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Côte d’Ivoire - Cameroun : quand les chaînes économiques se grippent, ce sont les incitations qui parlentÉditorial hebdo...
16/03/2026

Côte d’Ivoire - Cameroun : quand les chaînes économiques se grippent, ce sont les incitations qui parlent
Éditorial hebdomadaire AfriScope - 16 mars 2026

Chapeau. L’actualité socio-economique de la semaine offre une illustration presque pédagogique d’un principe central des sciences de gestion : les systèmes économiques fonctionnent moins par intentions politiques que par architecture d’incitations. En Côte d’Ivoire, la filière cacao met à l’épreuve la robustesse d’un dispositif de prix administré face à la volatilité des marchés internationaux et à l’accumulation de stocks. Au Cameroun, la trajectoire budgétaire 2026 et le cadrage macroéconomique rappelé par le FMI soulignent une contrainte décisive : l’État ne consolide durablement que s’il finance sans asphyxier la liquidité domestique.

1. Côte d’Ivoire : la filière cacao face à la rigidité du prix administré
Plusieurs éléments de marché indiquent qu’à la fin mars 2026 la Côte d’Ivoire pourrait accumuler jusqu’à 200 000 tonnes de cacao invendu si le verrouillage sur les prix persiste (Reuters, 24 février 2026). La racine du problème est structurelle : un prix bord-champ fixé à 2 800 FCFA/kg devient difficile à soutenir lorsque le prix international retombe nettement sous le niveau implicite de commercialisation.
La réponse publique prend une forme de gestion de crise : l’État s’est engagé à mobiliser des ressources pour acheter une partie des volumes invendus (offre de financement de 500 millions USD pour absorber 100 000 tonnes, selon Reuters, 24 février 2026), tout en examinant une réforme du système de commercialisation (mis en place depuis 2012/13) afin d’introduire davantage de flexibilité face à la volatilité (Reuters, 12 mars 2026).
Lecture managériale : la filière cacao fonctionne comme une chaîne d’approvisionnement financiarisée, où la fixation du prix n’est qu’un paramètre parmi d’autres (financement de campagne, qualité, vitesse de collecte, contrats export). Quand le prix administré devient « inexécutable » au regard du marché, la chaîne bloque mécaniquement : suspension d’achats, stockage prolongé, coûts de portage et risque de dégradation de qualité. Le point critique n’est donc pas seulement « quel prix ? », mais « qui porte le risque, selon quelles règles ? ».

2. Cameroun : croissance modérée et discipline budgétaire sous surveillance
Le FMI (mission Article IV 2026) projette un ralentissement de la croissance du PIB réel à 3,1 % en 2025 (contre 3,5 % en 2024) et une inflation attendue à 2,9 % en 2026, en ligne avec le critère de convergence régional (IMF, 13 février 2026). L’institution souligne l’objectif, dans le budget 2026, de resserrer la politique budgétaire en visant un déficit de 1,7 % du PIB.
Or, le financement concret de l’action publique demeure l’angle dur. Selon Reuters (27 novembre 2025), le budget 2026 prévoit un déficit global de 631 milliards FCFA (contre 309,9 milliards en 2025) et des besoins de financement totaux de 3 104,2 milliards FCFA (contre 2 326,5 milliards en 2025), pour un budget de 8 816,4 milliards FCFA (+14 %).
Lecture « gestion publique » : dans une économie où la profondeur financière est limitée, l’État agit comme nœud central de circulation de liquidité. Lorsque l’ajustement se fait par des ret**ds de paiement, l’effet d’éviction sur le secteur privé peut être rapide (contrainte de trésorerie, crédit plus cher, investissement comprimé). La soutenabilité se juge donc moins à la cible affichée qu’à la capacité d’éviter une consolidation par arriérés.

3. Cadre monétaire régional : assouplissement BCEAO, mais la micro-gouvernance reste décisive
La BCEAO a décidé, à l’issue de sa réunion du 4 mars 2026, de baisser ses taux directeurs de 25 points de base à compter du 16 mars 2026 : le principal taux directeur passe de 3,25 % à 3,00 %, et le taux du guichet de prêt marginal de 5,25 % à 5,00 % (BCEAO, communiqué du 4 mars 2026).
Ce signal d’assouplissement est utile, mais ne doit pas être sur-interprété : une baisse du taux directeur n’absorbe pas un stock de cacao et ne remplace pas des contrats exécutables, des mécanismes de partage du risque, ni des instruments de financement adaptés aux cycles agricoles. La politique monétaire améliore le décor ; l’exécution institutionnelle écrit la pièce.

Encadré - Points à surveiller (4-8 semaines)
• Côte d’Ivoire / cacao : niveau effectif des invendus fin mars 2026 ; modalités de prix de la mid-crop et réactions des opérateurs (Reuters, 23-24 février 2026).
• Côte d’Ivoire : contenu concret des options de réforme du système de commercialisation (flexibilité de prix, modalités de vente/contrats) (Reuters, 12 mars 2026).
• Cameroun : cohérence entre cible FMI (déficit 1,7 % du PIB) et stratégie de levée de fonds (montants, maturités, coût, part domestique/externe) (IMF, 13 février 2026 ; Reuters, 27 novembre 2025).
• UEMOA : transmission effective de la baisse des taux BCEAO vers le crédit (banques → coopératives/PME), au-delà de l’annonce (BCEAO, 4 mars 2026).

Note réflexive finale
Les économies ne se détraquent pas d’abord sur les agrégats, mais sur les mécanismes. En Côte d’Ivoire, le cacao montre que la stabilisation par le prix atteint vite ses limites quand la contrainte de marché devient dominante : à ce moment, la question n’est plus « quel prix ? », mais « qui finance l’écart, qui supporte le risque, et sous quelles règles ? ». Au Cameroun, l’enjeu budgétaire 2026 n’est pas seulement de voter un cadrage ; c’est d’éviter que la contrainte de financement transforme la consolidation en rationnement de liquidité pour le secteur privé. Conclusion : la soutenabilité se construit moins par discours que par ingénierie institutionnelle - contrats, incitations, transparence, et exécution.

- Guy Jaze, pour AfriScope

Sources (sélection, accès en ligne)
• IMF (13 février 2026). IMF Staff Completes 2026 Article IV Mission to Cameroon.
• Reuters (27 novembre 2025). Cameroon's 2026 budget deficit set to double on higher spending needs.
• Reuters (24 février 2026). Ivory Coast unsold cocoa stocks set to soar if price standoff persists.
• Reuters (12 mars 2026). Ivory Coast considers reforming cocoa marketing system to tackle excess supply, sources say.
• BCEAO (4 mars 2026). Communiqué de presse - Réunion ordinaire du Comité de Politique Monétaire.
• IMF (4 décembre 2025). IMF Executive Board completes the Fifth Reviews (EFF/ECF) and Fourth Review (RSF) for Côte d’Ivoire.

Ivory Coast will have accumulated about 200,000 metric tons of unsold cocoa by end-March when its main crop concludes unless the government cuts state-regulated farmer prices in order to unlock sales from farmers to traders, industry experts and global trading executives said.

15/03/2026

Chronique socio‑économique et politique

Semaine internationale - mars 2026

Foyer analytique : choc géopolitique et recomposition énergétique mondiale

Le fait structurant de la semaine réside dans l’onde de choc économique provoquée par l’escalade militaire au Moyen‑Orient, impliquant notamment l’Iran et les États‑Unis. Les répercussions dépassent largement le cadre régional : elles affectent directement les marchés énergétiques, les flux commerciaux et les anticipations macroéconomiques mondiales.

1. Le retour brutal du risque énergétique dans l’économie mondiale

Le premier effet observable est la flambée rapide du prix du pétrole, qui a franchi le seuil symbolique de 100 dollars le baril, certains épisodes de marché ayant même approché ou dépassé les 120 dollars.

Cette hausse s’explique par la centralité géostratégique du détroit d’Ormuz, corridor maritime par lequel transitent environ 20 % des flux mondiaux d’hydrocarbures. Toute perturbation dans cette zone génère immédiatement une prime de risque sur les marchés énergétiques.

La logique économique est bien connue : dans les marchés pétroliers, la volatilité ne provient pas uniquement des volumes physiques disponibles, mais surtout des anticipations de rupture d’approvisionnement. Ainsi, même une perturbation partielle du transport maritime peut provoquer une réaction disproportionnée des marchés.

L’histoire économique confirme ce mécanisme : les chocs pétroliers des années 1970 ou la crise énergétique de 2008 ont montré que le pétrole agit comme un multiplicateur macroéconomique touchant simultanément inflation, croissance et stabilité financière.

2. Transmission macroéconomique : inflation et instabilité financière

La hausse des prix de l’énergie se diffuse rapidement dans l’économie mondiale par plusieurs canaux :
1. inflation énergétique directe (carburants, transport, production industrielle)
2. inflation indirecte via les coûts logistiques et alimentaires
3. instabilité financière liée à l’incertitude géopolitique

Les marchés financiers ont déjà réagi : plusieurs indices boursiers ont connu des chutes brutales, alimentées par la crainte d’un scénario de stagflation énergétique.
Pour les économies importatrices d’énergie (notamment en Europe et en Asie )le risque est double :
• dégradation de la balance commerciale
• pression accrue sur les finances publiques (subventions énergétiques, soutien aux ménages).
Certaines grandes économies cherchent déjà à adapter leur stratégie énergétique. L’Inde, par exemple, accélère la diversification de ses sources d’approvisionnement afin de réduire sa dépendance au Golfe.

3. Les chaînes d’approvisionnement face au retour de la géopolitique

Du point de vue des sciences de gestion (et en particulier du supply chain management) cette séquence est particulièrement instructive.

Les tensions dans le Golfe perturbent non seulement l’énergie mais aussi les flux logistiques mondiaux. Les entreprises doivent gérer simultanément :
• hausse des coûts de transport
• instabilité des routes maritimes
• incertitude réglementaire et commerciale.

La littérature académique souligne depuis plusieurs années la vulnérabilité des chaînes globales face aux crises géopolitiques. Les travaux récents sur la résilience des chaînes de valeur montrent que les chocs multiples (pandémie, tensions commerciales, conflits militaires ) accélèrent la reconfiguration géographique des chaînes d’approvisionnement.

Autrement dit, la mondialisation productive n’est pas en train de disparaître, mais elle se restructure autour de blocs géopolitiques et de corridors sécurisés.

Note réflexive - posture critique du chercheur

Cette semaine rappelle une évidence que l’économie internationale tend parfois à oublier : les marchés mondiaux reposent sur une infrastructure politique fragile. La fluidité apparente des échanges internationaux suppose une stabilité géopolitique qui n’a jamais été garantie.

Dans cette perspective, le pétrole reste un révélateur brutal de la structure du système économique mondial. Une simple perturbation dans un détroit stratégique suffit à provoquer inflation, volatilité financière et recomposition industrielle.

La question fondamentale n’est donc pas seulement énergétique. Elle est institutionnelle : l’économie mondiale demeure dépendante d’un petit nombre de corridors stratégiques extrêmement vulnérables.

Pour les chercheurs en management des chaînes d’approvisionnement, la leçon est claire : la logique d’optimisation des coûts qui a dominé la mondialisation des trente dernières années devient progressivement insuffisante. Les entreprises et les États redécouvrent une variable longtemps marginalisée dans la gestion : le risque géopolitique structurel.

En d’autres termes, la mondialisation ne se termine pas.
Mais elle cesse d’être naïve.

03/03/2026

CHRONIQUE DU MARDI:

THEFT
« Entre l’encre et le réel, la justice cherche encore ses mots. »

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »
Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal

Chapeau éditorial
Avec Theft, Abdulrazak Gurnah signe en 2025 son premier roman depuis le Nobel de littérature 2021 : un récit tanzanien, apparemment modeste, sur trois existences liées par la dette, l’abandon et le tourisme globalisé. Sous la prose feutrée, une charge politique très nette sur ce que « voler » veut dire quand les vies, les terres et les futurs sont déjà hypothéqués.
Accroche
Je vais commencer par une image : un adolescent, Badar, envoyé comme domestique dans une maison de Dar es-Salaam « pour rendre une vieille dette », conscient que son avenir tient dans quelques paroles d’adultes qu’il ne connaît pas vraiment. À l’autre bout de la trajectoire, Karim, fils de mère partie, futur cadre de projets environnementaux à Zanzibar, se construit une assurance qui ressemble beaucoup à une cuirasse. Entre les deux, Fauzia, enseignante brillante, épileptique, qui comprend très tôt que son intelligence ne la protégera pas de tout.
D’entrée de jeu, Theft pose une question qui n’a rien d’abstrait : que reste‑t‑il à voler à des gens à qui l’on a déjà pris la stabilité familiale, la sécurité économique et la maîtrise du récit de leur propre vie ?
La première section, centrée sur Karim et sa mère Raya, installe un univers familier chez Gurnah : familles brisées, migrations intérieures, violences feutrées, arrière‑plan post‑socialiste et post‑colonial. La bascule vers le point de vue de Badar arrive assez vite dans le texte pour que je m’autorise à la mentionner : c’est là que le roman change de gravité.

Pourquoi ce livre maintenant ?
Quelques faits simples :
Theft paraît en mars 2025 chez Riverhead Books (États‑Unis) et Bloomsbury (Royaume‑Uni), environ 300 pages selon l’édition, sous‑titré « A Novel (Winner of the Nobel Prize in Literature) ».
Prix public indicatif de l’édition reliée Riverhead : 30 USD.
Le roman est rapidement salué comme un des meilleurs livres de fiction de 2025 (Washington Post Top 10 Fiction).
Sur le plan des débats contemporains, le timing est tout sauf anodin :
Tourisme global, justice climatique, économie postcoloniale.
Le roman se déroule dans un Zanzibar des années 1990–2000, au moment où l’archipel passe d’un passé révolutionnaire à une économie centrée sur le tourisme international. Gurnah y scrute finement le mélange d’opportunités et de prédations associé à cette mutation, jusque dans les hôtels où Badar va travailler.
Nouvelles formes d’exil et de mobilité.

Sans être un « roman de la diaspora » au sens classique (une grande partie de l’action reste ancrée en Tanzanie), Theft continue l’exploration par Gurnah des circulations entre Afrique de l’Est, Europe et Golfe, mais depuis le point de vue résolument local : ce sont les touristes et les volontaires étrangers qui deviennent les silhouettes périphériques.

Réflexion sur justice, dette et réparation.
Sujet qui nous intéresse directement : le motif de la « dette », familiale, morale, économique, structure le roman et croise des questions de classe, de genre et de pouvoir qui renvoient très bien aux débats contemporains sur justice transitionnelle, réparations coloniales, ou encore conditions de travail dans les industries touristiques.

Ce que le livre dit / Comment il le dit
Ce que le livre dit (sans dépasser le premier quart)
Je reste délibérément sur la première partie du roman.
Le livre s’ouvre sur Raya, jeune femme qui fuit un mariage violent pour protéger son fils, Karim. Mais cette fuite a un prix : quelques années plus t**d, elle laisse Karim aux soins d’un demi‑frère ambitieux, entrant ainsi dans une chaîne de décisions où chacun pense « sauver » quelqu’un en reconfigurant sa vie sans véritable consentement.

Karim grandit dans ce système de dons et de dettes familiales, quitte sa petite ville pour étudier à Dar es‑Salaam, revient à Zanzibar avec une forme de « swagger » que plusieurs critiques ont soulignée : il est charismatique, compétent, mais déjà travaillé par l’envie de prendre plus que ce qu’on lui a donné.
Parallèlement, l’adolescent Badar arrive à la maison familiale comme domestique, en remboursement d’une ancienne dette. Dans le premier quart du roman, il est surtout celui qui observe : on le réduit à une fonction, à un service, mais il noue peu à peu un lien affectif avec Karim et, plus discrètement, avec Fauzia.
Fauzia, de son côté, apparaît comme une jeune femme studieuse, prise entre une famille étouffante, des crises d’épilepsie et un désir très net d’autonomie. Sa relation avec Karim, dans ces premiers chapitres, oscille entre alliance, admiration et inquiétude diffuse.
Dans ce segment initial, on ne sait pas encore comment ces destins vont se déployer, mais le décor est posé :
une société travaillée par les inégalités de classe et les héritages coloniaux ;
un archipel en cours d’intégration dans les flux du tourisme mondial ; des personnages dont la vie intime est déjà structurée par des formes de « vol » : d’enfance, de stabilité, de futur prévisible
Pour donner une idée du ton sans empiéter sur le droit de citation, je retiens une phrase tirée d’un passage plus long :
« It was later, when she was in her old bed in the dark, that the shock of it sank in. » (Gurnah, 2025)
Une simple phrase, mais qui condense bien la manière dont Theft traite le traumatisme : non comme grand événement spectaculaire, mais comme prise de conscience t**dive, intime, presque silencieuse.
Comment il le dit
Formellement, Gurnah reste fidèle à ce que la critique considère comme sa marque : narration polyphonique, passages d’un point de vue à l’autre, temporalité souple qui fait circuler le récit entre années 1980, 1990 et 2000.
Deux traits méritent, à mon sens, l’attention dès ce premier quart :
Une économie du secret.
Ce que les personnages ne se disent pas – sur leurs familles, leurs dettes, leurs désirs – est aussi important que ce qu’ils formulent. Le texte avance par petites éclaircies, en révélant progressivement les arrangements passés qui pèsent sur Karim et Badar.
Un travail discret mais constant sur le décor socio‑économique.
Hôtels, plages, bureaux de projets environnementaux, maisons de ville et villages côtiers : chaque espace est décrit juste assez pour qu’on comprenne les hiérarchies sociales à l’œuvre, sans jamais virer au roman à thèse. La critique a insisté sur la manière dont Gurnah traite le tourisme : pas comme un « méchant » monolithique, mais comme un système où des désirs et des illusions se croisent à tous les niveaux.

Ce que j’en pense
Je vais être direct : Theft n’est pas le roman le plus spectaculaire de Gurnah, mais c’est probablement l’un de ses plus utiles pour penser les formes contemporaines d’injustice dans des contextes apparemment « apaisés ».

Trois points, côté apport :
La recentration du regard.
Dans beaucoup de fictions postcoloniales, l’Europe ou le Nord global restent le point d’horizon implicite. Ici, ce sont les Européens qui deviennent, pour reprendre un critique, des « figurants nécessaires mais périphériques ». Le centre, c’est la manière dont Tanzaniens et Zanzibaris se débrouillent (ou se ratent) entre eux, dans un espace déjà structuré par des siècles de circulation et de domination.

Une éthique de la nuance.
D’un point de vue de justice sociale, le roman est précieux parce qu’il refuse la distribution simpliste des rôles : Karim n’est ni un sa**ud intégral, ni un héros tragique ; Badar n’est pas un ange de pureté ; les parents endettés ne sont pas réduits à la misère morale. Gurnah montre comment des structures inéquitables se nourrissent de compromis ordinaires et de petites lâchetés – ce qui, pour nos discussions sur responsabilité dans les chaînes de valeur, est plus intéressant qu’une dénonciation frontale.
Une réflexion fine sur le « vol » comme métaphore systémique.
Le titre ne renvoie pas seulement à l’épisode de vol qui donne son nom au roman, mais à toute une série de déplacements : vol d’enfance, de possibilités, d’histoires qui auraient pu être écrites autrement. C’est là que le texte dialogue avec nos thématiques de « réparation », au sens où il oblige à voir ce qui a été pris avant même que les économies touristiques ou les programmes de conservation n’entrent en scène.

Côté réserves, pour ne pas céder à l’hagiographie :
Une entrée en matière lente.
Le premier quart du roman demande une certaine patience. On peut y voir une force (installation progressive des enjeux) ou un obstacle pour un lectorat habitué à des narrations plus nerveuses.

Un risque de sous‑exposition des femmes.
Bien que Fauzia et Raya soient cruciales, leur intériorité est, dans ces premiers chapitres, moins fouillée que celle de Karim ou Badar. C’est à la fois cohérent avec le point de vue masculin très ancré de Gurnah, et un manque si l’on cherche un roman explicitement centré sur l’expérience féminine.
Il reste que, pour qui travaille sur justice, tourisme, dynamiques postcoloniales et trajectoires biographiques dans des environnements en mutation rapide, Theft est un formidable laboratoire narratif.

Pour prolonger
Plonger dans la « constellation Gurnah ».
Paradise (1994), By the Sea (2001), Afterlives (2020) prolongent les mêmes motifs de dette, d’exil et de mémoire coloniale, à d’autres échelles temporelles.

Croiser littérature et études sur le tourisme.
Teutsch, M. (2025). « “What do these people want with us?” Tourism in Abdulrazak Gurnah’s Theft ». Analyse éclairante des ambivalences du tourisme dans le roman.
Articuler avec les travaux sur justice et dettes postcoloniales.
Les critiques de Theft dans The Guardian, The Washington Post et World Literature Today offrent de bons points d’entrée pour relier le texte aux débats sur néocolonialisme, obligation morale et mobilité.

La phrase à garder
En choisissant de raconter des “petites” vies prises dans des flux touristiques et des dettes familiales, Gurnah rappelle que l’injustice se joue d’abord dans les coulisses, pas seulement dans les grands tribunaux de l’Histoire.

Sources contextuelles (sélection)
Charles, R. (2025). A Nobel Prize winner offers a compassionate view of the world. The Washington Post.
Morrison, B. (2025). Theft by Abdulrazak Gurnah review – love and betrayal from the Nobel laureate. The Guardian.
Freithoff, F. (2025). A future that slips through the fingers. literatur.review.
Teutsch, M. (2025). “What do these people want with us?” Tourism in Abdulrazak Gurnah’s “Theft”. Medium.
Theft (Gurnah novel), notice encyclopédique (mise à jour 2025).
© AfriScope 2025 – Justice, culture et société

24/02/2026

AfriScope | Chronique du mardi - G. Jaze
Chimamanda Ngozi Adichie - Dream Count

Page de garde
« Entre l’encre et le réel, la justice cherche encore ses mots. »

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal

Chapeau éditorial
Avec Dream Count, Chimamanda Ngozi Adichie revient au roman plus de dix ans après Americanah. Quatre femmes d’origine africaine, prises entre Lagos, Washington, New York et l’Europe, y traversent pandémie, amour, travail et violence. Le livre prolonge les thèmes classiques d’Adichie (diaspora, féminisme, race), mais les replace dans une question très simple et très dure : qui a le droit d’être complexe – et pas seulement “représentative” ?

Accroche

Je pars d’une phrase d’ouverture qui claque comme un programme :
« I have always longed to be known, truly known, by another human being. »

Dès la première page, Dream Count ne promet pas seulement de « montrer » des vies de femmes noires ; il parle du désir plus radical d’être connu, c’est-à-dire reconnu dans ses contradictions, ses angles morts, ses ambiguïtés.

On suit, dans une structure chorale, quatre trajectoires : Chiamaka, écrivaine nigériane confinée aux États-Unis ; Zikora, avocate à Washington ; Omelogor, ex-banquière devenue étudiante ; Kadiatou, employée de maison guinéenne à New York, prise dans une affaire de viol qui rappelle explicitement le cas Nafissatou Diallo / DSK.

Dans ce premier quart du roman, la question n’est pas encore « comment tout cela va finir », mais : comment ces femmes tiennent debout dans un monde où la pandémie, la migration, le travail et le genre redistribuent brutalement les vulnérabilités ?

Pourquoi ce livre maintenant ?

Factuellement, Dream Count sort en 2025 chez Alfred A. Knopf (416 pages, édition reliée) et chez Fourth Estate au Royaume-Uni. C’est le premier roman d’Adichie depuis Americanah (2013), après une décennie marquée par des essais très commentés (We Should All Be Feminists, Notes on Grief).

Politiquement et socialement, le livre arrive au croisement de plusieurs débats :
- les effets inégalitaires de la pandémie sur les femmes et les personnes racisées ;
- la « nouvelle diaspora africaine » et ses rapports ambivalents à l’Amérique, à l’Europe et au continent ;
- la persistance d’affaires de violences sexuelles impliquant des hommes puissants et des travailleuses migrantes précaires, où la « justice » se négocie souvent en chèques et en accords confidentiels.

Dans ce paysage, Dream Count ne raconte rien de « nouveau » au sens événementiel. Il fait autre chose : il resserre le zoom sur quelques existences très situées, pour voir ce que ces grands débats produisent, concrètement, dans la tête et le corps de quatre femmes.

Ce que le livre dit / Comment il le dit

Ce que le livre dit (dans le premier quart)

Sans spoiler au-delà du premier quart, on peut dire ceci :
• Chiamaka, autrice reconnue, vit un confinement confortable matériellement, mais travailleuse émotionnelle à plein temps, obsédée par la question de qui la connaît vraiment.
• Zikora, avocate, navigue entre dossiers, horloge biologique, relations sentimentales instrumentalisées – la vie affective y ressemble souvent à un contrat à durée déterminée.
• Omelogor, figure de réussite, incarne la complicité ordinaire avec des mondes financiers et politiques dont elle connaît les angles morts.
• Kadiatou, employée de maison guinéenne, se retrouve projetée au centre d’une affaire de viol avec un homme de pouvoir ; autour d’elle se mettent en marche avocats, médias, ONG, tout un écosystème où sa propre voix risque de disparaître.

La pandémie n’est pas un gadget narratif : elle fonctionne comme révélateur de structures. Elle montre qui peut télétravailler, qui doit continuer à nettoyer les chambres d’hôtel, qui possède un passeport ou un compte en banque comme amortisseur de crise.

Comment il le dit

Formellement, le roman alterne les focalisations, proche du cycle de novellas : chaque bloc épouse la voix d’une protagoniste, en jouant sur la première ou la troisième personne. Le style reste typiquement adichien : phrases amples, sens de la scène sociale, humour discret, mais avec une tonalité plus mélancolique que dans Americanah.

Là où le texte est fort, dès ce premier quart, c’est dans la manière dont il fait affleurer les rapports de pouvoir sans les transformer en thèse : une remarque d’avocat, un silence de famille, un détail de chambre d’hôtel suffisent à montrer que toutes les femmes ne risquent pas la même chose lorsqu’elles prennent la parole.

Ce que j’en pense
Je vois trois apports majeurs – et deux limites.
1. Un déplacement utile du regard sur la diaspora africaine.
Dream Count évite à la fois l’héroïsation de la « success story » et la pure tragédie. Les personnages vivent dans un entre-deux fatigué : privilégiées sur bien des plans, mais jamais à l’abri. Cela permet de penser la diaspora autrement qu’en noir et blanc, et c’est précieux.
2. Une articulation intime / structurel très efficace.
Le cas de Kadiatou en particulier fonctionne comme une sorte de contre-enquête littéraire sur l’affaire Diallo : même dans ce premier quart, on comprend comment justice pénale, médias et argent reconfigurent ce qu’elle peut dire, penser, ou espérer. La fiction, ici, fait ce que ne font pas toujours les rapports officiels : elle redonne de l’épaisseur à une personne que le système transforme en « dossier ».
3. Un geste de mémoire et de réparation symbolique.
Quand Adichie choisit de revenir à un cas aussi polémique, ce n’est pas pour rejouer le procès, mais pour faire exister l’expérience subjective d’une femme que l’histoire médiatique a largement instrumentalisée. Pour qui travaille sur justice, droits humains, travail domestique et migration, ce geste importe.

Côté limites :

Une certaine saturation introspective.
Les sections centrées sur Chiamaka, dans ce début, peuvent donner une impression de redite pour qui connaît déjà les essais d’Adichie : les mêmes thèmes reviennent, parfois avec moins de tension narrative que dans Americanah.

Un risque de déséquilibre entre les quatre voix.
On sent déjà que Chiamaka et Omelogor occupent beaucoup de place symbolique ; Kadiatou, pourtant politiquement centrale, apparaît plus t**d et pourrait être sous-exploitée. Plusieurs critiques signalent ce déséquilibre dans la réception globale du roman.

Malgré cela, pour notre champ (RSE, supply chain, justice dans les chaînes de valeur), Dream Count est un texte utile : il oblige à penser ce que deviennent, dans la vie ordinaire, des grands mots comme « réparation », « crédibilité » ou « victime légitime ».

Pour prolonger
Relire Americanah pour mesurer l’évolution du traitement de la diaspora et des questions raciales chez Adichie.
Croiser avec des travaux sur la « nouvelle diaspora africaine » et ses imaginaires de l’Occident.
Pour le versant plus directement politique : les analyses critiques de la pandémie et de ses inégalités de genre et de race dans les sciences sociales.

La phrase à garder

Être vue, ce n’est pas encore être connue : Dream Count insiste pour rester du côté de celles qui refusent d’être réduites à un angle de caméra.

Fiche éclair
Titre : Dream Count
Autrice : Chimamanda Ngozi Adichie
Éditeur (US) : Alfred A. Knopf (Penguin Random House)
Éditeur (UK) : Fourth Estate (HarperCollins)
Année : 2025
Pages : 416 p. (édition reliée Knopf)ISBN (US, relié) : 978-0-593-80272-4

© AfriScope 2025 - Justice, culture et société

23/02/2026

RSE, dette et crédibilité : la soutenabilité économique commence par la qualité des institutions

Chapeau

L’actualité récente du Cameroun et de la Côte d’Ivoire rappelle une évidence trop souvent ignorée dans l’analyse macroéconomique : la soutenabilité n’est pas d’abord une affaire de croissance, mais de crédibilité institutionnelle. Dans les deux économies, les agrégats restent globalement favorables (croissance élevée en Côte d’Ivoire, stabilité relative au Cameroun) mais les tensions réelles apparaissent là où les sciences de gestion nous invitent précisément à regarder : qualité des règles, cohérence des incitations et fiabilité de l’exécution. La RSE, ici, n’est pas un discours d’entreprise. C’est un problème d’État.

1) Côte d’Ivoire : croissance forte, contrainte de conformité

La Côte d’Ivoire demeure l’économie la plus dynamique d’Afrique de l’Ouest francophone. Le FMI projette une croissance d’environ 6,3 % en 2025, avec une inflation très contenue autour de 1 %, et un déficit budgétaire convergeant vers la norme UEMOA de 3 % du PIB (IMF, Article IV Consultation, 2024‑2025).
(Source : FMI -IMF Country Report Côte d’Ivoire, https://www.imf.org)

Sur le papier, le modèle fonctionne : investissement public élevé, transformation industrielle progressive et secteur agricole toujours moteur. Mais la réalité du moment se situe ailleurs : dans la filière cacao, c’est‑à‑dire au cœur de la crédibilité économique du pays.

La hausse du prix bord champ à 2 800 FCFA/kg pour la campagne 2025/26 a coïncidé avec des difficultés de commercialisation et de financement de campagne. Des exportateurs ont signalé des stocks difficiles à écouler et des problèmes de qualité de fèves, ce qui a réduit l’appétit de financement bancaire (Reuters, 2025‑2026, dépêches filière cacao Afrique de l’Ouest).
(Source : Reuters Commodities News, www.reuters.com/markets/commodities)

Autrement dit : un prix administré peut stabiliser le revenu agricole, mais il peut aussi rigidifier la chaîne d’approvisionnement. On touche ici un point classique en management des supply chains agricoles : le prix n’est pas un instrument neutre. Il agit comme un mécanisme d’incitation. S’il dépasse la valeur économique réalisable en aval, la chaîne se bloque , non pas politiquement, mais financièrement.

À cela s’ajoute l’entrée en vigueur progressive du règlement européen anti‑déforestation (EUDR). La Côte d’Ivoire a engagé un dispositif de traçabilité couvrant environ 40 % des volumes selon des estimations relayées par Reuters en 2024‑2025. Le report d’un an de l’application européenne n’annule pas le problème : il le transforme en contrainte organisationnelle.
La conformité devient une condition d’accès au marché européen, qui absorbe une part majeure du cacao ivoirien.

La leçon gestionnaire est claire : la RSE cesse d’être volontaire quand elle devient contractuelle. Elle entre alors dans le domaine du risk management.

2) Cameroun : stabilité macro, fragilité de trésorerie publique

Le Cameroun présente une situation différente mais conceptuellement proche. Le FMI estime la croissance autour de 3,1 % en 2025 (contre 3,5 % en 2024), avec une inflation en ralentissement proche de 3,4 % (IMF, 2025 review).
(Source : IMF -Cameroon: Staff Statement & Article IV Review, https://www.imf.org)

La question n’est pas la croissance (modérée mais positive ) mais la gestion budgétaire. Le déficit public s’est établi autour de 2 % du PIB en 2025. Dans l’absolu, ce niveau reste soutenable. Le problème est qualitatif : composition des dépenses, ret**ds de paiement et tensions de trésorerie.

Dans plusieurs secteurs (énergie, BTP, fournisseurs publics), les opérateurs soulignent l’effet des arriérés et des impayés publics sur la capacité d’investissement. Ce phénomène correspond exactement à ce que la littérature en management public qualifie de soft budget constraint (Kornai, 1986) : les organisations publiques transfèrent leur contrainte financière vers leurs partenaires privés.

Or, dans une économie à crédit bancaire contraint, cela produit un effet multiplicateur négatif :
- renchérissement du coût du capital,
- contraction de l’investissement privé,
- dégradation de la qualité de service.

Le secteur électrique illustre bien cette logique : la question centrale n’est pas la capacité installée, mais le recouvrement et la discipline de paiement. Autrement dit, un problème d’institution et non d’infrastructure.

3) Ce que disent réellement ces deux cas : la RSE comme gouvernance économique

Vu depuis les sciences de gestion, les deux situations racontent la même histoire.
La soutenabilité n’est pas seulement environnementale : elle est organisationnelle.

La littérature sur les chaînes d’approvisionnement durables est explicite :

Carter & Rogers (2008), Journal of Supply Chain Management : la performance durable exige l’intégration simultanée des dimensions économiques, sociales et environnementales dans la gouvernance des relations fournisseurs.

Seuring & Müller (2008), Journal of Cleaner Production : la durabilité repose principalement sur le management des fournisseurs et les mécanismes contractuels, plus que sur la communication.

Pagell & Wu (2009), Journal of Supply Chain Management : les chaînes réellement durables reposent sur des arbitrages organisationnels cohérents, pas sur des politiques isolées.

Appliqué aux États :
- en Côte d’Ivoire, la question est la cohérence entre prix agricole, qualité produit et accès marché.
- au Cameroun, elle est la cohérence entre dépense publique, paiement effectif et qualité du service économique.

Dans les deux cas, la variable décisive n’est ni le PIB, ni l’inflation : c’est la crédibilité des engagements.

Encadré : Points à surveiller
- Application effective de la traçabilité cacao ivoirien avant mise en œuvre complète de l’EUDR
- Évolution du financement de campagne cacao (banques internationales et traders)
- Capacité du Cameroun à réduire les arriérés intérieurs
- Situation de trésorerie des entreprises publiques d’énergie
- Respect durable du critère UEMOA de déficit à 3 % du PIB (BCEAO, rapports de politique monétaire 2025)

Sources :
BCEAO : Rapports de politique monétaire (https://www.bceao.int)
Banque mondiale : Global Economic Prospects 2025 (https://www.worldbank.org)
FMI : Article IV Consultations (https://www.imf.org)
Reuters Commodities Africa coverage (https://www.reuters.com)

Note réflexive finale

Il existe une illusion tenace dans le débat public africain : croire que la performance économique se résume à la croissance. En réalité, la croissance est souvent un effet, rarement une cause.

Ce qui produit durablement de la valeur, c’est la fiabilité : payer ce que l’on doit, livrer ce que l’on promet, tracer ce que l’on vend.
Dit autrement, la première politique industrielle d’un pays n’est pas une zone économique spéciale. C’est la confiance contractuelle.

La RSE n’est donc pas une norme importée par l’Europe. C’est simplement l’autre nom d’une économie où les engagements ont une valeur opérationnelle.

Guy Jaze, pour AfriScope

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