AfriScope

AfriScope Média indépendant consacré aux transformations économiques, sociales et environnementales en Afrique

10/09/2026

AfriScope | Chronique du jour

La diaspora africaine : et si la première puissance économique de l’Afrique était aussi hors d’Afrique ?

On parle souvent de la diaspora africaine comme d’une population partie.

Partie travailler. Partie étudier. Partie chercher ailleurs les opportunités qu’elle ne trouvait pas chez elle. Partie parfois simplement pour vivre mieux.

C’est probablement une mauvaise manière de poser le problème.

Car la diaspora africaine n’est pas seulement une population qui a quitté l’Afrique. Elle constitue aussi une formidable extension économique, scientifique, technologique et relationnelle du continent dans le monde.

La véritable question n’est donc peut-être plus : comment faire revenir les Africains ?

Elle pourrait être : comment faire circuler vers l’Afrique la puissance qu’ils ont acquise ailleurs ?

Une puissance financière déjà visible

Commençons par ce qui se mesure le plus facilement : l’argent.

Les transferts des migrants constituent aujourd’hui une source majeure de financement extérieur pour de nombreuses économies africaines. Pour l’Afrique subsaharienne, la Banque mondiale estimait ces flux à environ 54 milliards de dollars en 2023 et projetait 55 milliards en 2024. Surtout, ils ont dépassé les investissements directs étrangers dans la région en 2023. (World Bank)

La donnée mérite que l’on s’y arrête.

Car derrière les milliards se cachent des millions de transactions ordinaires : une scolarité payée depuis Paris, des soins médicaux financés depuis Montréal, une maison construite grâce à un salaire gagné à Bruxelles, un commerce soutenu depuis Londres, une exploitation agricole équipée avec l’argent envoyé de Washington.

La diaspora remplit ainsi, silencieusement, des fonctions que les États et les systèmes financiers nationaux remplissent imparfaitement.

Mais il y a précisément là un paradoxe.

L’Afrique utilise beaucoup l’argent de sa diaspora pour financer la consommation et la solidarité. Elle utilise encore insuffisamment sa diaspora pour financer la transformation productive.

Ce n’est pas la même chose.

Envoyer 300 euros chaque mois à une famille est indispensable à celle-ci. Mais agréger une fraction de millions de transferts pour financer une usine pharmaceutique, une infrastructure logistique, une entreprise agro-industrielle, un fonds d’investissement ou une start-up technologique change la nature même de la contribution diasporique.

On passe de la solidarité à l’investissement.

De la dépense au capital.

De l’aide familiale à la puissance économique.

Mais l’argent n’est que la partie visible

Réduire la diaspora aux transferts financiers serait pourtant commettre une deuxième erreur.

Un ingénieur africain travaillant dans l’aéronautique en Europe possède quelque chose que Western Union ne peut pas transférer : une compétence.

Une chercheuse africaine installée dans une université américaine appartient à des réseaux scientifiques internationaux.

Un médecin africain exerçant au Canada connaît des technologies, des protocoles et des organisations hospitalières.

Un cadre travaillant dans une multinationale maîtrise des systèmes de management, des marchés et des réseaux professionnels.

Un entrepreneur installé en Asie peut accéder à des fournisseurs, des technologies et des capitaux dont une PME africaine ignore parfois jusqu’à l’existence.

La diaspora possède donc plusieurs capitaux simultanément : financier, humain, technologique, scientifique, entrepreneurial et relationnel.

L’Union africaine elle-même reconnaît explicitement cette dimension. Son cadre de politique migratoire identifie parmi les effets positifs de la diaspora les transferts d’argent, mais également ceux de connaissances, compétences et technologies, ainsi que les investissements conjoints et différentes formes de migration de retour. (African Union)

Voilà probablement le véritable enjeu.

L’Afrique ne doit pas seulement organiser le retour de ses hommes. Elle doit organiser le retour de leurs capacités.

Et celui-ci n’exige pas nécessairement un billet d’avion sans retour.

On peut vivre à Montréal et participer à une entreprise à Douala.

Enseigner à Paris et codiriger un laboratoire à Dakar.

Travailler à Bruxelles et investir à Abidjan.

Être ingénieur à Munich et accompagner une entreprise industrielle à Kigali.

La puissance diasporique moderne est précisément une puissance de circulation.

Pourtant, cette puissance rencontre un continent fragmenté

C’est ici que le raisonnement devient politique.

Imaginez un entrepreneur africain de la diaspora souhaitant développer une entreprise à l’échelle du continent.

Il ne rencontre pas un marché africain.

Il rencontre encore trop souvent une juxtaposition de marchés nationaux.

Des réglementations différentes. Des monnaies différentes. Des administrations différentes. Des régimes douaniers différents. Des difficultés de paiement. Des infrastructures inégales. Et, pour les personnes, des conditions de circulation qui demeurent loin de l’idéal panafricain.

Autrement dit, nous demandons à la diaspora de penser continentalement dans un espace qui fonctionne encore largement nationalement.

C’est contradictoire.

L’Afrique compte 55 États membres de l’Union africaine. Pris séparément, beaucoup constituent des marchés relativement étroits. Pensés ensemble, ils peuvent former un espace économique d’une tout autre dimension.

C’est précisément l’ambition de la Zone de libre-échange continentale africaine, dont l’accord a été adopté en 2018 et est entré en vigueur en 2019. (African Union)

Mais supprimer progressivement les barrières commerciales ne suffira pas.

L’intégration doit devenir matérielle.

Un entrepreneur africain devrait pouvoir produire dans un pays, financer son entreprise dans un deuxième, recruter dans un troisième et vendre dans un quatrième sans avoir l’impression de changer de continent à chaque frontière.

La libre circulation ne peut pas rester un slogan

Le paradoxe est encore plus évident lorsqu’il concerne les personnes.

L’Union africaine a adopté en janvier 2018 un protocole relatif à la libre circulation des personnes, au droit de résidence et au droit d’établissement. Pourtant, les informations institutionnelles de l’UA indiquent toujours qu’il n’est pas entré en vigueur. (African Union)

Voilà une contradiction africaine qu’il faudra bien regarder en face.

Nous proclamons l’intégration tout en maintenant des frontières qui continuent à fragmenter les mobilités.

Nous célébrons le panafricanisme tout en organisant difficilement la circulation des Africains.

Nous rêvons d’un marché continental tout en conservant des obstacles qui empêchent encore les facteurs de production, les compétences et les entrepreneurs de circuler avec la fluidité nécessaire.

La ZLECAf sans mobilité réelle des personnes risque donc de rester une intégration incomplète.

Car les marchandises ne commercent pas entre elles.

Ce sont des femmes, des hommes, des entreprises, des compétences et des capitaux qui commercent.

Faut-il alors protéger l’Afrique ?

Oui, mais il faut être précis sur ce mot.

Fermer le continent aux importations serait économiquement dangereux. L’Afrique a besoin de technologies, d’équipements, de médicaments, de capitaux, de composants et de nombreux produits qu’elle ne produit pas encore suffisamment.

En revanche, continuer à exporter principalement certaines matières premières faiblement transformées pour importer ensuite des produits à plus forte valeur ajoutée constitue une vulnérabilité structurelle.

Le cacao en fournit une illustration presque caricaturale.

Produire la fève est une chose.

Transformer le cacao, fabriquer des ingrédients, maîtriser la logistique, développer des marques, contrôler la distribution et capter les marges en est une autre.

Le véritable enjeu n’est donc pas de construire une forteresse africaine.

Il est de construire une politique commerciale africaine stratégiquement ouverte : ouverte là où l’importation renforce les capacités productives ; protectrice lorsque cela est nécessaire pour permettre l’émergence de capacités industrielles locales ; exigeante sur la transformation des matières premières ; offensive sur les chaînes de valeur mondiales.

En clair : commercer avec le monde, oui. Mais cesser d’y entrer principalement par le sous-sol, les plantations et les matières premières pour en ressortir par les rayons des supermarchés.

Et la diaspora dans tout cela ?

Elle pourrait précisément devenir l’un des instruments de cette transformation.

Imaginez des fonds panafricains d’investissement alimentés volontairement par l’épargne diasporique.

Des obligations dédiées aux infrastructures.

Des plateformes continentales permettant aux ingénieurs, médecins, chercheurs et entrepreneurs africains de participer temporairement à des projets.

Des réseaux reliant universités africaines et chercheurs de la diaspora.

Des dispositifs de co-investissement entre États, banques africaines et entrepreneurs diasporiques.

Des incubateurs mettant en relation capitaux, technologies et projets industriels africains.

Des mécanismes permettant à l’épargne envoyée chaque année vers le continent de financer également des actifs productifs.

La diaspora ne serait plus seulement celle qui envoie de l’argent en Afrique.

Elle deviendrait l’une de celles qui investissent dans la puissance productive africaine.

La sixième région doit devenir une réalité économique

L’expression n’est d’ailleurs pas seulement symbolique.

L’Union africaine considère institutionnellement la diaspora comme une composante essentielle de la construction continentale et la présente comme la sixième région de l’Afrique. Elle définit cette diaspora comme les populations d’origine africaine vivant hors du continent, indépendamment de leur citoyenneté ou nationalité, et disposées à contribuer au développement du continent et à la construction de l’Union africaine. (African Union ECOSOCC)

La reconnaissance existe donc.

Ce qui manque encore, c’est sa traduction à la hauteur de l’ambition.

Car une sixième région sans véritable architecture d’investissement, sans marché continental suffisamment intégré, sans mobilité complète, sans mécanismes puissants de transfert de compétences et sans capacité d’influencer les orientations économiques africaines reste largement une sixième région de principe.

Or l’enjeu dépasse la diaspora elle-même.

L’Afrique n’a peut-être pas besoin que tous ses enfants reviennent. Elle a besoin que leur puissance circule.

C’est probablement là qu’il faut renverser notre manière de penser.

Pendant longtemps, nous avons parlé de « fuite des cerveaux ».

Le concept conserve une réalité : lorsqu’un pays finance la formation d’un médecin ou d’un ingénieur qui part exercer ailleurs, il perd une partie de son capital humain.

Mais au XXIe siècle, l’enjeu consiste aussi à transformer le brain drain en brain circulation.

Faire circuler les connaissances.

Faire circuler les capitaux.

Faire circuler les technologies.

Faire circuler les entrepreneurs.

Faire circuler les chercheurs.

Faire circuler les marchandises.

Et, évidemment, faire circuler les Africains.

La diaspora africaine n’est donc pas nécessairement une Afrique perdue.

Elle peut être l’Afrique déployée dans le monde.

Encore faut-il qu’en face existe une Afrique suffisamment intégrée pour recevoir, agréger et transformer cette puissance dispersée.

C’est peut-être là que se situe le véritable projet panafricain contemporain.

Non pas abolir les nations africaines.

Mais faire en sorte que leurs frontières cessent d’être des murs économiques entre des peuples qui prétendent construire un destin commun.

La diaspora possède déjà une partie de l’argent, des compétences, des réseaux et des technologies.

Le continent possède les ressources, les marchés, la jeunesse et d’immenses besoins d’investissement.

Ce qui manque entre les deux porte un nom : l’intégration.

Et c’est peut-être finalement cela, la vraie question posée à l’Union africaine : non plus proclamer que l’Afrique est une, mais construire les institutions qui permettront enfin aux Africains de vivre, d’investir, de travailler et d’entreprendre comme si elle l’était réellement.

Rédaction AfriScope – Chronique

Entre l’encre et le réel, la justice cherche encore ses mots.

© AfriScope 2026 – Justice, culture et société

Jeune Afrique
BBC News Afrique
Afrique Media

CHRONIQUE DU DIMANCHE  ·  16 AOÛT 2026Et si l'école africaine apprenait à habiter l'Afrique ?Reprocher à l'école africai...
16/08/2026

CHRONIQUE DU DIMANCHE · 16 AOÛT 2026

Et si l'école africaine apprenait à habiter l'Afrique ?

Reprocher à l'école africaine de mal préparer aux besoins des entreprises est une critique confortable et fausse. Le problème n'est pas l'inadéquation des formations : c'est une école qui distribue des diplômes sans donner de capacité d'agir, dans des économies où l'essentiel du travail se fait hors salariat.
L'école africaine a longtemps été pensée comme une porte de sortie. Sortir du village, sortir du travail manuel, sortir de l'agriculture, parfois sortir du pays. Cheikh Hamidou Kane posait déjà la question en 1961 dans L'Aventure ambiguë : que gagne-t-on, et que perd-on, à confier ses enfants à l'école des autres ?
Soixante-cinq ans plus t**d, la question n'a pas été tranchée. Elle a été contournée.
Il faut donc la reprendre autrement. À quoi doit servir l'école en Afrique aujourd'hui ?
Transmettre des connaissances, évidemment. Apprendre à lire, écrire, compter, raisonner, argumenter. Personne de sérieux ne propose d'y renoncer. Mais une école peut délivrer des diplômes sans donner de capacité d'agir. Elle peut enseigner beaucoup et outiller peu. Le Cameroun le reconnaît dans ses propres textes : la Stratégie nationale de développement 2020-2030 inscrit la mise en adéquation formation-emploi parmi les axes de sa politique d'emploi, ce qui revient à admettre que cette adéquation n'existe pas aujourd'hui.
Le constat est posé. Reste à ne pas en tirer la mauvaise conclusion.
Le piège adéquationniste
Il existe une manière paresseuse de critiquer l'école africaine : lui reprocher de ne pas produire les profils dont l'économie a besoin, comme si le chômage des jeunes était un problème de catalogue de formations.
Cette lecture a été démontée depuis longtemps. Lucie Tanguy et son équipe l'avaient établi dès 1986 pour la France : il n'existe pas de relation mécanique entre un diplôme et un emploi, et les politiques construites sur ce postulat échouent avec régularité. Le travail de Deon Filmer et Louise Fox pour la Banque mondiale et l'AFD (2014) le confirme pour l'Afrique subsaharienne, avec un argument plus dur encore : l'essentiel du travail des jeunes se fait hors salariat, dans les exploitations familiales et les entreprises de ménage, et le secteur salarié moderne, même en cas de croissance soutenue, ne peut absorber le flux des entrants.
Autrement dit : une école parfaitement calibrée sur les besoins des entreprises formelles laisserait quand même la majorité des jeunes en dehors de ces entreprises.
C'est précisément pour cela que la réforme ne doit pas viser l'employabilité. Elle doit viser la capacité de produire là où les gens travaillent réellement : sur une parcelle, dans un atelier, dans une coopérative, dans un commerce, dans une commune. Amartya Sen appelait cela des capabilités, la liberté réelle de faire quelque chose de ce qu'on sait. C'est une ambition plus large que l'insertion professionnelle, et beaucoup plus exigeante.
Partir du réel pour accéder à l'universel
Un enfant peut aujourd'hui traverser quinze années de scolarité sans jamais comprendre l'économie qui l'entoure.
Il devrait pouvoir expliquer pourquoi le cacao produit au Cameroun ou en Côte d'Ivoire prend l'essentiel de sa valeur après avoir quitté le pays. Comment fonctionne une exploitation agricole et pourquoi certaines gagnent de l'argent quand leurs voisines en perdent. Ce que coûte un crédit. Comment se construit le budget d'une commune. Ce qu'est une coopérative, et pourquoi certaines protègent leurs membres quand d'autres les captent.
Il devrait aussi connaître l'histoire africaine autrement que comme un appendice de l'histoire des autres.
Rien de tout cela ne suppose de remplacer les mathématiques, la littérature ou les sciences par des travaux pratiques. Ce serait une régression, et une régression socialement injuste : les enfants des élites continueraient d'apprendre l'algèbre pendant que les autres apprendraient à bêcher.
L'enjeu est de partir du réel pour atteindre l'universel. On apprend les statistiques en travaillant sur les rendements agricoles d'une région. La biologie à partir des écosystèmes du bassin du Congo. L'économie en enquêtant sur un marché. L'éducation civique en démontant le budget d'une commune. Le savoir cesse alors d'être une chose qu'on restitue à l'examen. Il devient une chose avec laquelle on peut agir.
L'angle mort : la langue
Il y a une question que les débats sur le curriculum africain évitent avec constance : dans quelle langue apprend-on ?
Un enfant qui aborde la lecture dans une langue qu'il ne parle pas à la maison n'apprend pas à lire. Il apprend à déchiffrer. La Banque mondiale, l'UNESCO et l'UNICEF placent l'enseignement dans la langue maternelle parmi les leviers documentés pour réduire la pauvreté des apprentissages, aux côtés de la pédagogie structurée et de l'accès aux manuels.
Le Cameroun compte plus de deux cents langues et deux langues officielles. Le sujet est politiquement inflammable, techniquement lourd, coûteux en manuels et en formation. Il est aussi le plus concret de tous les chantiers de contextualisation du curriculum. Une école qui prétend enraciner ses programmes tout en apprenant à lire dans une langue étrangère à l'élève se paie de mots.
Décoloniser ne veut pas dire se refermer
Repenser l'école africaine ne signifie ni rejeter les savoirs universels, ni enfermer l'enfant dans son environnement immédiat, ni substituer une mythologie identitaire à l'exigence scientifique.
Un élève de Garoua, Douala ou Bertoua doit pouvoir poursuivre ses études à Dakar, Montréal, Johannesburg ou Tokyo. Mais l'ouverture au monde ne devrait pas exiger l'ignorance de son propre monde.
L'idée n'est pas neuve, et il serait malhonnête de la présenter comme telle. Joseph Ki-Zerbo l'écrivait en 1990 dans Éduquer ou périr, et rappelait deux ans plus t**d qu'un peuple qui dort sur la natte des autres dort par terre. Paulin Hountondji a dirigé pour le CODESRIA, en 1994, un programme entier sur les savoirs endogènes. Le Bureau international d'éducation de l'UNESCO a repris le terme de curriculum endogène : intégrer les connaissances et les contextes locaux sans renoncer aux savoirs universels. L'Union africaine a adopté en février 2025 une nouvelle Stratégie continentale de l'éducation pour l'Afrique, la CESA 26-35, qui couvre la décennie 2026-2035 et insiste sur les apprentissages plutôt que sur la seule scolarisation.
Le corpus existe depuis trente-cinq ans. Ce qui manque, c'est la mise en œuvre.
Réhabiliter l'intelligence du faire
Notre définition de la réussite scolaire porte sa part de responsabilité. Réussir a longtemps voulu dire s'éloigner du travail manuel : le bon élève devenait médecin, ingénieur, magistrat ou administrateur.
Une économie ne fonctionne pas uniquement avec des diplômés du supérieur. Elle a besoin de techniciens de maintenance, de transformateurs agroalimentaires, de logisticiens, d'agriculteurs qui maîtrisent leurs coûts, de spécialistes du froid et de l'énergie solaire. L'enseignement technique et professionnel ne devrait plus être la destination de ceux qui ont échoué dans l'enseignement général.
Les textes ont commencé à bouger. L'Union africaine s'est dotée d'une stratégie continentale de l'EFTP pour 2025-2034. Le Cameroun a adopté en novembre 2023 une Stratégie nationale de développement des compétences techniques et professionnelles, qui vise à aligner l'offre de formation sur les priorités de la SND30, et sa Stratégie du secteur de l'éducation et de la formation 2023-2030 va dans le même sens.
Reste le plus difficile. Une filière technique ne devient une voie d'excellence ni par décret ni par plan d'action : elle le devient quand ses diplômés gagnent correctement leur vie et que les familles le savent.
D'abord, apprendre à lire
Il faut ici accepter une vérité inconfortable.
Selon la note pays de la Banque mondiale sur la pauvreté des apprentissages (avril 2024), 72 % des enfants camerounais en fin d'âge primaire ne savent pas lire et comprendre un texte adapté à leur âge, chiffre ajusté pour tenir compte des enfants non scolarisés et calculé sur des données antérieures aux fermetures d'écoles liées au COVID-19. Le Cameroun se situe 14 points au-dessus de la moyenne subsaharienne, et 11 points en dessous de la moyenne des pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure. Ni catastrophe régionale, ni performance.
Ce chiffre doit gouverner le calendrier de la réforme. Lant Pritchett et Amanda Beatty ont montré que les programmes trop ambitieux, imposés à un rythme que les élèves ne peuvent pas suivre, produisent l'effet inverse de celui recherché : les enfants décrochent tôt et n'apprennent plus rien du reste. Empiler l'entrepreneuriat, le numérique et l'intelligence artificielle sur une base de lecture défaillante ne contextualise pas l'école. Cela la surcharge.
Et rien de tout cela ne tiendra sans les enseignants. L'UNESCO l'observe pour plusieurs réformes curriculaires africaines : ce n'est pas la conception des programmes qui échoue, c'est leur mise en œuvre, faute de formation, de ressources et d'autonomie sur le terrain. Un curriculum contextualisé confié à des enseignants sans manuels adaptés reste un document.
L'école comme infrastructure de transformation
L'Afrique n'a pas seulement besoin de plus de diplômés.
Elle a besoin de citoyens capables de comprendre pourquoi leurs économies produisent de la richesse sans en conserver la valeur. De jeunes capables d'améliorer une exploitation agricole au lieu de voir dans l'agriculture la sanction d'un échec scolaire. De techniciens capables d'entretenir les équipements que nous importons. De fonctionnaires capables d'administrer. De chercheurs capables de produire du savoir à partir des problèmes africains.
L'école ne doit pas devenir moins exigeante. Elle doit devenir autrement exigeante.
La question n'est plus seulement : combien d'enfants avons-nous scolarisés ? Elle est devenue plus redoutable.
Après quinze ou vingt années passées sur les bancs, que sait réellement faire un jeune avec ce qu'il sait ?
C'est peut-être là que commencera la vraie réforme éducative africaine.
Guy Jaze, pour AfriScope

Sources
Banque mondiale, Cameroon Learning Poverty Brief, avril 2024 (version 2). documents1.worldbank.org/curated/en/099062624135021543
Banque mondiale, communiqué du 17 octobre 2019 sur la cible de réduction de la pauvreté des apprentissages (leviers, dont l'enseignement en langue maternelle). banquemondiale.org/fr/news/press-release/2019/10/17
République du Cameroun, Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30), MINEPAT. minepat.gov.cm/snd30
République du Cameroun, Stratégie du secteur de l'éducation et de la formation 2023-2030. gpe-cameroun.cm
République du Cameroun, Stratégie nationale de développement des compétences techniques et professionnelles, novembre 2023. padesce.cm
Union africaine, Continental Education Strategy for Africa 2026-2035 (CESA 26-35), adoptée en février 2025. saro.au.int
Union africaine, African Continental TVET Strategy 2025-2034. au.int
UNESCO, Bureau international d'éducation, « Promouvoir le curriculum endogène pour transformer l'éducation », 2023. ibe.unesco.org
Filmer, D. et Fox, L. (2014), Youth Employment in Sub-Saharan Africa, Africa Development Forum, Banque mondiale et AFD.
Tanguy, L. (dir.) (1986), L'introuvable relation formation-emploi, Paris, La Documentation française.
Pritchett, L. et Beatty, A. (2015), « Slow down, you're going too fast : Matching curricula to student skill levels », International Journal of Educational Development, 40, p. 276-288.
Sen, A. (1999), Development as Freedom, Oxford University Press.
Ki-Zerbo, J. (1990), Éduquer ou périr, UNICEF-UNESCO / L'Harmattan ; (1992), La natte des autres, CODESRIA.
Hountondji, P. (dir.) (1994), Les savoirs endogènes : pistes pour une recherche, Dakar, CODESRIA.
Kane, C. H. (1961), L'Aventure ambiguë, Paris, Julliard.

Avec l’adoption de la présente Stratégie Nationale de Développement-Cameroun 2030 (SND30), le pays dispose désormais d’un nouveau cadre de référence pour son action de développement au cours de la prochaine décennie. Elle articule les engagements internes et internationaux du pays au pla...

25/05/2026

Cameroun : l’économie de la résilience administrative, stabilité macroéconomique ou stagnation organisée ?

Chapeau ´: Le Cameroun continue d’afficher une relative stabilité macroéconomique dans un environnement régional pourtant marqué par les tensions inflationnistes, les contraintes budgétaires et le ralentissement du commerce mondial. Les institutions internationales saluent une croissance modérée mais régulière, ainsi qu’un effort de consolidation budgétaire sous supervision du FMI. Pourtant, derrière cette résilience apparente, une question demeure : le pays stabilise-t-il réellement son économie, ou organise-t-il simplement la gestion permanente de ses propres rigidités structurelles ?

1) Une stabilité macroéconomique réelle, mais largement administrée

Les dernières évaluations du Fonds monétaire international situent la croissance camerounaise autour de 4 % en 2025-2026, dans le cadre du programme économique soutenu par la Facilité élargie de crédit. L’inflation, après les tensions observées à partir de 2022, ralentit progressivement sous l’effet du resserrement monétaire conduit par la Banque des États de l’Afrique centrale.

Sur le plan strictement macroéconomique, les signaux restent relativement favorables :

amélioration progressive des recettes non pétrolières,
maîtrise relative du déficit budgétaire,
stabilité du système bancaire régional.

Mais cette stabilité reste fortement dépendante de mécanismes administratifs et externes :

encadrement multilatéral,
discipline monétaire régionale,
financement concessionnel,
ajustements budgétaires graduels.

En sciences de gestion, cette configuration évoque ce que certains auteurs qualifieraient de **stabilité sous contrainte organisationnelle** : un système capable d’éviter la rupture sans pour autant produire une transformation profonde.

Autrement dit, le Cameroun gère relativement efficacement ses déséquilibres… mais les réduit peu.

2) Le vrai problème camerounais : la faible productivité systémique

Les données de la Banque mondiale rappellent un point essentiel : la croissance camerounaise reste peu industrialisée et faiblement intégrée.

Quelques indicateurs suffisent à illustrer cette situation :

secteur manufacturier inférieur à 15 % du PIB,
pression fiscale proche de 12-13 % du PIB,
dépendance persistante aux hydrocarbures et aux importations transformées.

Le problème est moins celui des ressources disponibles que celui de leur coordination.

Le Cameroun dispose :

d’un marché régional stratégique,
d’un accès maritime majeur avec le port de Douala,
d’un potentiel agricole considérable,
et d’une position géographique clé pour la CEMAC.

Pourtant, la création de valeur locale demeure limitée.

Pourquoi ?

Parce que les chaînes logistiques, industrielles et administratives restent insuffisamment articulées entre elles. Les coûts de transport internes demeurent élevés, les délais logistiques restent imprévisibles et les mécanismes de coordination public‑privé restent fragmentés.

Dans une lecture supply chain, le pays fonctionne encore principalement comme une économie de transit et d’exportation primaire plutôt que comme une plateforme intégrée de transformation régionale.

3) Le paradoxe social : quand les indicateurs s’améliorent plus vite que le quotidien

L’un des phénomènes les plus visibles actuellement est le décalage croissant entre les indicateurs macroéconomiques et la perception sociale.

La désinflation observée par la BEAC ne signifie pas nécessairement amélioration du pouvoir d’achat. Les ménages continuent de subir :

des tensions sur les produits alimentaires,
des coûts de transport élevés,
une progression insuffisante des revenus réels.

Ce décalage produit un effet désormais classique dans plusieurs économies africaines :
la performance statistique devient socialement peu perceptible.

Or, en sciences des organisations, un système qui améliore ses indicateurs sans améliorer son acceptabilité finit généralement par produire une fatigue institutionnelle.

C’est probablement là que se situe aujourd’hui la principale vulnérabilité camerounaise :
non pas l’effondrement économique, mais l’érosion progressive de la confiance dans la capacité du modèle à produire une amélioration tangible des conditions de vie.

Points à surveiller

Programme FMI : respect des objectifs de mobilisation des recettes non pétrolières.
Inflation alimentaire :évolution des prix des produits de base malgré le ralentissement global de l’inflation.
Corridors logistiques : fluidité des axes Douala–N’Djamena et Douala–Bangui.
Industrialisation :capacité réelle à développer la transformation locale des matières premières.
Dette publique : évolution des coûts de financement dans un contexte monétaire plus restrictif.

Note réflexive finale

Le Cameroun illustre aujourd’hui un paradoxe fréquent dans les économies en développement :
la stabilité devient parfois un objectif en soi, au point de ralentir la transformation.

Or, une économie ne se transforme pas uniquement par la discipline budgétaire ou la maîtrise de l’inflation. Elle se transforme lorsqu’elle améliore sa capacité collective à :

produire,
coordonner,
transformer,
et redistribuer la valeur.

Pour l’instant, le Cameroun stabilise davantage qu’il ne transforme.

Et c’est précisément ce qui rend la situation intéressante analytiquement : le risque majeur n’est pas celui d’une crise brutale, mais celui d’une adaptation lente à une croissance de faible intensité productive.

En d’autres termes :
le système tient. Mais la vraie question est désormais de savoir s’il progresse réellement.

Guy Jaze, pour AfriScope

Adresse

Fleury-Mérogis
45400

Site Web

Notifications

Soyez le premier à savoir et laissez-nous vous envoyer un courriel lorsque AfriScope publie des nouvelles et des promotions. Votre adresse e-mail ne sera pas utilisée à d'autres fins, et vous pouvez vous désabonner à tout moment.

Raccourcis

Partager