14/11/2018
J - 1 avant la partie III du cycle : « Mémoires, Contre-mémoires » https://www.facebook.com/events/2189511541302207/
👀 Quelques extraits de la conférence précédente...
🔙 11/10/2018 : "Le poids des mémoires"
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Extrait I : Est-ce le propre de notre époque ou s’agit-il d’une constante anthropologique que notre présent revêtirait d’habits neufs, toujours est-il que les questions mémorielles ont investi, en moins d’un demi-siècle, à peu près tout le champ des savoirs et tous les lieux de débats, au point de nous rendre familiers des mots qui avaient déserté l’usage, tel le substantif mémorial ou l’adjectif mémoriel, en les dotant au passage de significations nouvelles. Et pourtant, le très riche et très précieux Dictionnaire historique de la langue française réalisé en 1992 sous la direction d’Alain Rey ne mentionne pas l’usage de l’adjectif mémoriel, et ne fait nulle part mention de l’évolution contemporaine du terme de mémorial. Il est probable qu’à l’aube des années 90 la question mémorielle n’avait pas encore investi le territoire du linguiste.
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Extrait II : Les mémoires sont devenues complexes, d’abord, en ce qu’elles se révèlent multiples au point que toute simplicité mémorielle, comme celle qui nourrit aujourd’hui les idéologies identitaires, telles que présentées, par exemple par Eric Dupin dans l’enquête qu’il a récemment consacrée à La France identitaire, relève désormais du registre de la caricature, voire du révisionnisme, ou, si vous préférez, du mythisme, si l’on peut désormais considérer comme mythes, par exemple, l’ensemble des discours forgés au XIXe siècle pour fournir son assise idéologique à la fabrication de ce que, pour sa part, Pierre Nora a naguère qualifié de « roman national » certes destiné, au moins dans l’esprit des historiens du XIXe siècle, à construire une République soudée autour d’un récit collectif, mais au détriment d’autres mémoires, celles de peuples ou de populations marginalisées, voire censurées par les institutions dominantes (l’Etat, l’Eglise), par l’ordre économique, par le pouvoir colonial, par la domination masculine, par l’assignation au genre.
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Extrait III : Il n’empêche que cette montée en puissance des mémoires plurielles pose de manière de plus en plus accrue le problème de leur intégration les unes aux autres ou, tout au contraire, de leur dissociation. Comme y insiste Fred Constant, diplomate et politologue, nous devons voir dans les demandes mémorielles qui surgissent moins une menace latente de décomposition des unités nationales que des démarches d’intégration qui passent nécessairement par la reconnaissance légitime des mémoires refoulées ou du moins marginalisées. C’est ce poids considérable des mémoires plurielles qui provoque tant de confusion dans les débats ayant trait au multiculturalisme, en apparence si peu compatible avec l’universalisme républicain qui voudrait faire abstraction des mémoires particulières pour assurer la cohésion nationale. Mais c’est précisément la tâche de la philosophie politique que de repenser aujourd’hui l’universalisme républicain à l’heure où les « oubliés de l’histoire », marginalisés, dépossédés de leurs mémoires si souvent occultées par l’historiographie elle-même, demandent à être identifiés de plein droit comme composantes légitimes de l’identité démocratique, et surtout pas aux dépens de leurs mémoire
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Extrait IV : Les oubliés, les marginalisés, les laissés-pour-compte de la mémoire collective demandent justice : c’est cela, le poids des mémoires. Et cela ne vaut pas seulement pour les exilés, les émigrés, les réfugiés, les rescapés et leurs descendants que l’acculturation sur des territoires d’accueil oblige à des abandons de mémoire, ou du moins conduit à aménager leurs styles de vie, leurs croyances, leurs manières d’être et de faire, leurs traditions, mais également pour toutes les appartenances individuelles et collectives. Car même les plus intégrés, les mieux et les plus anciennement assimilés des individus et des groupes à la communauté qu’ils ont faite leur, demeurent, parfois même à leur corps défendant, tributaires d’héritages dont ils ne peuvent se défaire comme on se débarrasse d’un fardeau, ou dont ils ne peuvent se targuer sans prendre le risque de se dissocier de la communauté d’accueil – devenue la leur.
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Extrait V : Une phrase de Paul Ricoeur donne sens à notre réflexion sur le poids des mémoires : « Le refoulement paraît être, au niveau de la matière affective et mémorielle de la conscience, un aspect de ces fonctions d'organisation et de régulation qui règlent, plus bas que la conscience, la vie elle-même »1. La référence de Paul Ricoeur à la psychanalyse, originale à l’époque où le philosophe publie sa Philosophie de la volonté (1949), est aujourd’hui presque un lieu commun. Néanmoins sa formulation demeure d’une précision éclairante. En soulignant le caractère à la fois affectif et mémoriel de la conscience, le philosophe nous avertissait déjà de l’ampleur des crises qui allaient gangréner nos sociétés. (Paul Ricoeur consacrera une quarantaine d’année à tenter de soulager nos sociétés du péril des mémoires en réfléchissant à ce qu’il a appelé « une politique de la juste mémoire » : « Je reste troublé par l'inquiétant spectacle que donne le trop de mémoire ici, le trop d'oubli ailleurs, pour ne rien dire de l'influence des commémorations et des abus de mémoire – et d'oubli. L'idée d'une politique de la juste mémoire est à cet égard un de mes thèmes civiques avoués. ») C’est que le poids des mémoires, en particulier du côté du refoulement, n’est pas simple affaire de spéculation, encore moins de communication politique – encore qu’au plan symbolique des lois mémorielles (mais pas n’importe lesquelles) et des reconnaissances officielles aient leur importance (pensons aux deux gestes récents du Président de la République, d’une part la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat dans l’affaire Maurice Audin, enlevé, torturé et assassiné en Algérie par les soldats français en juin 1957 ; d’autre part l’annonce de mesures à venir en faveur des harkis, anciens auxiliaires musulmans de l’armée française en Algérie et de leurs descendants).