19/02/2026
« LE CINEMA NE DOIT PAS SE MELER DE POLITIQUE » … VRAIMENT ?
Les déclarations de Wim Wenders, et la position assumée de la Berlinale, laissent entrevoir une fracture désormais explicite dans le monde artistique, intellectuel et culturel : d’un côté, les espaces qui considèrent que l’art doit participer à la transformation du monde ; de l’autre, les lieux qui revendiquent une neutralité, où l’on affirme que le cinéma ne doit pas « se mêler de politique ».
La Berlinale semble avoir choisi son camp. Et ce choix entraîne avec lui les cinéastes sélectionnés, ceux qui ont accepté ce cadre et décidé de « jouer le jeu » sans se retirer, sans poser publiquement la question du rôle politique du festival.
Pourtant, au moment même où un film comme Black Lion de Haile Gerima — fresque monumentale de dix heures consacrée à une histoire occultée pendant des décennies, malgré l’existence d’archives — est programmé au Forum et pas en compétition, interrogeant l’histoire coloniale et ses silences, une question s’impose : pourquoi un tel film n’est-il pas en compétition officielle ? Faut-il rappeler que Haile Gerima est le dernier grand cinéaste militant noir de sa génération ?
L’excuse qui vient immédiatement est sa durée. Dix heures ! Un film de dix heures, pourquoi pas ? Pas en compétition à la Berlinale…
Mais derrière l’argument logistique se profile une interrogation plus profonde : ne sommes-nous pas face à une autre forme de censure — non plus seulement politique, mais formelle ? Une censure qui définit ce qu’est la Berlinale, un festival « raisonnable », respectant les normes. Une norme implicite décide de ce que le cinéma doit être en termes de durée, de rythme, d’accessibilité, donc de pensée. Une norme qui ne s’arrête pas au cinéma mais déteint sur le monde lui-même.
Lorsque l’on a demandé à Gerima s’il montrerait son film en Italie, il a renvoyé la question aux Italiens : « J’ai fait ma part. À eux de faire la leur. »
On pourrait adresser la même interpellation à la Berlinale : car « faire sa part », ce serait précisément créer l’espace pour qu’un film comme celui-ci existe pleinement comme un film « normal », et en compétition.
Le véritable problème devient alors celui-ci : faire croire que ce festival peut accueillir simultanément deux familles de cinéma — celui de la transformation politique et celui de la neutralité conformiste. Or le message implicite envoyé aux cinéastes semble clair : à Berlin, on ne fait pas de politique. On fait du cinéma. La Berlinale redéfinit ainsi le cinéma. Une régression pour la définition du cinéma en cette époque de l’IA et des smartphones, qui rendent le cinéma encore moins dépendant des différents systèmes de contrôle, qu’ils soient politiques ou financiers.
Cette conception entre frontalement en tension avec celle défendue par François Woukoache, cinéaste camerounais qui, en marge de la Berlinale, lors du Salon du Montage à Silent Green du 14 au 17 février, a raconté comment, après s’être retiré, il a trouvé une raison de revenir au cinéma.
Dans sa série Démocratie violée, sur la contestation des élections sévèrement réprimée au Cameroun, il redéfinit le rôle du cinéaste : non plus seulement réalisateur, mais « monteur du réel », passant du statut de cinéaste à celui de « prompteur-easte », intégrant le montage et l’intelligence artificielle comme outils d’intervention politique. Le cinéma n’y est plus représentation, mais opération.
Pourquoi la Berlinale de Wenders apparaît-elle comme le camp opposé à celui de François ?
Parce que l’objectif est explicitement différent : là où le festival revendique un cinéma sans politique, François affirme que le nouveau cinéma doit changer le réel. Comme dans son précédent travail au Rwanda, il se met au service du peuple, de sa voix — un peuple qui filme pour lutter contre la corruption, la fraude électorale, la dictature, pour défendre la démocratie.
Dans son film, on entend : « Filme ! Filme ! »
La caméra n’est plus un instrument esthétique, elle devient une arme de lutte. Et paradoxalement, ce que j’appelle le « cinéma sans caméra » émerge précisément à cet endroit : la caméra a changé de main. Elle appartient désormais aux peuples. Elle n’est plus monopolisée par le cinéaste qui voudrait venir à la Berlinale. Elle est partout et nulle part. Elle s’est déjà émancipée. Et c’est une bonne nouvelle, n’en déplaise à Wim Wenders.
Le montage, chez François, devient alors montage non plus du film, mais du réel camerounais. Et le véritable objectif du cinéma apparaît : couper. Couper dans la m***e, couper dans la confusion, couper dans la corruption, le mensonge, la tricherie du monde. Monter, c’est prendre le pouvoir, c’est donner du sens. Monter, c’est nettoyer la m***e et redonner du sens. Monter, c’est enfin choisir son camp.
Or si, au même moment, la Berlinale affirme que le cinéma ne doit pas faire de politique, alors elle choisit implicitement son camp : celui de laisser le monde tel qu’il est. De laisser l’humanité dans sa m***e.
Pendant quatre jours, au Salon du Montage, nous avons discuté avec des monteurs d’une réalité vertigineuse : cinq milliards de téléphones produisent des images ; l’intelligence artificielle en génère des millions d’autres ; le monde est devenu une timeline infinie, un film brut, non monté, qui ne fait plus sens.
La question n’est plus seulement : comment monter un film ?
La question devient : comment monter le chaos ?
Comment monter la bêtise humaine ?
Comment redonner du sens non seulement au cinéma, mais au monde lui-même ?
Ainsi le cinéma devient une responsabilité historique.
Et c’est peut-être là que se situe aujourd’hui la véritable ligne de fracture que nous devrons tous — cinéastes, festivals et tous ceux qui sont à la Berlinale — désormais assumer.