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✨CENDRES ET OR: Chapitre 11✨AMARA HOLLOWAY.Je l'ai regardé depuis le balcon pendant deux secondes complètes.Deux seconde...
02/09/2026

✨CENDRES ET OR: Chapitre 11✨

AMARA HOLLOWAY.

Je l'ai regardé depuis le balcon pendant deux secondes complètes.

Deux secondes où j'ai pensé qu'Ezra Carter était planté dans mon jardin pour la deuxième fois en une semaine.

- Qu'est-ce que tu fais là ?

J'ai parlé à voix basse, mais suffisamment forte pour descendre jusqu'à lui, suffisamment basse pour pas descendre au-delà.

Il a levé les mains légèrement.

J'ai fait un signe de la tête vers les marches latérales.
Il connaissait le chemin.

Je l'attendais debout à l'entrée du balcon quand il est apparu en haut des marches, il portait quelque chose de simple, un t-shirt sombre, un jean, pas de veste.

Pas la tenue du bureau, pas la tenue du restaurant. Juste lui, comme il devait être chez lui avant de ressortir.

Il s'est arrêté à un mètre de moi.

Ezra- Bonsoir Miss Holloway.

- Bonsoir Monsieur Ezra.

J'avais le sourire que j'essayais pas de cacher parce qu'il était trop tôt dans la soirée pour avoir l'énergie de le contrôler.

- T'as sonné à la porte cette fois ?

Ezra- L'entrée latérale était encore ouverte.

- Il va vraiment falloir qu'on règle ce problème de sécurité.

Ezra- Ou pas. C'est un avantage pour moi dans tous les cas.

J'ai rigolé légèrement.

Il me regardait d'une façon qu'il avait, ses yeux qui ne bougeaient pas vraiment, qui restaient là, posés, comme s'il avait toute la nuit et qu'il voyait pas l'intérêt de regarder ailleurs.

Dans ma tête je pensais qu'il avait l'air différent de cet après-midi.

- Alors. Ta journée ?

Ezra- Ma journée…

Il a soufflé doucement, pas d'agacement, juste une façon de se libérer.

Ezra- Mon père va bien. Ou il fait tout pour qu'on croie qu'il va bien, ce qui avec lui revient au même.

Il a regardé le jardin en bas une seconde.

Ezra- Il a demandé le mot de passe wifi de sa chambre d'hôpital pour travailler, l'infirmière lui a dit de se reposer. Il lui a demandé poliment de lui apporter le wifi à la place.

- Oh no.

Ezra- Et quand je l'ai ramené à la maison il s'est endormi dans ma voiture, profondément. J'ai pas osé le réveiller tout de suite. J'ai attendu quelques minutes.

Il avait dit ça sans sentimentalité excessive, juste le fait, mais le fait portait quelque chose à l'intérieur qu'il n'avait pas besoin de nommer.

- T'as bien fait.

Ezra- Ouais.

Il a regardé de nouveau vers moi.

Ezra- Et toi ta fin de journée ?

- Dîner en famille, plutôt calme. Ma mère avait mal à la cheville.

Ezra- Vraiment ?

J'ai haussé des épaules.

- Elle a mal à la cheville quand elle veut que quelqu'un soit près d'elle sans avoir à le demander.

Ezra- C'est une bonne stratégie élaborée.

- Elle a eu de longues années pour la perfectionner.

J'ai croisé les bras sur ma poitrine, le plaid toujours sur les épaules.

- Mais c'est pas pour ça que t'es là à cette heure.

Ezra- Non.

- Alors pourquoi t'es là ?

Il a pris une seconde, comme pour décider où commencer.

Ezra- Notre journée a été coupée de façon assez brutale.

- Ton père a eu un malaise. C'est une raison valable.

Ezra- Je sais. Mais ce matin en me réveillant je pensais à toi. Et le déjeuner s'est bien passé jusqu'au moment où ça s'est arrêté. Et ce soir j'essayais de me coucher et je pouvais pas m'endormir comme ça.

- Comme ça comment ?

Ezra- Sans avoir dit ce que j'avais à dire.

Quelque chose est passé dans ma tête, ce n'était pas de l'inquiétude, mais que quelque chose de plus calme en tout cas.

- Qu'est-ce que t'as à dire ?

Il m'a regardée.

Ezra- On s'est vus deux fois. Le soir de la galerie, et hier. Et là j'arrive dans ton jardin pour la deuxième fois en une semaine ce qui objectivement dit quelque chose sur où j'en suis.

- Ça dit que t'as un problème avec les entrées normales.

Ezra- Amara.

- Je t'écoute.

Ezra- Je sais pas si t'as remarqué mais, depuis qu'on s'est rencontrés je pense à toi de façon assez régulière.

Il a continué à me regarder avec ce calme.

Ezra- Ta voix, ton rire, ce que tu dis et comment tu le dis. La façon dont tu regardes les œuvres. La façon dont tu parles de ce que tu aimes vraiment.

- Ezra...

Ezra- J'ai pas fini.

J'ai fermé la bouche.

Ezra- J'ai passé deux après-midis avec toi et j'avais pas envie que ça s'arrête ni l'un ni l'autre. La première fois on a contourné ça avec le balcon et le numéro de téléphone. La deuxième fois la journée a été coupée par quelque chose que je pouvais pas contrôler.

Il a légèrement bougé, d'un demi-pas vers moi, pas beaucoup, juste assez pour que la distance change de qualité.

Ezra- Et là je suis chez toi à une heure raisonnable mais quand même pas tout à fait raisonnable, parce que j'avais besoin de te dire que je pense qu'on devrait arrêter de faire semblant que c'est juste deux personnes qui déjeunent ensemble.

Dans ma tête je savais exactement où il allait. Je l'avais su depuis qu'il avait dit « j'avais à te dire quelque chose »

Mais quelque chose en moi voulait l'entendre dire jusqu'au bout, pas par cruauté, juste parce que certaines choses méritaient d'être dites entièrement.

- Si ce n'est pas deux personnes qui déjeunent ensemble, c'est quoi alors ?

Il a eu un regard, entre l'amusement et quelque chose de plus direct.

Ezra- T'es vraiment en train de faire ça.

Il a parlé en hochant la tête.

- Je veux m'assurer de bien comprendre.

Je replace bien le plaid sur l'épaule.

Ezra- T'as très bien compris depuis le début.

- Peut-être. Mais j'aime t'entendre le dire quand même.

Il a soufflé, un souffle mi-resigné mi-souriant.

Ezra- Okay.

Il a croisé les bras.

Ezra- On s'est rencontrés dans une galerie que tu avais organisée et que je n'avais pas été invité à voir. J'ai failli dire mon nom trop tôt et j'ai choisi de pas le faire parce que pour la première fois depuis longtemps quelqu'un me regardait sans voir le Carter avant de voir l'homme. Tu m'as donné ton numéro sur un balcon à minuit avec tes perruches comme témoins. On a passé un après-midi à parler de choses qui comptent vraiment. Et là je suis dans ton jardin.

Il a regardé le jardin en bas une seconde, puis de nouveau vers moi.

Ezra- Ce que je suis en train de te dire c'est que oui, entre nos deux familles y'a une histoire qui pourrait très facilement déclencher quelque chose qui ressemble à la troisième guerre mondiale. Je suis pas naïf là-dessus. Mais je peux pas m'empêcher de penser à nous deux et à ce que ça pourrait être si on se laissait la chance de le découvrir.

Il a dit ça sans trembler, sans chercher ses mots dans les dernières secondes.

Dans ma poitrine quelque chose avait commencé à battre différemment depuis environ deux minutes et j'avais fait de mon mieux pour que ça ne se voie pas.

C'était assez romantique.

C'était vraiment, objectivement, romantique.

J'aurais pu répondre. J'avais des mots, plusieurs formulations différentes qui attendaient leur tour, certaines intelligentes, certaines drôles, certaines qui auraient dit la même chose que ce que j'allais faire de toute façon en version verbale.

Au lieu de ça je me suis mise sur la pointe des pieds.

Et je l'ai embrassé.

Ce n'était pas compliqué comme ba**er, pas calculé, pas démonstratif. Juste mes lèvres sur les siennes, la hauteur qu'il m'avait fallu pour atteindre parce qu'il était grand et que je n'avais pas mes chaussures, et pendant une fraction de seconde j'avais senti sa surprise.

Et là plus d'immobilité.

Sa main qui s'était posée dans mon dos, légère d'abord, puis plus présente. Le plaid qui avait glissé légèrement de mes épaules sans que je m'en occupe.

Et puis on a manqué d'air.

On s'est séparés, naturellement.
J'avais les yeux fermés encore une seconde après.

Quand je les ai ouverts il me regardait, de près, vraiment de près maintenant, et il y avait quelque chose dans ses yeux que je n'aurais pas su mettre en mots exactement.
Quelque chose entre le soulagement et autre chose de plus vif, de plus vivant.

Dans ma poitrine je ressentais quelque chose d'assez indescriptible.

Des papillons c'était un mot. Mais c'était plus que ça, c'était plus chaud, plus profond, ça descendait jusqu'à quelque part que je n'avais pas souvent l'occasion de reconnaître.

Ezra- C'est oui ?

J'ai hoché la tête.
Sans parler. Juste ça.

Il a souri, c'était un sourire complet.

Sa main s'est levée vers mon visage, ses doigts qui ont effleuré ma joue, doucement, comme on touche quelque chose qu'on ne veut pas abîmer.

- Je sais dans quoi je m'embarque.

Ezra- Moi aussi.

- Et t'es quand même là.

J'ai ri légèrement.

- Nous sommes fous.

Ezra- Probablement.

Il avait toujours la main sur ma joue.

Ezra- Ça change quelque chose ?

- Non.

J'ai pensé une seconde à ma mère, à Darius, aux cinquante ans d'histoire que ces deux familles portaient dans leurs noms.

- Je suis prête à me prendre la foudre si c'est ce qui vient.

Il a ri.

Ezra- Elle a dit qu’elle était prête à prendre la foudre.

- Je dis ce que je pense.

Ezra- C'est une de tes qualités.

- T'en as une liste ?

Ezra- Elle commence à être longue.

- C’est un bon signe.

On s'est regardés encore un moment.

- T**i t'a vu ?

Ezra- T**i dort.

- T**i dort jamais vraiment. Elle fait semblant.

Ezra- Alors elle a été discrète sur le sujet.

- C'est la première fois qu'elle est discrète sur quoi que ce soit.

Ezra a regardé la cage de T**i.

Ezra- Je l'apprécie.

- Dis-lui demain, elle sera ravie.

On a parlé encore un peu, pas longtemps, il m'a demandé si j'avais peur de ce qui allait venir, j'ai répondu que j'avais une conscience claire des difficultés sans que ça ressemble à de la peur.

Il a dit que c'était exactement la bonne façon de voir les choses. Je lui ai dit que je savais.

Et il a ri.

Ezra- Je dois rentrer, j'ai une réunion demain matin.

- Ton père ne laisse pas passer un samedi matin sans réunion ?

Ezra- Surtout quand il y a quelque chose d'urgent.

Il a haussé des sourcils.

Ezra- T'es effrayante parfois.

- Je suis observatrice.

Il s'est penché vers moi et m'a embrassée sur la joue, lentement, posément. Sa joue contre la mienne une fraction de seconde après, l'odeur de son parfum qui était resté accrocher à mes narines.

- Bisous.

Ezra- Bonne nuit princesse.

Il s'est retourné et a commencé à descendre les marches.

Je regardais son dos, la façon dont il descendait, la main posé sur ma joue.

En bas il s'est retourné une dernière fois.
Me regardant depuis le bas des marches avec un sourire.

Puis il a disparu dans le jardin.

J'ai entendu ses pas sur la pierre, le bruit léger de la grille latérale, et puis plus rien.

Je suis restée sur le balcon encore quelques minutes, le temps de me remettre de mes émotions.

J'avais du mal à y croire, on dirait que ce qui s'est passé n'était pas réel.

Genre, je sors avec Ezra Carter.

__

Je me suis réveillée avec le ba**er encore sur les lèvres.

Pas dans le sens propre du terme, c'était le matin, j'avais dormi, les heures s'étaient passées.

J'avais encore en mémoire cet instant, j'avais embrassé Ezra Carter.

Et j'avais encore des papillons, même ce matin.

Pas les petits papillons polis de quelqu'un qui a passé une bonne soirée. Les autres, ceux qui prenaient plus de place que prévu, qui remontaient depuis quelque part dans le ventre et qui continuaient de circuler même quand on essayait de reprendre une respiration normale.

Ça faisait longtemps.

Vraiment longtemps. Si longtemps que j'avais presque oublié que mon corps savait faire ça, ressentir quelque chose comme ça.

J'ai regardé le plafond encore une minute.

Rio a sifflé depuis le balcon, les autres ont pris le relai aussitôt.

- Bonjour à vous aussi.

J'ai pris mon téléphone.

Neuf heures douze. Et un message, envoyé à sept heures pile.

« Bonjour. J'ai bien dormi pour la première fois depuis longtemps. Je pense que je sais pourquoi. »

J'ai relu ça deux fois, avec le sourire aux lèvres.

Dans ma tête j'ai pensé plusieurs choses dans un ordre rapide, que c'était simple et juste, et que la simplicité de la chose la rendait encore plus efficace.

Que Ezra Carter écrivait les messages comme il parlait, sans parure et sans calcul apparent, et que c'était exactement pour ça que ça m'atteignait.

J'ai souri au plafond de ma chambre comme quelqu'un qui n'avait pas de dignité et qui s'en foutait parfaitement.

Ma mère m'arracherait les yeux si elle voyait ce qui se passe.

J'ai répondu à son message.

« Bonjour Monsieur Carter. Moi aussi j'ai bien dormi. Et moi aussi je sais pourquoi. »

Envoyé, simplement et honnêtement.

Je me suis levée avant qu'il réponde, si j'attendais la réponse allongée je finirais par rester là jusqu'à midi et j'avais un macchiato et des croissants qui m'attendaient en bas.

Dans la salle de bain, j'ai commencé par mon visage d'abord, l'eau froide du matin sur les joues.

J'ai brossé mes dents en pensant à ce que Trinity allait dire quand je lui raconterais.

Parce que j'allais lui raconter. Pas aujourd'hui forcément, ou peut-être aujourd'hui si l'occasion se présentait.

Trinity était quelqu'un qui méritait d'être tenue au courant, pas parce qu'elle posait des questions mais précisément parce qu'elle n'en posait pas, qu'elle attendait qu'on vienne à elle et que ça méritait une réciprocité.

J'ai recraché, rincé, regardé encore une fois le miroir.

Je me sentais assez légère, je sais pas exactement comment décrire cela.

Je suis sortie de ma chambre, le couloir du premier étage était silencieux comme tous les weekend dans cette maison, tout le monde debout mais personne pressé, les portes des chambres fermées ou entrouvertes.

J'étais encore en pyjama, un pantalon large en coton et un haut à bretelles, les cheveux pas coiffés sous un bonnet en satin, les pieds dans mes chaussons.

La tenue du samedi matin que je n'aurais portée devant personne en dehors de la maison.

J'ai pris l'escalier et je suis descendue dans la cuisine.

Gervais était là, dos tourné, en train de ranger des choses dans le placard du haut, il m'a entendue entrer et a fait un léger signe de la tête qui était son bonjour du matin.

- Bonjour Monsieur Gervais.

Il a fait un son affirmatif dans la gorge.

J'ai regardé autour de moi, les assiettes avaient été débarrassées, les tasses rincées, j'étais toujours la dernière le weekend.

J'ai sorti la machine à expresso du placard, la petite, pas celle qu'on utilisait pour faire du café normal.

Le macchiato prenait du temps à faire correctement, pas parce que c'était compliqué, juste parce que chaque étape méritait d'être faite dans l'ordre et sans précipitation.

L'espresso d'abord, fort, dans le petit verre. La mousse de lait ensuite, assez de mousse pour qu'il y en ait vraiment, et les deux ensemble dans le bon rapport, le lait qui s'infiltrait dans l'espresso depuis le bord plutôt que depuis le centre.

C'était ma façon de commencer le weekend.

J'ai pris deux croissants depuis la corbeille, Gervais en achetait toujours trop exprès, il savait que j'en mangeais deux le samedi matin et que tout le monde dans la maison prétendait en prendre un mais en reprenait un second.

J'ai vérifié mon téléphone.

Rien encore d'Ezra.

Il était peut être en réunion.

J'ai regardé l'écran encore une seconde.

Monsieur Gervais est sorti de la cuisine silencieusement, je l'ai entendu dans le couloir, ses pas qui s'éloignaient, et j'ai réalisé que j'étais seule dans la pièce.

J'ai posé mon macchiato et mes croissants sur l'îlot central et je me suis installée sur le tabouret, les coudes sur le bord, le téléphone à côté.

J'ai croqué dans un croissant, chaud encore, le beurre qui fondait légèrement, puis j'ai regardé mon téléphone de nouveau.

Toujours rien.

J'ai pris mon macchiato.

J'ai regardé mon téléphone.
..- T'attends l'appel du président ?

J'ai levé la tête, Trinity était là.

Elle était dans l'encadrement de la porte de la cuisine, une tasse dans les deux mains, les cheveux encore en désordre, ce sweatshirt d'Howard qu'elle portait tous les weekends.

Elle me regardait comme si elle avait observé quelque chose depuis l'entrée avant de le signaler.

Dans ma tête j'ai eu cette pensée passagère, depuis quand elle est là et qu'est-ce qu'elle a vu ?

- Je savais pas que t'étais là.

Trinity- Je viens d'arriver.

Elle s'est avancée vers l'îlot.

Trinity- T'as regardé ton téléphone trois fois depuis que je suis dans l'entrée.

- J'attends un message.

Trinity- De qui ?

Elle a dit ça avec le ton de quelqu'un qui posait une question dont elle avait déjà sûrement la réponse.

Je l'ai regardée.

Elle s'est installée sur le tabouret en face de moi avec sa tasse.

Trinity- Qu’est-ce qui se passe ?

J'ai croqué dans mon croissant, j'ai mâché. J'ai bu une gorgée de macchiato.

Puis je me suis tournée vers elle.

- Mon nouvel ami est venu me voir hier soir.

Trinity- Ton nouvel ami ?

Elle a bien appuyé sur « nouvel ami ».

Trinity- Celui dont tu parles depuis...

- Oui. Il était sur mon balcon.

Elle a posé sa tasse.

Trinity- Comment t'as fait pour que personne le voie ?

J'ai haussé des épaules.

- Peut être parce qu'il fait toujours en sorte que personne ne le voit. En plus, il se faisait t**d.

Trinity- Moi je ne dormais pas encore.

- T'es une exception.

J'ai regardé mon macchiato.

Trinity m'a regardée comme si elle évaluait plusieurs choses en même temps.

Trinity- Anyway so, ton nouvel ami vient dans notre jardin en secret la nuit.

- C'est une façon de le présenter.

Trinity- Je ne dirai pas le contraire.

Elle a pris sa tasse.

Trinity- C’est qui ?

Dans ma tête j'ai pensé une seconde avant de dire quelque chose d'irréversible.

- Il s'appelle Ezra.

Trinity- Ezra ?

Elle a fait mine de réfléchir.

- Ezra Carter.

Le silence qui a suivi a duré exactement le temps qu'il fallait pour que Trinity fasse trois choses simultanément, poser sa main sur sa bouche, jeter un regard vers l'entrée de la cuisine pour vérifier que personne arrivait, et écarquiller les yeux d'une façon que je ne lui avais pas souvent vue.

Trinity- What the fu...

Elle a dit ça à voix basse, les doigts encore à moitié devant la bouche.

Trinity- Qu’est-ce que tu viens de dire ?

- T'as bien entendu.

Trinity- Dis-le de nouveau quand même.

J'ai levé les yeux au ciel.

- Ne commence pas.

Trinity- Amara.

Elle a regardé une nouvelle fois vers l'entrée, toujours personne.

Trinity- Ezra Carter comme dans, les Carter ?

- Les Carter de Buckhead, oui.

Trinity- Les Carter comme, Desmond Carter ?

- C'est son fils.

Trinity- Oh s**t.

Elle a posé sa tasse sur l'îlot, les deux mains à plat sur le bord.

Trinity- Pu**in, Amara.

- Je sais.

Trinity- How... comment c'est arrivé ? Comment tu...

Elle cherchait ses mots, ce qui était rare pour Trinity.

Trinity- La galerie c'était lui ?

- Euh, oui. Comment tu sais ?

Trinity- Darius m'avait assommé en disant qu'il t'avait vu discuter avec un gars devant une œuvre, mais trop longtemps à son goût.

J'ai bu mon macchiato.

Trinity- Et hier soir il est revenu ici.

- Hier soir il voulait...

J'ai cherché comment dire ça.

- Il voulait clarifier les choses.

Trinity- Clarifier les choses.

Elle a ouvert les yeux.

Trinity- C'est-à-dire ?

J'ai regardé l'îlot central, puis Trinity, puis l'îlot.

- Il a dit qu'il voulait pas faire semblant qu'on était juste deux personnes qui déjeunaient ensemble.

Trinity m'a regardée sans parler pendant trois secondes entières.

Trinity- Et toi t'as répondu quoi ?

- J'ai répondu, ce que je devais répondre.

Trinity- What ?

- J'ai répondu d'une façon qui ne laissait pas de place à l'ambiguïté.

Elle me regardait toujours, et là quelque chose dans son expression a changé, la surprise s'est posée.

Trinity- Tu sais au moins dans quoi tu t'embarques ?

- Je sais.

Elle a fermé les yeux une seconde

Trinity- Ta mère, Darius...

- I know.

Trinity- L'histoire entre ces deux familles c'est pas juste une question de fierté. Y'a de l'argent là-dedans, de la politique, des années de...

- Je sais tout ça.

J'ai posé mon croissant.

- Je sais exactement dans quoi je m'embarque. J'ai grandi dans cette maison moi aussi.

Je l'ai regardé.

- Mais j'en avais pas encore parlé à quelqu'un et toi tu m'écoutes sans me juger alors je t'ai dit la vérité. C'est tout.

On est resté silencieuses un moment.

Elle a pris sa tasse, a bu une longue gorgée, et a reposé.

Trinity- Il est bien ?

- Pardon ?

Trinity- Ezra Carter. Il est bien comme personne ?

J'ai pensé à lui de façon globale, de ses derniers jours, des moments passés avec lui.

- Je te l'avais déjà dit, il est très bien.

Trinity- Okay.

Elle a hoché la tête lentement.

Trinity- Tu gardes ça pour toi pour l'instant.

- Évidemment.

Trinity- Darius peut pas savoir, ta mère encore moins.

- For sure.

Trinity- Et si Jacob...

- Jacob est Jacob. Il observe mais il parle pas à ma mère de ce qui me concerne.

Trinity- T'es sûre ?

J'ai réfléchi une seconde.

- Presque sûre.

Trinity- Presque.

Elle a soufflé.

Trinity- C'est rassurant ça.

- C'est honnête.

Elle a regardé son café, a regardé le plafond, a regardé de nouveau vers l'entrée de la cuisine comme elle l'a fait depuis le début de la conversation.

Trinity- Tu l'aimes bien vraiment, pas juste comme quelqu'un qu'on trouve intéressant.

Ce n'était pas une question.

J'ai croqué dans mon croissant et j'ai regardé par la fenêtre de la cuisine.

- C'est encore tôt pour dire des choses comme ça.

Trinity- Je t'ai pas demandé si tu l'aimais. J'ai dit que tu l'aimais bien vraiment. C'est différent.

- C'est nuancé.

Trinity- C'est clair.

Elle a eu un demi-sourire.

Trinity- Et c'est la réponse que je cherchais.

Mon téléphone a vibré sur l'îlot.

On s'est toutes les deux regardées.

J'ai retourné le téléphone, c'était un message d'Ezra.

« Je monte en réunion, y'a eu un petit problème je devais régler d'abord. Désolé du délai.
Et toi aussi tu sais pourquoi, ça veut dire qu'on parle du même sujet. »

J'ai lu ça et quelque chose dans ma poitrine a fait de nouveau ce mouvement, c'était incontrôlable.

Trinity regardait mon visage.

Trinity- C'est lui ?

- Peut-être.

Trinity- T'as le sourire que t'avais pas il y a trente secondes.

- J'ai le même visage qu'il y a trente secondes.

Trinity- Not to me Amara.

Elle a secoué la tête avec quelque chose entre l'amusement et la tendresse.

Trinity- Réponds à ton message, et mange ton croissant.

- Je fais les deux en même temps.

J'ai tapé ma réponse, le croissant dans l'autre main, Trinity qui buvait son café de l'autre côté de l'îlot en regardant par la fenêtre.

Elle observait, et je le savais.
..- AMARA.

La voix venait de l'entrée principale, Jacob, avec sa façon de crier mon prénom, juste assez fort pour porter d'une pièce à l'autre.

- Dans la cuisine !

Les pas se sont rapprochés, le bruit était différent des chaussures habituelles de Jacob, ce qui voulait dire qu'il rentrait de quelque chose.

Il est apparu dans l'encadrement de la porte.

En tenue de sport, un haut technique gris, un short noir, les cheveux légèrement humides de transpiration.

Et un bouquet dans la main, grand, enveloppé dans du papier craft avec un ruban attaché. Des lys blancs et des roses roses.

C'était assez spéciale.

Jacob- Quelqu'un a déposé ça pour toi. J'ai récupéré en rentrant.

Trinity- Eh bah, dis donc.

Elle a fait danser ses sourcils.

Dans ma poitrine quelque chose a fait un mouvement, rapide, involontaire.

Ezra.

C'était la première pensée qui m'était passé, avant même que j'aie eu le temps de la former proprement.

- De qui c'est ?

Jacob a légèrement incliné le bouquet pour regarder en dessous, entre les tiges, là où une carte ou un mot aurait pu se glisser.

Jacob- Je sais pas. Il y avait pas de nom apparent.

Il a haussé les épaules.

Jacob- La dame à la livraison m'a juste dit que c'était pour toi.

Il m'a tendu le bouquet.

Je l'ai pris.

Les lys sentaient fort, ça embaumait toute la pièce dès qu'on approchait, mais l'odeur était plutôt douce.
Les roses elles, étaient encore fermées.

Trinity regardait le bouquet avec l'attention, on dirait qu'elle cherchait quelque chose.

Trinity- T'es sûr que c'est pour Amara ?

Jacob- La dame a spécifié, Amara Holloway.

Il a regardé Trinity.

Jacob- Pourquoi je serais pas sûr ?

Trinity- Je vérifie.

- T'as l'air de chercher quelque chose de précis.

Trinity- Je regarde.

Jacob nous a regardées toutes les deux alternativement, il avait compris qu'il y avait une conversation en cours dont il ne connaissait pas les termes mais qu'il n'avait pas l'intention de demander à rejoindre.

Jacob- Je vais aller me do**her.

Trinity- Bonne idée.

Il est reparti.

J'avais commencé à chercher dans le bouquet, les doigts entre les tiges, délicatement pour pas abîmer les fleurs, en cherchant ce qu'il devait y avoir quelque part.

Et j'ai trouvé, un petit carton blanc, épais, glissé entre deux lys, avec une enveloppe attachée par un fil.

Trinity s'était penchée vers moi depuis l'autre côté de l'îlot.

J'ai ouvert l'enveloppe.

Un mot manuscrit, l'écriture était soignée.

Amara,

Je tenais à m'excuser pour le dîner de l'autre soir. Ce n'était pas ma meilleure soirée et je regrette que les choses se soient passées ainsi. La photo n'était pas intentionnelle, je photographiais le quartier et tu es apparue dans le cadre par accident. Je n'aurais pas dû laisser ces images là sans les vérifier.

Je sais que tu n'avais rien demandé à cette situation et que ta famille t'a mise dans une position inconfortable. Ce n'était pas juste envers toi.

J'aimerais qu'on puisse recommencer sur de bonnes bases si tu y es ouverte. Je promets que j'en vaux la peine.

Nathanael

J'ai lu jusqu'au bout à voix normale, puis j'ai baissé le mot.

Et j'ai regardé Trinity.

Elle me regardait déjà, elle avait également lu par-dessus mon épaule.

Trinity- Nathanael.

Dans ma tête j'avais une pensée que je n'allais pas dire à voix haute mais qui était là quand même, très présente, légèrement absurde dans sa précision, que pendant les dix secondes entre le moment où Jacob avait tendu le bouquet et le moment où j'avais lu le mot, j'avais cru que c'était Ezra.

Que quelque chose en moi avait construit en dix secondes toute une hypothèse tellement aberrante.

Et que cette hypothèse s'était effondrée sur un carton blanc avec l'écriture appliquée de Nathanael.

Ce n'était pas de la déception exactement.
C'était plutôt la réalisation de ce que j'avais espéré pendant ces dix secondes, et ce que cette réalisation disait sur où j'en étais.

Trinity- Well, quelle idylle !

- N'importe quoi.

Trinity- Il s'excuse, proprement en plus.

Elle a regardé le mot que je tenais encore.

Trinity- L'écriture est belle.

- Please.

Trinity- Je fais une observation.

- T'es en train de trouver des qualités à Nathanael.

Trinity- Je suis en train de lire son mot d'excuses objectivement bien écrit.

Elle a pris sa tasse.

Trinity- Et les fleurs sont belles.

- Les fleurs sont très belles je te l'accorde.

Trinity- Lys et roses roses. Quelqu'un a bien choisi.

- Quelqu'un ou son assistant.

Trinity- Peu importe.

- Quoi. C'est une possibilité.

Trinity- Tu cherches des défauts.

- Je suis lucide.

Elle a posé sa tasse.

Trinity- Qu'est-ce que tu vas faire ?

J'ai regardé les fleurs dans mes bras.

- Je vais les mettre dans un vase.

Trinity- Et le mot ?

- Je vais répondre poliment que j'ai reçu les fleurs.

Trinity- Et pour le reste.

- Pour le reste...

J'ai posé le bouquet sur l'îlot et j'ai regardé Trinity.

- Nathanael est quelqu'un de bien probablement, son mot est sincère probablement. Mais il y a des choses qui sont déjà décidées et qui font que ça n'ira nulle part.

Trinity- Des choses comme un certain Ezra Carter.

- Des choses comme le fait que personne ne m'a demandé mon avis sur cette situation depuis le début. Et que même si Nathanael est quelqu'un de bien, il fait partie d'un plan qui n'est pas le mien.

J'ai pris mon macchiato.

- Et oui. Des choses comme ça aussi.

Elle m'a regardée un long moment.

Trinity- Tu vas dire quoi à ta mère quand elle verra les fleurs ?

J'ai réfléchi à ça honnêtement.

- Que Nathanael a envoyé des fleurs pour s'excuser. Ce qui est la vérité.

J'ai bu une gorgée.

- Et qu'elles sont jolies, ce qui est aussi la vérité.

Trinity- Et si elle pense que ça veut dire que tu lui donnes une chance ?

- Elle peut penser ce qu'elle veut. Ce qu'elle pense et ce qui est ne se rejoignent pas toujours.

Trinity a regardé le bouquet sur l'îlot.

Trinity- C'est une situation compliquée.

- C'est plusieurs situations compliquées en même temps.

Trinity- T'aurais pu avoir une vie plus simple.

- J'aurais pu.

J'ai regardé par la fenêtre de la cuisine.

- Mais je pense que ça aurait moins bien marché avec mon caractère.

Trinity a ri, franchement.

Trinity- Tu n'as pas tort.

- J'ai rarement complètement tord.

Trinity- Rarely.

Elle a pris la dernière gorgée de son café.

Trinity- Tu vas mettre ces fleurs dans un vase avant qu'elles ne fanent.

- Dans quel vase ?

Trinity- Le grand transparent, dans l'entrée. Ou dans ta chambre.

- Pas dans ma chambre.

J'ai regardé le bouquet.

Trinity elle m'a regardée avec un sourire doux.

J'ai pris le bouquet et je suis allée chercher le grand vase transparent dans le placard du couloir.

A.H

✨CENDRES ET OR: Chapitre 10✨EZRA CARTER.Le bread pudding n'était pas arrivé.C'était la première pensée un peu absurde qu...
28/08/2026

✨CENDRES ET OR: Chapitre 10✨

EZRA CARTER.

Le bread pudding n'était pas arrivé.

C'était la première pensée un peu absurde qui m'avait traversé la tête pendant qu'on se levait de table.

Le serveur nous regardait partir avec une expression entre la compréhension et la déception professionnelle, comme s'il avait sorti le bread pudding du four pour rien.

J'avais laissé l'argent sur la table sans compter exactement, suffisamment, probablement trop, je n'avais pas pris le temps de vérifier.

On a dû batailler Amara et moi pour savoir qui allait payer, vu que c'est elle qui a eu à m'inviter. Mais en tant que bon gentleman, je me devais de le faire.

Dans la voiture maintenant, Amara à côté de moi qui regardait droit devant en silence.

- Je suis désolé pour le déjeuner.

Amara- Ezra...

Elle a tendrement posé son regard sur moi.

Amara- Le bread pudding sera là la prochaine fois. La santé de ton père c'est plus important.

- Il va probablement me dire que c'est rien.

Amara- Peut-être. Mais t'as besoin de le voir quand même.

J'ai rien ajouté à ça. Elle avait raison et on le savait tous les deux.

On a roulé en silence jusqu'à la fondation.
Je me suis garé devant l'entrée.

Amara a récupéré son sac, a hésité une seconde.

Amara- J'espère qu'il va bien. Vraiment.

Elle m'a regardé de nouveau.

Amara- Et toi aussi tu vas bien ?

- Je vais bien.

Amara- Tu fais une tête.

- Quelle tête ?

Amara- Celle de quelqu'un qui va bien mais qui préférerait pas avoir à aller vérifier que son père va bien.

J'ai regardé le volant une seconde.

- C'est assez précis comme description.

Amara- Je sais.

Elle a posé sa main sur mon bras une fraction de seconde.

Amara- Vas-y.

Elle est sortie.
Elle a fait trois pas vers l'entrée de la fondation, s'est retournée, s'est penchée légèrement vers ma vitre ouverte et m'a embrassé sur la joue.

Amara- Tiens-moi au courant.

- Je le ferai.

Elle s'est redressée et a marché vers l'entrée sans se retourner, comme si regarder en arrière était une forme de doute qu'elle ne s'accordait pas.

J'ai attendu qu'elle disparaisse à l'intérieur.
Puis j'ai démarré.

Sur Peachtree vers Piedmont Hospital j'ai rappelé Faith.

Elle a décroché à la première sonnerie.

Appel sortant: Faith J.

Faith- T'es en route ?

- Ouais. Dis-moi ce qui s'est passé exactement.

Elle a marqué une courte pause avant de parler.

Faith- Ton père avait décidé de rentrer aujourd'hui. Il a avancé son retour de Chicago ce matin, il a appelé mon père hier soir pour organiser une réunion rapide avant de reprendre l'avion.

Sa voix avait un registre professionnel qu'elle gardait même dans les situations personnelles, quelque chose qu'elle avait appris de son père probablement.

Faith- On s'est vus ce matin avec mon père, une réunion d'une heure environ. Ton père avait l'air normal, peut-être un peu tendu mais c'est Desmond Carter, il est toujours un peu tendu.

- Et sur le vol ?

Faith- On a pris le jet. Mon père était avec nous, et deux membres de l'équipe. Pendant la première heure tout allait bien, tu connais ton père, il lisait des dossiers, il regardait les infos sur la tablette. Et puis vers la deuxième heure il est devenu silencieux.

- Silencieux comment ?

Faith- Le genre de silence qui n'est pas du travail. Il regardait un point devant lui, fixe, et il répondait pas quand on lui parlait vraiment. Mon père lui a demandé si ça allait, il a dit oui et s'est levé pour aller aux toilettes.

J'ai changé de file sur Peachtree, un camion qui bloquait la voie de gauche.

Faith- Il s'est plaint de chaleur et d'étouffement en revenant. Là mon père a su que c'était pas normal, il a demandé à l'équipage d'apporter de l'oxygène. Ton père a résisté, tu le connais, il voulait pas.

- Il a toujours résisté à tout ce qui ressemble à de la faiblesse.

Faith- Exactement. Mais là il pouvait pas vraiment résister parce que dans les deux minutes qui ont suivi il a perdu connaissance.

Elle a marqué une pause.

Faith- Heureusement qu'on était déjà sur l'approche d'Atlanta. On a atterri en urgence, les secours nous attendaient sur le tarmac, et ils l'ont directement conduit à Piedmont.

J'ai soufflé lentement.

Dans ma tête j'essayais de construire l'image, mon père qui n'avait pas le contrôle d'une situation.

C'était presque plus difficile à visualiser que l'urgence médicale elle-même.

- Il est conscient maintenant ?

Faith- Oui, depuis qu'ils l'ont admis. Le médecin qui le suit s'appelle Reeves, il m'a dit que ton père était déjà en train d'essayer de négocier sa sortie quand il l'a examiné tout à l'heure.

- Évidemment.

Faith- J'ai prévenu Idris et Aaliyah aussi.

- Merci Faith. Vraiment.

Faith- C'est normal. Ton père a été là pour le mien pendant longtemps. C'est réciproque.

- Je suis pas loin.

Faith- Je t'attends à l'entrée principale.

J'ai raccroché.

J'ai regardé la route devant moi. Piedmont Hospital avait cette façade qu'on reconnaissait de loin.

Le bâtiment principal en brique claire, les portes automatiques, les ambulances garées dans la baie d'urgence à gauche.

J'ai trouvé une place dans le parking visiteurs en cinq minutes, ce qui était soit de la chance soit un signe que l'univers décidait d'être coopératif sur ce point précis aujourd'hui.

Faith m'attendait à l'entrée principale.

Elle était blonde cette fois-ci, un tailleur marine que je reconnaissais.

Elle portait souvent ce tailleur pour les réunions importantes, ce qui voulait dire qu'elle était venue directement sans passer chez elle.

Elle m'a vu arriver depuis les portes automatiques et s'est avancée.

Faith- Il est stable. Je voulais que tu saches ça d'abord.

- Merci.

On s'est fait une embrassade rapide.

Faith- Il est aussi dans un état d'esprit... caractéristique.

- C'est-à-dire ?

Faith- C'est-à-dire qu'il m'a demandé si j'avais les documents du dossier Brennan dans mon attaché-case quand le médecin lui prenait sa tension.

- C'est tout lui.

Faith- Je lui ai dit non. Il m'a regardée comme si j'avais dit quelque chose de profondément décevant.

On a marché vers l'ascenseur. L'hôpital avec son odeur particulière, propre, légèrement chimique.

Les couloirs étaient larges, les infirmières se déplaçaient avec efficacité.

Faith- Idris avait une réunion, il me rappelle dès qu'il sort.

On a pris l'ascenseur, jusqu'au troisième étage.
Un couloir tourné vers la gauche.

- T'as bien fait d'appeler.

Faith- Je savais que tu voudrais le savoir même si lui ne voulait pas qu'on prévienne.

- Il a dit ça ?

Faith- Il a dit « pas besoin d'alerter tout le monde pour un malaise. » Ce qui voulait dire qu'il aurait préféré qu'on prévienne personne.

Elle s'est arrêtée devant une porte.

Faith- Je vais te laisser là. J'ai encore des choses à régler de mon côté.

- T'as pas besoin de rester ?

Faith- Non.

Elle a regardé la porte.

Faith- Il a besoin de sa famille, pas de ton avocate.

Elle m'a regardé.

Faith- Et Ezra. Veille à ce qu'il reste, le médecin était sérieux sur le repos.

- Je ferai ce que je peux.

Faith- Fais plus que ce que tu peux. C'est Desmond Carter, il faut forcer un peu la dose.

- Merci Faith.

Elle a hoché la tête, puis m'a refait une accolade avant de s'en aller.

J'ai regardé la porte une seconde.
Chambre 318.

J'ai frappé et j'ai ouvert.

Mon père était assis sur le bord du lit.
Pas allongé, pas en train de se reposer.

Assis sur le bord du lit dans la position exacte de quelqu'un qui s'apprêtait à se lever et à partir, les pieds posés au sol, le dos droit malgré la blouse d'hôpital qu'il portait avec l'air de quelqu'un que ça contrariait profondément.

Il avait ses lunettes dans la main, il les tenait souvent comme ça quand il réfléchissait à quelque chose, pas sur le nez, juste dans la main droite.

Il m'a regardé entrer.

Papa- Qu'est-ce que tu fais là ?

- Faith m'a appelé.

Papa- J'aurais préféré qu'elle s'abstienne.

- Je sais.

J'ai avancé dans la chambre, j'ai regardé l'équipement autour de lui, le moniteur cardiaque dont on avait décroché la plupart des capteurs, le bras de perfusion vide.

- T'as débranché toi-même les trucs ?

Papa- L'infirmière les a retirés il y a vingt minutes. Je lui ai demandé.

- T'as demandé à l'infirmière de retirer les capteurs ?

Papa- Je les avais sur les bras, je pouvais pas travailler correctement avec ça.

- Comment ça tu travaillais ?

Papa- J'essayais de travailler.

Il a regardé ses lunettes.

Papa- Ils ont pas le wifi dans cette chambre, ou en tout cas le mot de passe que j'ai essayé ne fonctionnait pas.

J'ai regardé mon père, en blouse d'hôpital, assis sur le bord d'un lit qu'il refusait d'utiliser comme prévu, contrarié par l'absence de wifi plutôt que par le fait d'avoir perdu connaissance à trente mille pieds d'altitude deux heures auparavant.

J'étais en même temps soulager et quelque chose d'autre que je n'arrivais pas vraiment à nommer.

- T'as demandé le mot de passe du wifi à l'infirmière ?

Papa- Elle m'a dit de me reposer.

- Et elle a raison.

Papa- Ezra. J'ai des dossiers à traiter.

- T'as des dossiers à traiter depuis le lit d'hôpital dans lequel tu devrais être allongé.

Papa- Je suis pas allongé parce que allongé je dors. Et dormir c'est pas travailler.

- Papa... T'as perdu connaissance sur un avion.

Papa- C'était un malaise.

- T'as perdu connaissance.

Papa- La différence est...

- Inexistante du point de vue du résultat.

J'ai avancé et je me suis posé sur la chaise dans le coin.

- T'es à l'hôpital.

Il m'a regardé, pas avec de la colère, quelque chose de plus délicat.

Sa façon à lui de peser les personnes en face de lui pour voir si elles céderaient ou non.

Je n'ai pas cédé.

La porte s'est ouverte.
Le médecin, la cinquantaine, lunettes rondes.

Il a vu mon père assis sur le bord du lit et s'est arrêté une fraction de seconde.

Docteur Reeves- Monsieur Carter. Vous n'êtes pas censé...

Papa- Je sais ce que je suis censé faire.

Docteur Reeves- Vous devez vous allonger.

Papa- Je me suis allongé pendant deux heures.

Docteur Reeves- Vous devez continuer à vous allonger.

Papa- Docteur Reeves...

Il avait mis ses lunettes. Ce qui voulait dire qu'il passait en mode négociation.

Papa- J'ai une tension qui a augmenté temporairement à cause d'un stress situationnel passager. Prescrivez ce que vous avez à prescrire, donnez-moi vos instructions, et je les suivrai chez moi dans mon environnement habituel.

Le docteur Reeves s'est tourné vers moi avec le regard de quelqu'un qui venait de trouver un allié potentiel.

Docteur Reeves- Votre père...

- Je sais.

J'ai regardé mon père.

- Le docteur dit quoi exactement ?

Docteur Reeves- Votre père a subi une hypertension significative.

Il a sorti une tablette, a fait défiler quelque chose.

Docteur Reeves- Sa tension était à cent quatre-vingt sur cent dix à l'arrivée, c'est une zone de danger. Avec les symptômes qui ont précédé, la confusion, la sensation de chaleur, la perte de connaissance, on est dans le protocole de surveillance minimale de vingt-quatre heures avant toute sortie.

- Vingt-quatre heures ?

Docteur Reeves- C'est la procédure standard.

Papa- Vingt-quatre heures c'est demain après-midi.

Docteur Reeves- Oui.

Papa- Je peux pas rester ici jusqu'à demain après-midi.

- Papa.

Papa- J'ai...

- Des choses à gérer, je sais.

Je l'ai regardé.

- Idris gère. Trey gère. J'ai parlé à Brennan ce matin, les dossiers Vine City sont en ordre.

J'ai fait une pause.

- Atlanta va survivre vingt-quatre heures sans Desmond Carter.

Le silence a régné dans la chambre, juste mon père qui me regardait avec quelque chose dans les yeux que je voyais rarement.

Papa- Ma tension est redescendue, à cent quarante sur quatre-vingt-dix.

Docteur Reeves- C'est encore élevé, pas normal.

Il a posé sa tablette.

Docteur Reeves- Monsieur Carter. Avec tout le respect que je vous dois, vous avez perdu connaissance à bord d'un avion. Votre tension était dans une zone qui peut provoquer un AVC. Est-ce que vous voulez vraiment partir contre avis médical pour aller travailler ?

Mon père a regardé le sol.

Ce mouvement, ce regard vers le bas, je l'avais vu peut-être cinq fois dans ma vie. Mon père ne regardait pas vers le bas, mon père regardait vers l'avant, vers les gens en face, vers les documents sur son bureau. Pas vers le sol.

Papa- Non.

Le docteur Reeves a eu une expression qui essayait de rester professionnellement neutre mais qui laissait quand même filtrer quelque chose de soulagé.

Docteur Reeves- Je vais vous expliquer le protocole, et les ajustements de mode de vie qu'on va devoir discuter.

Ce qui a suivi a duré vingt minutes, les médicaments, les restrictions d'activité, les signaux d'alarme à surveiller, le suivi cardiologique recommandé, l'interdiction formelle de voyager en avion dans les deux prochaines semaines.

Mon père écoutait avec cette attention qu'il avait dans les réunions importantes, vraiment présent, mémorisant, posant des questions précises sur les dosages et les interactions.

Il était comme ça pour tout. Même pour sa propre santé il prenait des notes mentales.

Quand le docteur est reparti, la chambre est redevenue silencieuse.

Mon père regardait par la fenêtre.

Papa- Comment ça s'est passé avec Brennan ce matin ?

- Il nous a donné deux pistes solides. Un partenaire communautaire dans Vine City, Raymond Ellis de Racines Communes et un argument pour passer à vingt-quatre mois de construction au lieu de dix-huit.

Mon père a tourné la tête.

Papa- Vingt-quatre mois ?

- Ça paraît contre-intuitif mais Brennan a raison, ça inspire plus confiance. Et ça nous donne de la flexibilité.

Il a regardé devant lui en réfléchissant.

Papa- Raymond Ellis.

- Tu le connais ?

Papa- De réputation.

Il a hoché légèrement la tête.

Papa- C'est quelqu'un de bien. Méfiant des grandes entreprises mais pour de bonnes raisons.

Il marque une pause.

Papa- T'as fait du bon travail ce matin.

Dans ma tête j'ai reçu ça simplement, sans en faire quelque chose. Mon père ne disait pas ce genre de chose souvent. Quand il le disait c'était vrai.

- Merci.

Il a regardé le lit derrière lui comme s'il négociait avec une réalité qu'il n'avait pas choisie.

Papa- Je vais avoir l'air de quoi allongé là-dedans ?

- T'auras l'air de quelqu'un qui se repose.

Papa- Je me repose jamais.

- C'est peut-être ça le problème.

Il m'a regardé.

Papa- Probablement.

Et il s'est recouché.

__

Deux heures plus t**d.

J'avais appelé Idris depuis le couloir pendant que mon père dormait.

Il avait posé les bonnes questions dans le bon ordre, avait dit qu'il passait en fin de journée mais je lui ai dit que c'était bon qu'on allait rentrer de toute façon.

Il avait demandé si mon père avait fait des histoires, j'avais dit oui. Il avait dit « évidemment » avec ce ton.

Aaliyah avait appelé pendant que je raccrochais avec Idris, elle était rentrée plus tôt, Zayne était chez des cousins pour l'après-midi, elle voulait savoir si elle devait venir. Je lui avais dit d'attendre, qu'on gérait, qu'elle s'occupait de Zayne.

Theo avait envoyé un message « j'apprends pour papa. J'arrive dès que j'ai fini. »

Ce qui de Theo voulait dire qu'il annulait ce qu'il avait prévu sans en faire une tragédie.

À dix-huit heures le docteur Reeves avait confirmé que mon père pouvait sortir si les chiffres restaient stables jusqu'au lendemain matin, une sortie qu'il avait négociée avec précision, et qui n'était pas exactement les vingt-quatre heures initiales mais suffisamment proche pour que le médecin accepte.

Mon père avait signé les documents de sortie comme quelqu'un qui venait de récupérer quelque chose qu'on lui avait emprunté sans demander la permission.

Papa- Ta voiture est là ?

- Dans le parking visiteurs.

Papa- Bien.

On a pris l'ascenseur. Il portait ses affaires lui-même, j'avais essayé de prendre son attaché-case, il avait écarté ma main sans violence mais sans ambiguïté non plus.
Certaines choses ne se négociaient pas.

Dans le hall de l'hôpital, les portes automatiques se sont ouvertes, l'air était plus frais maintenant que les nuages avaient couvert le ciel depuis la journée.

Mon père a respiré profondément.

Papa- L'air de l'hôpital est horrible.

- C'est l'air de tous les hôpitaux.

Papa- C'est pour ça que je compte pas y retourner.

- T'as un suivi cardiologique dans deux semaines.

Papa- C'est différent, c'est une consultation.

Il a regardé le ciel couvert.

Papa- C'est quoi ça, de la pluie ?

- Les nuages ont couvert depuis ce matin. Peut-être ce soir.

Papa- Hmm.

On a marché vers le parking.
Mon père marchait à son rythme normal, exactement comme d'habitude.

Dans la voiture, j'ai mis le contact, j'ai attendu qu'il boucle sa ceinture, il l'a fait sans commentaire pour une fois.

On a quitté le parking pour Peachtree Road vers Buckhead.

Les lampadaires qui commençaient à s'allumer progressivement, les terrasses se remplir.

Mon père regardait par la vitre.

Papa- Brennan, il était comment ce matin ?

- Direct et utile.

J'ai changé de file.

- Il a dit que tu avais une mémoire sélective sur le projet du South Side dont vous aviez parlé en mars.

Papa- Il a dit ça ?

- Mot pour mot.

Mon père a fait un son dans la gorge, entre l'amusement et autre chose.

Papa- Regis Brennan fait de la politique depuis trente ans et il a toujours le même défaut. Il croit que les gens oublient les choses parce qu'ils ne les mentionnent pas, moi j'oublie rien.

- Je sais.

J'ai regardé la route.

- Je lui dirai.

Papa- Dis-lui aussi que je lui rendrai ça.

J'ai hoché simplement la tête.

La musique était sur un volume très bas, quelque chose que j'avais mis sans y penser.

Papa- T'as bien géré les dossiers cette semaine.

- La semaine n'est pas finie.

Papa- Je sais. Mais pour l'instant tu as bien géré.

Il regardait toujours par la vitre.

Papa- Idris aurait géré différemment. Il aurait appelé deux fois par jour pour vérifier, toi tu gères et tu appelles si c'est nécessaire.

- C'est pas un manque de rigueur.

Papa- Je sais que c'est pas un manque de rigueur.

Il a tourné la tête vers moi.

Papa- J'ai dit que tu gérais bien. Reçois le compliment comme il est donné.

Dans ma tête j'ai pensé qu'il venait de me dire la même chose deux fois dans la même journée, ce qui était un record dans l'histoire de nos interactions depuis que j'avais l'âge de comprendre ce que voulait dire un compliment de Desmond Carter.

- Reçu.

Il a hoché la tête et a regardé de nouveau par la fenêtre.

On a roulé encore un moment.

Papa- Faith, elle était là ce matin, sur le vol, à l'hôpital, jusqu'à ce que t'arrives.

Il marque une pause.

Papa- Son père lui a bien appris.

- Elle est bien.

Papa- C'est quelqu'un de fiable, la fiabilité c'est rare.

Il a fermé les yeux une seconde, pas pour dormir, juste ce geste qu'il avait parfois quand il était fatigué mais qu'il ne voulait pas l'admettre.

Papa- Je lui ferai signe demain pour la remercier correctement.

- Elle sera contente.

Papa- Elle fera semblant que c'est pas nécessaire, comme son père.

Il a ouvert les yeux.

Papa- Remercie-la de ma part ce soir si tu lui parles.

- Je lui enverrai un message.

Papa- Tu devrais songer à l'inviter, à dîner par exemple.

Je l'ai observé un moment, avant de reporter mon regard sur la route sans rien dire.

On a tourné sur Tuxedo Road, les propriétés derrière leurs grilles.
Mon père regardait le quartier avec l'air nostalgique.

Papa- Tu te souviens quand on habitait par ici ?

La question m'a pris légèrement par surprise.

- J'avais six ans quand on a emménagé. Des fragments.

Papa- Le quartier de Collier Heights.

Il a regardé les arbres passer.

Papa- Beaucoup plus petit que ça. Ta mère aimait bien le quartier.

Il ne parlait presque jamais d'elle, pas de façon sèche, juste une absence dans les conversations, comme un chapitre qu'on ne rouvrait pas.

Je n'ai rien dit, j'ai conduit.

Papa- Elle disait que les grandes maisons rendaient les gens solitaires, que dans les petites maisons t'entendais toujours quelqu'un, que t'étais jamais vraiment seul.

- T'y crois ?

Papa- J'y croyais pas à l'époque.

Il a regardé devant lui.

Papa- Je sais pas ce que je crois maintenant.

J'ai tourné dans notre allée.
La maison avec ses lumières allumées au premier étage, Aaliyah probablement.

J'ai coupé le moteur une fois garée.

Mon père n'a pas bougé immédiatement, il regardait la maison depuis le siège passager.

Et là, doucement, sans que j'aie vu venir, sa tête a légèrement penché vers la droite.

Il dormait.

Je l'ai regardé une seconde, assis dans le siège passager de ma voiture, la tête inclinée, qui dormait.

Dans sa façon de dormir il avait l'air différent.
Le poids de tout ce qu'il portait dans ses épaules et son regard quand il était éveillé n'était plus là, et ce qui restait c'était un homme fatigué qui avait eu une longue journée et qui avait finalement accepté de se reposer.

J'ai baissé légèrement le son de la musique qui continuait en sourdine.

Et j'ai laissé mon père dormir encore quelques minutes.
Il pouvait bien se permettre ça.

__

J'avais réveillé mon père doucement, une main sur l'épaule, son prénom dit à voix basse, histoire de ne pas le brusquer.

Il avait ouvert les yeux.

- On est arrivés.

Papa- Je vois ça.

Il était sorti de la voiture avec la même dignité qu'il mettait dans tout le reste, pas d'appui sur la portière, pas de mouvement qui aurait signalé la fatigue.

Juste lui qui posait les pieds sur le sol et se levait.

Aaliyah nous avait entendus arriver, elle était dans le hall quand on avait poussé la porte, les mains jointes devant elle.

Elle avait regardé mon père, avait regardé son visage, et avait évalué quelque chose en deux secondes.

Aaliyah- Dad...

La douceur de sa voix était particulière, elle réservait aux moments qui méritaient de pas être brusqués.

Aaliyah- You must be hungry. ( Tu dois avoir faim* )

Papa- Je mangerai plus t**d.

Aaliyah- J'ai gardé quelque chose au chaud.

Papa- Merci Aaliyah, Mais plus t**d.

Et elle s'était écartée pour le laisser passer.

La chambre de mon père au premier étage, chaque objet à sa place, le bureau dégagé, les livres rangés par ordre de taille sur l'étagère.
Rien d'ornemental qui n'ait pas une fonction.

J'avais posé son attaché-case sur la chaise près du bureau.

Il était dans sa penderie, il s'y était changé en mettant un haut plus confortable.

Je lui avais passé son nécessaire de pharmacie depuis la salle de bain attenante, les médicaments que le docteur Reeves avait prescrits, posés dans l'ordre sur la table de nuit.

Il s'était assis sur le rebord du lit.

Papa- Diane Okafor devait envoyer son analyse comparative ce soir.

- Elle l'a envoyée en journée. Elle m'a copié.

Papa- J'ai pas vu ma messagerie depuis ce matin.

- Je sais.

Papa- J'ai besoin de mon ordinateur.

J'ai regardé autour de moi.

Papa- Je dois voir les chiffres.

Dans ma tête j'ai fait le calcul rapide de ce que le docteur Reeves avait dit sur le stress et le repos et la tension qui devait redescendre.

Et j'ai fait le calcul parallèle de ce que ça coûtait de dire non à Desmond Carter quand il avait demandé quelque chose avec ce ton.

Le deuxième calcul n'avait pas beaucoup de solutions.

J'ai pris l'ordinateur dans l'attaché-case et le lui ai tendu.

- Une heure maximum.

Papa- Ezra.

- Une heure. Après you turn off and sleep.

Je l'ai regardé.

- It's not a negotiation.

Il m'a regardé avec cet œil évaluateur, puis il a pris l'ordinateur.

Papa- La réunion de demain matin, préviens Marcel, Diane et les autres. Je serai en visioconférence depuis ici, neuf heures.

- C'est samedi.

Papa- Je sais que c'est samedi.

- Les gens ont des week-ends.

Papa- Les gens qui travaillent chez Carter & Associates ont des week-ends quand il n'y a pas de projets à lancer dans dix jours.

Il avait les yeux sur son écran maintenant, les lunettes sur le nez, en mode concentration.

Papa- Envoie le message ce soir pour qu'ils le voient ce soir.

- Je le ferai.

Papa- Et Ezra.

- Oui ?

Il a levé les yeux de son écran.

Papa- J'ai regardé quelques images de l'inauguration de la galerie des Holloway. Les médias en parlent encore.

Dans ma tête quelque chose s'est mis en alerte, discrètement, sans que ça se voie.

- Je sais.

Papa- Il y avait des photos de l'événement qui circulaient.

Il m'a regardé.

Papa- Je sais pas si c'est juste moi, mais sur une des images j'ai cru voir quelqu'un qui te ressemblait.

Le silence dans la chambre a duré exactement le temps qu'il fallait pour pas durer trop longtemps.

- Où vas-tu avec ça ?

Papa- Nulle part.

Il a gardé les yeux sur moi.

Papa- J'espère juste que tu ne traites pas avec les Holloway. D'une façon ou d'une autre.

Dans ma tête j'avais deux secondes pour décider, pas de mensonge direct, pas de vérité complète, quelque chose entre les deux qui tenait debout.

- Où vas-tu chercher ça ?

Papa- Je cherche rien. Je m'assure que ce n'est pas le cas.

- Je travaille sur les dossiers que tu m'as laissés, j'ai rencontré Brennan ce matin. Je gère Vine City.

J'ai dit ça avec calme.

- C'est ça ma semaine.

Papa- Bien.

Il a regardé son écran de nouveau.

Papa- Parce que tu sais très bien ce que ça entache si tu t'aventures à jouer dans ce terrain-là. Pas seulement pour toi, pour le nom, pour ce qu'on construit.

- Je sais ce que le nom représente.

Papa- Je veux pas juste que tu le saches. Je veux que tu le comprennes vraiment.

Il a levé les yeux encore une fois, et cette fois il y avait quelque chose de différent dans son regard.

Papa- Ces gens-là ont une façon d'opérer qui n'est pas la nôtre. Leur fondation, leurs médias, leur église, c'est bien présenté. Mais derrière tu ne sais pas ce que tu trouves.

- Et derrière nous tu trouves quoi ?

Il a regardé ma question sans répondre immédiatement.

Papa- Tu trouves ce que j'ai construit depuis trente ans, avec tout ce que ça a coûté et tout ce que ça représente. C'est pas parfait, mais c'est le nôtre.

J'ai rien dit.

Parce qu'il y avait des choses que je pensais et que ce soir, c'était pas le moment de les dire.

- J'envoie le message pour la réunion de demain.

Papa- Merci.

- Une heure. Après turn off.

Il n'a pas répondu à ça, ce qui avec lui voulait dire oui sans avoir à l'admettre.

Je suis sorti de sa chambre, dans le couloir j'ai marqué une pause.

J'ai sorti mon téléphone.

J'ai envoyé le message pour la réunion du lendemain.
J'ai regardé mon téléphone encore une seconde.

« J'espère que ton père va mieux. Tiens-moi au courant quand tu peux. »

Le message d'Amara, envoyé il y a deux heures, pendant que j'étais dans la chambre avec mon père et le docteur Reeves. Je l'avais lu mais pas répondu.

J'ai tapé.

« Il est rentré. Il va bien. Ou en tout cas il va faire semblant suffisamment bien pour travailler depuis son lit ce soir. »

Sa réponse est arrivée trente secondes après.

« Donc il va bien. »

J'ai souri dans le couloir sombre.

« Ouais. Il va bien. »

Puis après une seconde j'ai ajouté.

« Merci d'avoir demandé. »

Et j'ai éteint la lumière du couloir en allant dans ma chambre.

AMARA HOLLOWAY.

La voiture s'est garée dans l'allée, et je suis sortie.

J'ai marché jusqu'à la porte centrale avec mon sac sur l'épaule, les clés dans la main, la porte s'est ouverte sur l'entrée.

L'odeur de la cuisine arrivait depuis le fond de la maison.
Gervais cuisinait depuis ma naissance, il avait ses habitudes, ses horaires, ses saisons, en été il faisait léger, en hiver il faisait chaud, et dans les deux cas il faisait bien.

Au salon, Trinity était installée dans le grand fauteuil près de la fenêtre, une pile de documents sur les genoux et une concentration totale sur le visage.

Elle avait les jambes repliées sous elle, un stylo entre les dents, les cheveux relevés d'une façon qui montrait clairement qu'elle avait commencé la journée avec une coiffure et que quelque chose s'était passé entre-temps.

J'ai posé mon sac dans l'entrée.

Elle a levé les yeux.

Trinity- T'es rentrée ?

- Oui, à l'instant.

Elle m'a regardée avec l'attention qu'elle avait parfois.

Trinity- Ça s'est bien passé la journée ?

- Chargée.

J'ai regardé les documents sur ses genoux.

- T'as ramené du travail à la maison ?

Trinity- Darius avait des contrats à faire relire. Je fais ça ce soir pour qu'il les ait demain.

Elle a fait tourner son stylo entre ses doigts.

Trinity- Ton fameux ami t'a tenu au courant pour son père ?

Je lui avais juste raconté les grandes parties de notre déjeuner quand on a discuté dans l'après-midi.

- Il m'a envoyé un message tout à l'heure. Il dit que ça va.

Trinity- Bien.

Elle m'a regardée encore une seconde.

Trinity- Va te changer. T'as l'air d'avoir besoin d'une do**he.

- C'est une façon de me dire que j'ai une sale tête ?

Trinity- Ne me donne pas des mots que je n'ai pas dit, c'était juste pour dire que t'as eu une longue journée et que la do**he aide.

- Merci Trinity.

Trinity- De rien Amara.

J'ai pris l'escalier.

J'ai posé mon sac, enlevé mes chaussures, et je suis allée directement à la salle de bain.

La do**he était chaude, la vapeur, le gel do**he qui sentait la mangue et le coco.
Je suis restée longtemps, plus longtemps que d'habitude.

J'ai coupé l'eau.

Je m'étais changée simplement, une robe courte en coton blanc, les cheveux détachés dans le dos, pieds nus.

En descendant j'ai entendu une voix que je reconnaissais, celle de ma mère.

Elle était dans le salon, debout près de la fenêtre qui donnait sur le jardin, son téléphone à l'oreille.

Elle m'a vue descendre et a levé un doigt, le geste universel de « attends, j'ai presque fini » puis a continué sa conversation en se retournant légèrement.

Je suis allée dans la cuisine saluer Gervais, il m'a fait un signe de la spatule sans s'interrompre, ce qui était son bonjour habituel quand il était en phase de concentration culinaire.

Quand je suis revenue dans le salon ma mère avait raccroché. Elle était assise maintenant dans le canapé, les jambes légèrement étendues.

Son expression, celle qu'elle avait quand elle savait qu'elle avait eu tort sur quelque chose et qu'elle avait décidé de pas l'admettre frontalement mais de compenser latéralement.

Je connaissais cette expression depuis l'âge de sept ans.

Maman- Amara.

Elle a baissé les yeux vers sa cheville gauche.

Maman- Ma pommade anti-douleur. Elle est dans ma chambre, sur la table de nuit côté gauche.

Sa cheville, évidemment.

Vivienne Holloway avait mal à la cheville exactement quand elle n'avait pas envie d'aller chercher elle-même ce dont elle avait besoin, ou quand elle voulait créer une situation de proximité sans en avoir l'air.

- D'accord.

J'ai monté l'escalier, trouvé la pommade exactement là où elle avait dit, table de nuit côté gauche, dans ce petit panier en osier où elle rangeait ses médicaments et ses crèmes depuis toujours.

Je suis redescendue.

Elle avait légèrement remonté sa jambe de pantalon pour exposer la cheville.

Je me suis assise sur le bout du canapé, j'ai ouvert la pommade, et j'ai commencé à masser doucement, le mouvement circulaire qu'elle aimait, pas trop fort, juste assez pour que le produit pénètre.

Maman- Comment s'est passée ta journée ?

- Bien. Quelques dossiers, une réunion avec Kemi sur le programme du prochain cycle.

Maman- Les recrutements pour la galerie avancent ?

- J'ai lancé les avis de poste cette semaine. Je cherche un conservateur, un restaurateur d'œuvres, un responsable des collections et un médiateur culturel.

J'ai continué à masser.

- Les candidatures commencent à arriver.

Maman- Bien.

Elle regardait quelque part devant elle, pas le jardin exactement.

Maman- Tu t'occupes de tout ça avec beaucoup de sérieux.

- C'est mon travail.

Maman- Je sais que c'est ton travail.

Elle a fait une pause.

Maman- Je dis que tu le fais bien, la galerie était réussie. Les retours continuent d'arriver.

Elle a regardé vers moi.

Maman- T'as créé quelque chose de bien Amara.

Dans ma tête j'ai reçu ça simplement, sans en faire quelque chose de plus grand que ce que c'était.

Ma mère qui me disait que j'avais bien fait quelque chose, c'était rare et précis et je savais que ça coûtait quelque chose de le dire, même de cette façon latérale.

- Merci maman.

Maman- Hmm.

Elle a regardé de nouveau devant elle.

Maman- La cheville va mieux.

- T'as vraiment mal à la cheville ?

Le silence a duré une seconde.

Maman- Un peu.

Ce « un peu » qui voulait dire peut-être pas vraiment, mais laisse-moi garder ça.

J'ai continué à masser sans en dire d'avantage.

Darius et Jacob sont rentrés ensemble, j'avais entendu la voiture dans l'allée, puis les voix dans l'entrée, puis Darius qui montait directement dans sa chambre pendant que Jacob s'arrêtait au salon pour saluer tout le monde.

Le dîner était ordinaire, Gervais qui apportait les plats, les conversations qui se croisaient sans vraiment se chercher, Darius qui mangeait en regardant parfois son téléphone, Jacob qui observait tout le monde.

Ma mère avait parlé d'un appel qu'elle avait eu dans l'après-midi, d'un projet dont je n'avais pas entendu le début.

J'avais mangé et écouté et répondu quand on me posait des questions.

__

Une fois le repas terminé, je suis retournée dans ma chambre, j'avais pris le plaid léger depuis le lit.

Je m'étais installée dans la chaise sur le balcon, les jambes repliées sous moi, le plaid sur les épaules.

T**i dormait dans sa cage, mais Perla faisait de petits bruits.

J'ai appelé Kemi.

Elle a décroché comme si elle attendait cet appel depuis plusieurs heures.

Appel sortant: Kemi Kems.

Kemi- ENFIN.

- Bonsoir Kemi.

Kemi- T'as mangé ?

- J'ai dîné en famille.

Kemi- Comment c'était ?

- Calme. Personne n'a abordé des sujets compliqués.

Kemi- That's suspicious. That's weird. ( C'est suspect. C'est bizarre* )

- Ou c'est juste une famille qui décide de laisser reposer les choses parfois.

Kemi- Sure.

Elle a soufflé.

Kemi- Ezra. Des nouvelles ?

- Il m'avait envoyé un message. Son père est rentré, il va bien apparemment.

Kemi- Okay good.

Elle a marqué une pause.

Kemi- Et lui il va bien ?

- Il a dit que oui.

Kemi- T'y crois ?

J'ai regardé le jardin en bas.

- Je crois qu'il gère. Ce qui n'est pas exactement pareil mais c'est ce qu'il sait faire.

Kemi- Hmm.

J'avais l'impression qu'elle évaluait quelque chose.

Kemi- T'es inquiète pour lui ?

- Je prends des nouvelles. C'est assez poli je pense.

Kemi- Hmm. T'es inquiète pour lui.

- J'ai une pensée pour quelqu'un dont le père a eu un malaise aujourd'hui. C'est humain.

Kemi- C'est humain et c'est autre chose aussi.

- Kemi je ne vais pas débattre sur ce sujet avec toi. Tu voulais me dire quelque chose ou tu voulais analyser ma vie sentimentale ?

- Les deux peuvent bien coexister.

Elle a ri.

Kemi- Mais si tu veux. En passant, j'ai un date ce weekend.

J'ai levé les sourcils.

- Un date.

Kemi- Un vrai date. Pas un café avec un type qui me demande à la fin un bon endroit pour emmener sa copine.

- Bah...

Kemi- Je suis traumatisée, laisse-moi référencer l'événement.

- D'accord. Continue.

Kemi- Il s'appelle Alex.

Elle a dit ce prénom avec une légère emphase qui indiquait qu'elle trouvait le prénom bien.

Kemi- On s'est trouvés sur les réseaux il y'a quelques mois, on a discuté et il a proposé un café pour ce samedi. Il a l'air sympa, il écrit bien, il a un compte de photographie assez bien fourni.

- Photographie ?

Kemi- Ouais. Pourquoi ?

- Rien. Continue.

Kemi- Il est dans le marketing, il vit à Edgewood, il aime les films de science-fiction ce qui est un point potentiellement problématique selon mon système d'évaluation mais on verra.

- Ton système d'évaluation des films de science-fiction ?

Kemi- Mon système d'évaluation de la compatibilité culturelle globale dont les films de science-fiction sont un indicateur.

Elle a pris un souffle.

Kemi- Tu penses que c'est bien ?

- Je pense que c'est juste un café. C'est un bon début.

Kemi- C'est ce que tu aurais dit pour Ezra aussi au début.

- Ezra c'était pas un café c'était une soirée d'inauguration et un balcon à minuit.

Kemi- Assez juste. C'est plus romantique comme point de départ.

Elle a ri.

Kemi- Donne-moi un conseil quand même.

- Sois toi-même. T'es quelqu'un de bien quand tu es toi-même.

Kemi- Et quand je suis pas moi-même ?

- Tu es quand même quelqu'un de bien mais les gens ont du mal à suivre le rythme.

Kemi- C'est assez... honnête.

- Tu m'as demandé un conseil.

Elle riait maintenant, ça prenait tout l'espace.

Mon regard a balayé le jardin en bas distraitement et il s'est arrêté.

Quelqu'un était là.
Debout de l'autre côté de la piscine, dans la zone où les lumières extérieures n'arrivaient plus vraiment, juste la silhouette.

Grande, les mains dans les poches, la tête légèrement levée vers le balcon.

Je savais qui c'était avant même de voir le visage.

J'ai ouvert la bouche et j'ai lâché un rire, un rire court et étonné.

Kemi- Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ?

- Je te rappelle.

Kemi- Amara, attends...

J'avais déjà baissé le téléphone.

En bas Ezra me regardait depuis le jardin avec un sourire en coin.

E.C
A.H

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