, mais suffisamment forte pour descendre jusqu'à lui, suffisamment basse pour pas descendre au-delà.
Il a levé les mains légèrement.
J'ai fait un signe de la tête vers les marches latérales.
Il connaissait le chemin.
Je l'attendais debout à l'entrée du balcon quand il est apparu en haut des marches, il portait quelque chose de simple, un t-shirt sombre, un jean, pas de veste.
Pas la tenue du bureau, pas la tenue du restaurant. Juste lui, comme il devait être chez lui avant de ressortir.
Il s'est arrêté à un mètre de moi.
Ezra- Bonsoir Miss Holloway.
- Bonsoir Monsieur Ezra.
J'avais le sourire que j'essayais pas de cacher parce qu'il était trop tôt dans la soirée pour avoir l'énergie de le contrôler.
- T'as sonné à la porte cette fois ?
Ezra- L'entrée latérale était encore ouverte.
- Il va vraiment falloir qu'on règle ce problème de sécurité.
Ezra- Ou pas. C'est un avantage pour moi dans tous les cas.
J'ai rigolé légèrement.
Il me regardait d'une façon qu'il avait, ses yeux qui ne bougeaient pas vraiment, qui restaient là, posés, comme s'il avait toute la nuit et qu'il voyait pas l'intérêt de regarder ailleurs.
Dans ma tête je pensais qu'il avait l'air différent de cet après-midi.
- Alors. Ta journée ?
Ezra- Ma journée…
Il a soufflé doucement, pas d'agacement, juste une façon de se libérer.
Ezra- Mon père va bien. Ou il fait tout pour qu'on croie qu'il va bien, ce qui avec lui revient au même.
Il a regardé le jardin en bas une seconde.
Ezra- Il a demandé le mot de passe wifi de sa chambre d'hôpital pour travailler, l'infirmière lui a dit de se reposer. Il lui a demandé poliment de lui apporter le wifi à la place.
- Oh no.
Ezra- Et quand je l'ai ramené à la maison il s'est endormi dans ma voiture, profondément. J'ai pas osé le réveiller tout de suite. J'ai attendu quelques minutes.
Il avait dit ça sans sentimentalité excessive, juste le fait, mais le fait portait quelque chose à l'intérieur qu'il n'avait pas besoin de nommer.
- T'as bien fait.
Ezra- Ouais.
Il a regardé de nouveau vers moi.
Ezra- Et toi ta fin de journée ?
- Dîner en famille, plutôt calme. Ma mère avait mal à la cheville.
Ezra- Vraiment ?
J'ai haussé des épaules.
- Elle a mal à la cheville quand elle veut que quelqu'un soit près d'elle sans avoir à le demander.
Ezra- C'est une bonne stratégie élaborée.
- Elle a eu de longues années pour la perfectionner.
J'ai croisé les bras sur ma poitrine, le plaid toujours sur les épaules.
- Mais c'est pas pour ça que t'es là à cette heure.
Ezra- Non.
- Alors pourquoi t'es là ?
Il a pris une seconde, comme pour décider où commencer.
Ezra- Notre journée a été coupée de façon assez brutale.
- Ton père a eu un malaise. C'est une raison valable.
Ezra- Je sais. Mais ce matin en me réveillant je pensais à toi. Et le déjeuner s'est bien passé jusqu'au moment où ça s'est arrêté. Et ce soir j'essayais de me coucher et je pouvais pas m'endormir comme ça.
- Comme ça comment ?
Ezra- Sans avoir dit ce que j'avais à dire.
Quelque chose est passé dans ma tête, ce n'était pas de l'inquiétude, mais que quelque chose de plus calme en tout cas.
- Qu'est-ce que t'as à dire ?
Il m'a regardée.
Ezra- On s'est vus deux fois. Le soir de la galerie, et hier. Et là j'arrive dans ton jardin pour la deuxième fois en une semaine ce qui objectivement dit quelque chose sur où j'en suis.
- Ça dit que t'as un problème avec les entrées normales.
Ezra- Amara.
- Je t'écoute.
Ezra- Je sais pas si t'as remarqué mais, depuis qu'on s'est rencontrés je pense à toi de façon assez régulière.
Il a continué à me regarder avec ce calme.
Ezra- Ta voix, ton rire, ce que tu dis et comment tu le dis. La façon dont tu regardes les œuvres. La façon dont tu parles de ce que tu aimes vraiment.
- Ezra...
Ezra- J'ai pas fini.
J'ai fermé la bouche.
Ezra- J'ai passé deux après-midis avec toi et j'avais pas envie que ça s'arrête ni l'un ni l'autre. La première fois on a contourné ça avec le balcon et le numéro de téléphone. La deuxième fois la journée a été coupée par quelque chose que je pouvais pas contrôler.
Il a légèrement bougé, d'un demi-pas vers moi, pas beaucoup, juste assez pour que la distance change de qualité.
Ezra- Et là je suis chez toi à une heure raisonnable mais quand même pas tout à fait raisonnable, parce que j'avais besoin de te dire que je pense qu'on devrait arrêter de faire semblant que c'est juste deux personnes qui déjeunent ensemble.
Dans ma tête je savais exactement où il allait. Je l'avais su depuis qu'il avait dit « j'avais à te dire quelque chose »
Mais quelque chose en moi voulait l'entendre dire jusqu'au bout, pas par cruauté, juste parce que certaines choses méritaient d'être dites entièrement.
- Si ce n'est pas deux personnes qui déjeunent ensemble, c'est quoi alors ?
Il a eu un regard, entre l'amusement et quelque chose de plus direct.
Ezra- T'es vraiment en train de faire ça.
Il a parlé en hochant la tête.
- Je veux m'assurer de bien comprendre.
Je replace bien le plaid sur l'épaule.
Ezra- T'as très bien compris depuis le début.
- Peut-être. Mais j'aime t'entendre le dire quand même.
Il a soufflé, un souffle mi-resigné mi-souriant.
Ezra- Okay.
Il a croisé les bras.
Ezra- On s'est rencontrés dans une galerie que tu avais organisée et que je n'avais pas été invité à voir. J'ai failli dire mon nom trop tôt et j'ai choisi de pas le faire parce que pour la première fois depuis longtemps quelqu'un me regardait sans voir le Carter avant de voir l'homme. Tu m'as donné ton numéro sur un balcon à minuit avec tes perruches comme témoins. On a passé un après-midi à parler de choses qui comptent vraiment. Et là je suis dans ton jardin.
Il a regardé le jardin en bas une seconde, puis de nouveau vers moi.
Ezra- Ce que je suis en train de te dire c'est que oui, entre nos deux familles y'a une histoire qui pourrait très facilement déclencher quelque chose qui ressemble à la troisième guerre mondiale. Je suis pas naïf là-dessus. Mais je peux pas m'empêcher de penser à nous deux et à ce que ça pourrait être si on se laissait la chance de le découvrir.
Il a dit ça sans trembler, sans chercher ses mots dans les dernières secondes.
Dans ma poitrine quelque chose avait commencé à battre différemment depuis environ deux minutes et j'avais fait de mon mieux pour que ça ne se voie pas.
C'était assez romantique.
C'était vraiment, objectivement, romantique.
J'aurais pu répondre. J'avais des mots, plusieurs formulations différentes qui attendaient leur tour, certaines intelligentes, certaines drôles, certaines qui auraient dit la même chose que ce que j'allais faire de toute façon en version verbale.
Au lieu de ça je me suis mise sur la pointe des pieds.
Et je l'ai embrassé.
Ce n'était pas compliqué comme ba**er, pas calculé, pas démonstratif. Juste mes lèvres sur les siennes, la hauteur qu'il m'avait fallu pour atteindre parce qu'il était grand et que je n'avais pas mes chaussures, et pendant une fraction de seconde j'avais senti sa surprise.
Et là plus d'immobilité.
Sa main qui s'était posée dans mon dos, légère d'abord, puis plus présente. Le plaid qui avait glissé légèrement de mes épaules sans que je m'en occupe.
Et puis on a manqué d'air.
On s'est séparés, naturellement.
J'avais les yeux fermés encore une seconde après.
Quand je les ai ouverts il me regardait, de près, vraiment de près maintenant, et il y avait quelque chose dans ses yeux que je n'aurais pas su mettre en mots exactement.
Quelque chose entre le soulagement et autre chose de plus vif, de plus vivant.
Dans ma poitrine je ressentais quelque chose d'assez indescriptible.
Des papillons c'était un mot. Mais c'était plus que ça, c'était plus chaud, plus profond, ça descendait jusqu'à quelque part que je n'avais pas souvent l'occasion de reconnaître.
Ezra- C'est oui ?
J'ai hoché la tête.
Sans parler. Juste ça.
Il a souri, c'était un sourire complet.
Sa main s'est levée vers mon visage, ses doigts qui ont effleuré ma joue, doucement, comme on touche quelque chose qu'on ne veut pas abîmer.
- Je sais dans quoi je m'embarque.
Ezra- Moi aussi.
- Et t'es quand même là.
J'ai ri légèrement.
- Nous sommes fous.
Ezra- Probablement.
Il avait toujours la main sur ma joue.
Ezra- Ça change quelque chose ?
- Non.
J'ai pensé une seconde à ma mère, à Darius, aux cinquante ans d'histoire que ces deux familles portaient dans leurs noms.
- Je suis prête à me prendre la foudre si c'est ce qui vient.
Il a ri.
Ezra- Elle a dit qu’elle était prête à prendre la foudre.
- Je dis ce que je pense.
Ezra- C'est une de tes qualités.
- T'en as une liste ?
Ezra- Elle commence à être longue.
- C’est un bon signe.
On s'est regardés encore un moment.
- T**i t'a vu ?
Ezra- T**i dort.
- T**i dort jamais vraiment. Elle fait semblant.
Ezra- Alors elle a été discrète sur le sujet.
- C'est la première fois qu'elle est discrète sur quoi que ce soit.
Ezra a regardé la cage de T**i.
Ezra- Je l'apprécie.
- Dis-lui demain, elle sera ravie.
On a parlé encore un peu, pas longtemps, il m'a demandé si j'avais peur de ce qui allait venir, j'ai répondu que j'avais une conscience claire des difficultés sans que ça ressemble à de la peur.
Il a dit que c'était exactement la bonne façon de voir les choses. Je lui ai dit que je savais.
Et il a ri.
Ezra- Je dois rentrer, j'ai une réunion demain matin.
- Ton père ne laisse pas passer un samedi matin sans réunion ?
Ezra- Surtout quand il y a quelque chose d'urgent.
Il a haussé des sourcils.
Ezra- T'es effrayante parfois.
- Je suis observatrice.
Il s'est penché vers moi et m'a embrassée sur la joue, lentement, posément. Sa joue contre la mienne une fraction de seconde après, l'odeur de son parfum qui était resté accrocher à mes narines.
- Bisous.
Ezra- Bonne nuit princesse.
Il s'est retourné et a commencé à descendre les marches.
Je regardais son dos, la façon dont il descendait, la main posé sur ma joue.
En bas il s'est retourné une dernière fois.
Me regardant depuis le bas des marches avec un sourire.
Puis il a disparu dans le jardin.
J'ai entendu ses pas sur la pierre, le bruit léger de la grille latérale, et puis plus rien.
Je suis restée sur le balcon encore quelques minutes, le temps de me remettre de mes émotions.
J'avais du mal à y croire, on dirait que ce qui s'est passé n'était pas réel.
Genre, je sors avec Ezra Carter.
__
Je me suis réveillée avec le ba**er encore sur les lèvres.
Pas dans le sens propre du terme, c'était le matin, j'avais dormi, les heures s'étaient passées.
J'avais encore en mémoire cet instant, j'avais embrassé Ezra Carter.
Et j'avais encore des papillons, même ce matin.
Pas les petits papillons polis de quelqu'un qui a passé une bonne soirée. Les autres, ceux qui prenaient plus de place que prévu, qui remontaient depuis quelque part dans le ventre et qui continuaient de circuler même quand on essayait de reprendre une respiration normale.
Ça faisait longtemps.
Vraiment longtemps. Si longtemps que j'avais presque oublié que mon corps savait faire ça, ressentir quelque chose comme ça.
J'ai regardé le plafond encore une minute.
Rio a sifflé depuis le balcon, les autres ont pris le relai aussitôt.
- Bonjour à vous aussi.
J'ai pris mon téléphone.
Neuf heures douze. Et un message, envoyé à sept heures pile.
« Bonjour. J'ai bien dormi pour la première fois depuis longtemps. Je pense que je sais pourquoi. »
J'ai relu ça deux fois, avec le sourire aux lèvres.
Dans ma tête j'ai pensé plusieurs choses dans un ordre rapide, que c'était simple et juste, et que la simplicité de la chose la rendait encore plus efficace.
Que Ezra Carter écrivait les messages comme il parlait, sans parure et sans calcul apparent, et que c'était exactement pour ça que ça m'atteignait.
J'ai souri au plafond de ma chambre comme quelqu'un qui n'avait pas de dignité et qui s'en foutait parfaitement.
Ma mère m'arracherait les yeux si elle voyait ce qui se passe.
J'ai répondu à son message.
« Bonjour Monsieur Carter. Moi aussi j'ai bien dormi. Et moi aussi je sais pourquoi. »
Envoyé, simplement et honnêtement.
Je me suis levée avant qu'il réponde, si j'attendais la réponse allongée je finirais par rester là jusqu'à midi et j'avais un macchiato et des croissants qui m'attendaient en bas.
Dans la salle de bain, j'ai commencé par mon visage d'abord, l'eau froide du matin sur les joues.
J'ai brossé mes dents en pensant à ce que Trinity allait dire quand je lui raconterais.
Parce que j'allais lui raconter. Pas aujourd'hui forcément, ou peut-être aujourd'hui si l'occasion se présentait.
Trinity était quelqu'un qui méritait d'être tenue au courant, pas parce qu'elle posait des questions mais précisément parce qu'elle n'en posait pas, qu'elle attendait qu'on vienne à elle et que ça méritait une réciprocité.
J'ai recraché, rincé, regardé encore une fois le miroir.
Je me sentais assez légère, je sais pas exactement comment décrire cela.
Je suis sortie de ma chambre, le couloir du premier étage était silencieux comme tous les weekend dans cette maison, tout le monde debout mais personne pressé, les portes des chambres fermées ou entrouvertes.
J'étais encore en pyjama, un pantalon large en coton et un haut à bretelles, les cheveux pas coiffés sous un bonnet en satin, les pieds dans mes chaussons.
La tenue du samedi matin que je n'aurais portée devant personne en dehors de la maison.
J'ai pris l'escalier et je suis descendue dans la cuisine.
Gervais était là, dos tourné, en train de ranger des choses dans le placard du haut, il m'a entendue entrer et a fait un léger signe de la tête qui était son bonjour du matin.
- Bonjour Monsieur Gervais.
Il a fait un son affirmatif dans la gorge.
J'ai regardé autour de moi, les assiettes avaient été débarrassées, les tasses rincées, j'étais toujours la dernière le weekend.
J'ai sorti la machine à expresso du placard, la petite, pas celle qu'on utilisait pour faire du café normal.
Le macchiato prenait du temps à faire correctement, pas parce que c'était compliqué, juste parce que chaque étape méritait d'être faite dans l'ordre et sans précipitation.
L'espresso d'abord, fort, dans le petit verre. La mousse de lait ensuite, assez de mousse pour qu'il y en ait vraiment, et les deux ensemble dans le bon rapport, le lait qui s'infiltrait dans l'espresso depuis le bord plutôt que depuis le centre.
C'était ma façon de commencer le weekend.
J'ai pris deux croissants depuis la corbeille, Gervais en achetait toujours trop exprès, il savait que j'en mangeais deux le samedi matin et que tout le monde dans la maison prétendait en prendre un mais en reprenait un second.
J'ai vérifié mon téléphone.
Rien encore d'Ezra.
Il était peut être en réunion.
J'ai regardé l'écran encore une seconde.
Monsieur Gervais est sorti de la cuisine silencieusement, je l'ai entendu dans le couloir, ses pas qui s'éloignaient, et j'ai réalisé que j'étais seule dans la pièce.
J'ai posé mon macchiato et mes croissants sur l'îlot central et je me suis installée sur le tabouret, les coudes sur le bord, le téléphone à côté.
J'ai croqué dans un croissant, chaud encore, le beurre qui fondait légèrement, puis j'ai regardé mon téléphone de nouveau.
Toujours rien.
J'ai pris mon macchiato.
J'ai regardé mon téléphone.
..- T'attends l'appel du président ?
J'ai levé la tête, Trinity était là.
Elle était dans l'encadrement de la porte de la cuisine, une tasse dans les deux mains, les cheveux encore en désordre, ce sweatshirt d'Howard qu'elle portait tous les weekends.
Elle me regardait comme si elle avait observé quelque chose depuis l'entrée avant de le signaler.
Dans ma tête j'ai eu cette pensée passagère, depuis quand elle est là et qu'est-ce qu'elle a vu ?
- Je savais pas que t'étais là.
Trinity- Je viens d'arriver.
Elle s'est avancée vers l'îlot.
Trinity- T'as regardé ton téléphone trois fois depuis que je suis dans l'entrée.
- J'attends un message.
Trinity- De qui ?
Elle a dit ça avec le ton de quelqu'un qui posait une question dont elle avait déjà sûrement la réponse.
Je l'ai regardée.
Elle s'est installée sur le tabouret en face de moi avec sa tasse.
Trinity- Qu’est-ce qui se passe ?
J'ai croqué dans mon croissant, j'ai mâché. J'ai bu une gorgée de macchiato.
Puis je me suis tournée vers elle.
- Mon nouvel ami est venu me voir hier soir.
Trinity- Ton nouvel ami ?
Elle a bien appuyé sur « nouvel ami ».
Trinity- Celui dont tu parles depuis...
- Oui. Il était sur mon balcon.
Elle a posé sa tasse.
Trinity- Comment t'as fait pour que personne le voie ?
J'ai haussé des épaules.
- Peut être parce qu'il fait toujours en sorte que personne ne le voit. En plus, il se faisait t**d.
Trinity- Moi je ne dormais pas encore.
- T'es une exception.
J'ai regardé mon macchiato.
Trinity m'a regardée comme si elle évaluait plusieurs choses en même temps.
Trinity- Anyway so, ton nouvel ami vient dans notre jardin en secret la nuit.
- C'est une façon de le présenter.
Trinity- Je ne dirai pas le contraire.
Elle a pris sa tasse.
Trinity- C’est qui ?
Dans ma tête j'ai pensé une seconde avant de dire quelque chose d'irréversible.
- Il s'appelle Ezra.
Trinity- Ezra ?
Elle a fait mine de réfléchir.
- Ezra Carter.
Le silence qui a suivi a duré exactement le temps qu'il fallait pour que Trinity fasse trois choses simultanément, poser sa main sur sa bouche, jeter un regard vers l'entrée de la cuisine pour vérifier que personne arrivait, et écarquiller les yeux d'une façon que je ne lui avais pas souvent vue.
Trinity- What the fu...
Elle a dit ça à voix basse, les doigts encore à moitié devant la bouche.
Trinity- Qu’est-ce que tu viens de dire ?
- T'as bien entendu.
Trinity- Dis-le de nouveau quand même.
J'ai levé les yeux au ciel.
- Ne commence pas.
Trinity- Amara.
Elle a regardé une nouvelle fois vers l'entrée, toujours personne.
Trinity- Ezra Carter comme dans, les Carter ?
- Les Carter de Buckhead, oui.
Trinity- Les Carter comme, Desmond Carter ?
- C'est son fils.
Trinity- Oh s**t.
Elle a posé sa tasse sur l'îlot, les deux mains à plat sur le bord.
Trinity- Pu**in, Amara.
- Je sais.
Trinity- How... comment c'est arrivé ? Comment tu...
Elle cherchait ses mots, ce qui était rare pour Trinity.
Trinity- La galerie c'était lui ?
- Euh, oui. Comment tu sais ?
Trinity- Darius m'avait assommé en disant qu'il t'avait vu discuter avec un gars devant une œuvre, mais trop longtemps à son goût.
J'ai bu mon macchiato.
Trinity- Et hier soir il est revenu ici.
- Hier soir il voulait...
J'ai cherché comment dire ça.
- Il voulait clarifier les choses.
Trinity- Clarifier les choses.
Elle a ouvert les yeux.
Trinity- C'est-à-dire ?
J'ai regardé l'îlot central, puis Trinity, puis l'îlot.
- Il a dit qu'il voulait pas faire semblant qu'on était juste deux personnes qui déjeunaient ensemble.
Trinity m'a regardée sans parler pendant trois secondes entières.
Trinity- Et toi t'as répondu quoi ?
- J'ai répondu, ce que je devais répondre.
Trinity- What ?
- J'ai répondu d'une façon qui ne laissait pas de place à l'ambiguïté.
Elle me regardait toujours, et là quelque chose dans son expression a changé, la surprise s'est posée.
Trinity- Tu sais au moins dans quoi tu t'embarques ?
- Je sais.
Elle a fermé les yeux une seconde
Trinity- Ta mère, Darius...
- I know.
Trinity- L'histoire entre ces deux familles c'est pas juste une question de fierté. Y'a de l'argent là-dedans, de la politique, des années de...
- Je sais tout ça.
J'ai posé mon croissant.
- Je sais exactement dans quoi je m'embarque. J'ai grandi dans cette maison moi aussi.
Je l'ai regardé.
- Mais j'en avais pas encore parlé à quelqu'un et toi tu m'écoutes sans me juger alors je t'ai dit la vérité. C'est tout.
On est resté silencieuses un moment.
Elle a pris sa tasse, a bu une longue gorgée, et a reposé.
Trinity- Il est bien ?
- Pardon ?
Trinity- Ezra Carter. Il est bien comme personne ?
J'ai pensé à lui de façon globale, de ses derniers jours, des moments passés avec lui.
- Je te l'avais déjà dit, il est très bien.
Trinity- Okay.
Elle a hoché la tête lentement.
Trinity- Tu gardes ça pour toi pour l'instant.
- Évidemment.
Trinity- Darius peut pas savoir, ta mère encore moins.
- For sure.
Trinity- Et si Jacob...
- Jacob est Jacob. Il observe mais il parle pas à ma mère de ce qui me concerne.
Trinity- T'es sûre ?
J'ai réfléchi une seconde.
- Presque sûre.
Trinity- Presque.
Elle a soufflé.
Trinity- C'est rassurant ça.
- C'est honnête.
Elle a regardé son café, a regardé le plafond, a regardé de nouveau vers l'entrée de la cuisine comme elle l'a fait depuis le début de la conversation.
Trinity- Tu l'aimes bien vraiment, pas juste comme quelqu'un qu'on trouve intéressant.
Ce n'était pas une question.
J'ai croqué dans mon croissant et j'ai regardé par la fenêtre de la cuisine.
- C'est encore tôt pour dire des choses comme ça.
Trinity- Je t'ai pas demandé si tu l'aimais. J'ai dit que tu l'aimais bien vraiment. C'est différent.
- C'est nuancé.
Trinity- C'est clair.
Elle a eu un demi-sourire.
Trinity- Et c'est la réponse que je cherchais.
Mon téléphone a vibré sur l'îlot.
On s'est toutes les deux regardées.
J'ai retourné le téléphone, c'était un message d'Ezra.
« Je monte en réunion, y'a eu un petit problème je devais régler d'abord. Désolé du délai.
Et toi aussi tu sais pourquoi, ça veut dire qu'on parle du même sujet. »
J'ai lu ça et quelque chose dans ma poitrine a fait de nouveau ce mouvement, c'était incontrôlable.
Trinity regardait mon visage.
Trinity- C'est lui ?
- Peut-être.
Trinity- T'as le sourire que t'avais pas il y a trente secondes.
- J'ai le même visage qu'il y a trente secondes.
Trinity- Not to me Amara.
Elle a secoué la tête avec quelque chose entre l'amusement et la tendresse.
Trinity- Réponds à ton message, et mange ton croissant.
- Je fais les deux en même temps.
J'ai tapé ma réponse, le croissant dans l'autre main, Trinity qui buvait son café de l'autre côté de l'îlot en regardant par la fenêtre.
Elle observait, et je le savais.
..- AMARA.
La voix venait de l'entrée principale, Jacob, avec sa façon de crier mon prénom, juste assez fort pour porter d'une pièce à l'autre.
- Dans la cuisine !
Les pas se sont rapprochés, le bruit était différent des chaussures habituelles de Jacob, ce qui voulait dire qu'il rentrait de quelque chose.
Il est apparu dans l'encadrement de la porte.
En tenue de sport, un haut technique gris, un short noir, les cheveux légèrement humides de transpiration.
Et un bouquet dans la main, grand, enveloppé dans du papier craft avec un ruban attaché. Des lys blancs et des roses roses.
C'était assez spéciale.
Jacob- Quelqu'un a déposé ça pour toi. J'ai récupéré en rentrant.
Trinity- Eh bah, dis donc.
Elle a fait danser ses sourcils.
Dans ma poitrine quelque chose a fait un mouvement, rapide, involontaire.
Ezra.
C'était la première pensée qui m'était passé, avant même que j'aie eu le temps de la former proprement.
- De qui c'est ?
Jacob a légèrement incliné le bouquet pour regarder en dessous, entre les tiges, là où une carte ou un mot aurait pu se glisser.
Jacob- Je sais pas. Il y avait pas de nom apparent.
Il a haussé les épaules.
Jacob- La dame à la livraison m'a juste dit que c'était pour toi.
Il m'a tendu le bouquet.
Je l'ai pris.
Les lys sentaient fort, ça embaumait toute la pièce dès qu'on approchait, mais l'odeur était plutôt douce.
Les roses elles, étaient encore fermées.
Trinity regardait le bouquet avec l'attention, on dirait qu'elle cherchait quelque chose.
Trinity- T'es sûr que c'est pour Amara ?
Jacob- La dame a spécifié, Amara Holloway.
Il a regardé Trinity.
Jacob- Pourquoi je serais pas sûr ?
Trinity- Je vérifie.
- T'as l'air de chercher quelque chose de précis.
Trinity- Je regarde.
Jacob nous a regardées toutes les deux alternativement, il avait compris qu'il y avait une conversation en cours dont il ne connaissait pas les termes mais qu'il n'avait pas l'intention de demander à rejoindre.
Jacob- Je vais aller me do**her.
Trinity- Bonne idée.
Il est reparti.
J'avais commencé à chercher dans le bouquet, les doigts entre les tiges, délicatement pour pas abîmer les fleurs, en cherchant ce qu'il devait y avoir quelque part.
Et j'ai trouvé, un petit carton blanc, épais, glissé entre deux lys, avec une enveloppe attachée par un fil.
Trinity s'était penchée vers moi depuis l'autre côté de l'îlot.
J'ai ouvert l'enveloppe.
Un mot manuscrit, l'écriture était soignée.
Amara,
Je tenais à m'excuser pour le dîner de l'autre soir. Ce n'était pas ma meilleure soirée et je regrette que les choses se soient passées ainsi. La photo n'était pas intentionnelle, je photographiais le quartier et tu es apparue dans le cadre par accident. Je n'aurais pas dû laisser ces images là sans les vérifier.
Je sais que tu n'avais rien demandé à cette situation et que ta famille t'a mise dans une position inconfortable. Ce n'était pas juste envers toi.
J'aimerais qu'on puisse recommencer sur de bonnes bases si tu y es ouverte. Je promets que j'en vaux la peine.
Nathanael
J'ai lu jusqu'au bout à voix normale, puis j'ai baissé le mot.
Et j'ai regardé Trinity.
Elle me regardait déjà, elle avait également lu par-dessus mon épaule.
Trinity- Nathanael.
Dans ma tête j'avais une pensée que je n'allais pas dire à voix haute mais qui était là quand même, très présente, légèrement absurde dans sa précision, que pendant les dix secondes entre le moment où Jacob avait tendu le bouquet et le moment où j'avais lu le mot, j'avais cru que c'était Ezra.
Que quelque chose en moi avait construit en dix secondes toute une hypothèse tellement aberrante.
Et que cette hypothèse s'était effondrée sur un carton blanc avec l'écriture appliquée de Nathanael.
Ce n'était pas de la déception exactement.
C'était plutôt la réalisation de ce que j'avais espéré pendant ces dix secondes, et ce que cette réalisation disait sur où j'en étais.
Trinity- Well, quelle idylle !
- N'importe quoi.
Trinity- Il s'excuse, proprement en plus.
Elle a regardé le mot que je tenais encore.
Trinity- L'écriture est belle.
- Please.
Trinity- Je fais une observation.
- T'es en train de trouver des qualités à Nathanael.
Trinity- Je suis en train de lire son mot d'excuses objectivement bien écrit.
Elle a pris sa tasse.
Trinity- Et les fleurs sont belles.
- Les fleurs sont très belles je te l'accorde.
Trinity- Lys et roses roses. Quelqu'un a bien choisi.
- Quelqu'un ou son assistant.
Trinity- Peu importe.
- Quoi. C'est une possibilité.
Trinity- Tu cherches des défauts.
- Je suis lucide.
Elle a posé sa tasse.
Trinity- Qu'est-ce que tu vas faire ?
J'ai regardé les fleurs dans mes bras.
- Je vais les mettre dans un vase.
Trinity- Et le mot ?
- Je vais répondre poliment que j'ai reçu les fleurs.
Trinity- Et pour le reste.
- Pour le reste...
J'ai posé le bouquet sur l'îlot et j'ai regardé Trinity.
- Nathanael est quelqu'un de bien probablement, son mot est sincère probablement. Mais il y a des choses qui sont déjà décidées et qui font que ça n'ira nulle part.
Trinity- Des choses comme un certain Ezra Carter.
- Des choses comme le fait que personne ne m'a demandé mon avis sur cette situation depuis le début. Et que même si Nathanael est quelqu'un de bien, il fait partie d'un plan qui n'est pas le mien.
J'ai pris mon macchiato.
- Et oui. Des choses comme ça aussi.
Elle m'a regardée un long moment.
Trinity- Tu vas dire quoi à ta mère quand elle verra les fleurs ?
J'ai réfléchi à ça honnêtement.
- Que Nathanael a envoyé des fleurs pour s'excuser. Ce qui est la vérité.
J'ai bu une gorgée.
- Et qu'elles sont jolies, ce qui est aussi la vérité.
Trinity- Et si elle pense que ça veut dire que tu lui donnes une chance ?
- Elle peut penser ce qu'elle veut. Ce qu'elle pense et ce qui est ne se rejoignent pas toujours.
Trinity a regardé le bouquet sur l'îlot.
Trinity- C'est une situation compliquée.
- C'est plusieurs situations compliquées en même temps.
Trinity- T'aurais pu avoir une vie plus simple.
- J'aurais pu.
J'ai regardé par la fenêtre de la cuisine.
- Mais je pense que ça aurait moins bien marché avec mon caractère.
Trinity a ri, franchement.
Trinity- Tu n'as pas tort.
- J'ai rarement complètement tord.
Trinity- Rarely.
Elle a pris la dernière gorgée de son café.
Trinity- Tu vas mettre ces fleurs dans un vase avant qu'elles ne fanent.
- Dans quel vase ?
Trinity- Le grand transparent, dans l'entrée. Ou dans ta chambre.
- Pas dans ma chambre.
J'ai regardé le bouquet.
Trinity elle m'a regardée avec un sourire doux.
J'ai pris le bouquet et je suis allée chercher le grand vase transparent dans le placard du couloir.
A.H