05/02/2026
Louis-Paul Aujoulat, architecte de lâascension de Paul Biya.
Le moindre Camerounais sait quâĂ son retour dâĂ©tudes en France, en 1962, Paul Biya Ă©tait solidement muni dâune lettre de recommandation de Louis-Paul Aujoulat Ă lâattention du prĂ©sident Ahmadou Ahidjo, son ancien poulain, que ce dernier avait façonnĂ© en « instrument » efficace du nĂ©ocolonialisme.
Pour sâen convaincre, il suffit de jeter un coup dâĆil Ă la page 481 de lâexcellent ouvrage Kamerun. Une guerre cachĂ©e aux origines de la Françafrique (1948-1971) de Thomas Deltombe :
« Lâancien tĂ©lĂ©graphiste, lancĂ© en politique par quelques colons français Ă la fin des annĂ©es 1940, cornaquĂ© par son mentor Louis-Paul Aujoulat pendant plus dâune dĂ©cennie, placĂ© par circonstance Ă la tĂȘte du Cameroun Ă la veille de lâindĂ©pendance quâil nâa jamais rĂ©clamĂ©e, nâĂ©tait pas, a priori, le candidat idĂ©al pour diriger un pays nouvellement souverain. Il se rĂ©vĂ©lera en revanche un instrument efficace de cette forme renouvelĂ©e de colonialisme quâon commence tout juste, au dĂ©but des annĂ©es 1960, Ă appeler ânĂ©ocolonialismeâ, et que certains prĂ©fĂšrent qualifier de âcolonialisme indirectâ. »
Rokiya, industriel français installĂ© dans le Nord-Cameroun dans les annĂ©es 1950, est mentionnĂ© dans Kamerun comme un acteur Ă©conomique insĂ©rĂ© dans les rĂ©seaux coloniaux locaux. Selon lâouvrage, il aurait jouĂ© un rĂŽle dâintermĂ©diaire en prĂ©sentant Ahmadou Ahidjo Ă Louis-Paul Aujoulat, dĂ©putĂ© du Cameroun Ă lâAssemblĂ©e nationale française et figure centrale du dispositif politique colonial :
« Il sait lire et Ă©crire, ce qui nâest dĂ©jĂ pas mal pour un Nordiste. »
à cette époque, le jeune télégraphiste Ahidjo avait la réputation de condenser ses messages de façon concise et lisible, sans contorsions ni circonvolutions inutiles.
Des annĂ©es plus t**d, lâambassadeur de France au Cameroun fera le rapport suivant Ă sa hiĂ©rarchie :
« M. Ahidjo est trĂšs vite devenu ce que nous espĂ©rions quâil deviendrait : il sâintĂ©resse Ă nos querelles, il est passionnĂ© de notre littĂ©rature et de nos revues. »
Il est tout aussi vrai dâaffirmer que la comprĂ©hension du parcours de Paul Biya est indissociable de la trajectoire de Louis-Paul Aujoulat, dĂ©putĂ© du territoire Ă partir de 1946, secrĂ©taire dâĂtat, et considĂ©rĂ© Ă juste titre comme la « cheville ouvriĂšre » de la politique Ă©ducative française et de la promotion des Ă©lites autochtones du Cameroun. Incarnation vivante dâun paternalisme colonial de velours, prĂ©tendant rĂ©concilier les Africains avec leurs maĂźtres europĂ©ens, ce pied-noir au poids immense dans les annĂ©es 1950 est Ă lâorigine du concept des fausses indĂ©pendances : remplacer des gouverneurs Ă la peau blanche par des gouverneurs Ă la peau noire, dans une logique dâinfiltration et dâentrisme.
Pour ce faire, il distribue abondamment des bourses Ă ceux quâil considĂšre comme des Ă©tudiants « apolitiques ». Le critĂšre de sĂ©lection est clair : avoir Ă©tĂ© biberonnĂ© Ă lâamour inconditionnel de la France et nâavoir jamais participĂ© Ă des manifestations hostiles Ă ses intĂ©rĂȘts. Paul Biya est de ceux-lĂ : en mĂ©tropole, il ne quitte sa chambre dâĂ©tudiant que pour aller aux cours, au rĂ©fectoire et Ă lâoffice du dimanche.
Revenons Ă la lettre de recommandation. MariĂ©s en justes noces en France en 1961, câest Jeanne-IrĂšne Biya qui extorque la fameuse lettre, quâelle prĂ©sentera un an plus t**d au prĂ©sident Ahidjo, en sâappuyant sur son entregent avec Madame Yvette ĂyĂ©wĂš Bessi. Cette derniĂšre, nĂ©e Ă Douala en 1927, a obtenu son doctorat en pharmacie Ă Paris en 1959 avant de devenir la premiĂšre pharmacienne diplĂŽmĂ©e du Cameroun et une pionniĂšre de la profession.
Le mariage entre William Eteki Mboumoua et Yvette ĂyĂ©wĂš Bessi a eu lieu en 1972, sous la bĂ©nĂ©diction du prĂ©sident Ahmadou Ahidjo. Ils formeront un couple engagĂ© pendant des dĂ©cennies, jusquâau dĂ©cĂšs de William en 2016.
Paul Biya est rĂ©putĂ© pour sa timiditĂ©, sa pudeur et son caractĂšre taciturne, Ă©prouvant une vĂ©ritable aversion Ă lâidĂ©e de paraĂźtre quĂ©mander, y compris pour des choses auxquelles il a droit dâoffice. Câest donc Jeanne-IrĂšne qui se charge de solliciter une audience auprĂšs de Dame Yvette ĂyĂ©wĂš, rencontrĂ©e en France lorsque la premiĂšre se formait comme sage-femme Ă Nantes et que la seconde prĂ©parait son doctorat en pharmacie.
Jeanne-IrĂšne savait Yvette ĂyĂ©wĂš trĂšs proche de Christian Tobie Kuoh, premier secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la prĂ©sidence et directeur de cabinet civil, Sawa comme elle, mais du prĂ©sident Ahidjo, lequel bĂ©nira dix ans plus t**d son union avec William AurĂ©lien Eteki Mboumoua.
Lorsque Jeanne-IrĂšne, porteuse de la lettre de recommandation de Louis-Paul Aujoulat en faveur de Paul Biya, est introduite auprĂšs du prĂ©sident Ahidjo, ce dernier ne la connaĂźt pas. AprĂšs les civilitĂ©s, il lui demande oĂč se trouve lâintĂ©ressĂ©.
« à la maison », répond-elle.
Le prĂ©sident lâinvite alors Ă revenir le lendemain avec lui. Chose dite, chose faite. Il reçoit Paul Biya longuement, sâenquiert de la nature de ses Ă©tudes en France, demande des nouvelles de Louis-Paul Aujoulat, puis lâoriente vers Christian Tobie Kuoh, Ă qui il remet la lettre dĂ©cachetĂ©e en ces termes :
« Trouvez une place à ce postulant. »
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