10/09/2026
AfriScope | Chronique du jour
La diaspora africaine : et si la première puissance économique de l’Afrique était aussi hors d’Afrique ?
On parle souvent de la diaspora africaine comme d’une population partie.
Partie travailler. Partie étudier. Partie chercher ailleurs les opportunités qu’elle ne trouvait pas chez elle. Partie parfois simplement pour vivre mieux.
C’est probablement une mauvaise manière de poser le problème.
Car la diaspora africaine n’est pas seulement une population qui a quitté l’Afrique. Elle constitue aussi une formidable extension économique, scientifique, technologique et relationnelle du continent dans le monde.
La véritable question n’est donc peut-être plus : comment faire revenir les Africains ?
Elle pourrait être : comment faire circuler vers l’Afrique la puissance qu’ils ont acquise ailleurs ?
Une puissance financière déjà visible
Commençons par ce qui se mesure le plus facilement : l’argent.
Les transferts des migrants constituent aujourd’hui une source majeure de financement extérieur pour de nombreuses économies africaines. Pour l’Afrique subsaharienne, la Banque mondiale estimait ces flux à environ 54 milliards de dollars en 2023 et projetait 55 milliards en 2024. Surtout, ils ont dépassé les investissements directs étrangers dans la région en 2023. (World Bank)
La donnée mérite que l’on s’y arrête.
Car derrière les milliards se cachent des millions de transactions ordinaires : une scolarité payée depuis Paris, des soins médicaux financés depuis Montréal, une maison construite grâce à un salaire gagné à Bruxelles, un commerce soutenu depuis Londres, une exploitation agricole équipée avec l’argent envoyé de Washington.
La diaspora remplit ainsi, silencieusement, des fonctions que les États et les systèmes financiers nationaux remplissent imparfaitement.
Mais il y a précisément là un paradoxe.
L’Afrique utilise beaucoup l’argent de sa diaspora pour financer la consommation et la solidarité. Elle utilise encore insuffisamment sa diaspora pour financer la transformation productive.
Ce n’est pas la même chose.
Envoyer 300 euros chaque mois à une famille est indispensable à celle-ci. Mais agréger une fraction de millions de transferts pour financer une usine pharmaceutique, une infrastructure logistique, une entreprise agro-industrielle, un fonds d’investissement ou une start-up technologique change la nature même de la contribution diasporique.
On passe de la solidarité à l’investissement.
De la dépense au capital.
De l’aide familiale à la puissance économique.
Mais l’argent n’est que la partie visible
Réduire la diaspora aux transferts financiers serait pourtant commettre une deuxième erreur.
Un ingénieur africain travaillant dans l’aéronautique en Europe possède quelque chose que Western Union ne peut pas transférer : une compétence.
Une chercheuse africaine installée dans une université américaine appartient à des réseaux scientifiques internationaux.
Un médecin africain exerçant au Canada connaît des technologies, des protocoles et des organisations hospitalières.
Un cadre travaillant dans une multinationale maîtrise des systèmes de management, des marchés et des réseaux professionnels.
Un entrepreneur installé en Asie peut accéder à des fournisseurs, des technologies et des capitaux dont une PME africaine ignore parfois jusqu’à l’existence.
La diaspora possède donc plusieurs capitaux simultanément : financier, humain, technologique, scientifique, entrepreneurial et relationnel.
L’Union africaine elle-même reconnaît explicitement cette dimension. Son cadre de politique migratoire identifie parmi les effets positifs de la diaspora les transferts d’argent, mais également ceux de connaissances, compétences et technologies, ainsi que les investissements conjoints et différentes formes de migration de retour. (African Union)
Voilà probablement le véritable enjeu.
L’Afrique ne doit pas seulement organiser le retour de ses hommes. Elle doit organiser le retour de leurs capacités.
Et celui-ci n’exige pas nécessairement un billet d’avion sans retour.
On peut vivre à Montréal et participer à une entreprise à Douala.
Enseigner à Paris et codiriger un laboratoire à Dakar.
Travailler à Bruxelles et investir à Abidjan.
Être ingénieur à Munich et accompagner une entreprise industrielle à Kigali.
La puissance diasporique moderne est précisément une puissance de circulation.
Pourtant, cette puissance rencontre un continent fragmenté
C’est ici que le raisonnement devient politique.
Imaginez un entrepreneur africain de la diaspora souhaitant développer une entreprise à l’échelle du continent.
Il ne rencontre pas un marché africain.
Il rencontre encore trop souvent une juxtaposition de marchés nationaux.
Des réglementations différentes. Des monnaies différentes. Des administrations différentes. Des régimes douaniers différents. Des difficultés de paiement. Des infrastructures inégales. Et, pour les personnes, des conditions de circulation qui demeurent loin de l’idéal panafricain.
Autrement dit, nous demandons à la diaspora de penser continentalement dans un espace qui fonctionne encore largement nationalement.
C’est contradictoire.
L’Afrique compte 55 États membres de l’Union africaine. Pris séparément, beaucoup constituent des marchés relativement étroits. Pensés ensemble, ils peuvent former un espace économique d’une tout autre dimension.
C’est précisément l’ambition de la Zone de libre-échange continentale africaine, dont l’accord a été adopté en 2018 et est entré en vigueur en 2019. (African Union)
Mais supprimer progressivement les barrières commerciales ne suffira pas.
L’intégration doit devenir matérielle.
Un entrepreneur africain devrait pouvoir produire dans un pays, financer son entreprise dans un deuxième, recruter dans un troisième et vendre dans un quatrième sans avoir l’impression de changer de continent à chaque frontière.
La libre circulation ne peut pas rester un slogan
Le paradoxe est encore plus évident lorsqu’il concerne les personnes.
L’Union africaine a adopté en janvier 2018 un protocole relatif à la libre circulation des personnes, au droit de résidence et au droit d’établissement. Pourtant, les informations institutionnelles de l’UA indiquent toujours qu’il n’est pas entré en vigueur. (African Union)
Voilà une contradiction africaine qu’il faudra bien regarder en face.
Nous proclamons l’intégration tout en maintenant des frontières qui continuent à fragmenter les mobilités.
Nous célébrons le panafricanisme tout en organisant difficilement la circulation des Africains.
Nous rêvons d’un marché continental tout en conservant des obstacles qui empêchent encore les facteurs de production, les compétences et les entrepreneurs de circuler avec la fluidité nécessaire.
La ZLECAf sans mobilité réelle des personnes risque donc de rester une intégration incomplète.
Car les marchandises ne commercent pas entre elles.
Ce sont des femmes, des hommes, des entreprises, des compétences et des capitaux qui commercent.
Faut-il alors protéger l’Afrique ?
Oui, mais il faut être précis sur ce mot.
Fermer le continent aux importations serait économiquement dangereux. L’Afrique a besoin de technologies, d’équipements, de médicaments, de capitaux, de composants et de nombreux produits qu’elle ne produit pas encore suffisamment.
En revanche, continuer à exporter principalement certaines matières premières faiblement transformées pour importer ensuite des produits à plus forte valeur ajoutée constitue une vulnérabilité structurelle.
Le cacao en fournit une illustration presque caricaturale.
Produire la fève est une chose.
Transformer le cacao, fabriquer des ingrédients, maîtriser la logistique, développer des marques, contrôler la distribution et capter les marges en est une autre.
Le véritable enjeu n’est donc pas de construire une forteresse africaine.
Il est de construire une politique commerciale africaine stratégiquement ouverte : ouverte là où l’importation renforce les capacités productives ; protectrice lorsque cela est nécessaire pour permettre l’émergence de capacités industrielles locales ; exigeante sur la transformation des matières premières ; offensive sur les chaînes de valeur mondiales.
En clair : commercer avec le monde, oui. Mais cesser d’y entrer principalement par le sous-sol, les plantations et les matières premières pour en ressortir par les rayons des supermarchés.
Et la diaspora dans tout cela ?
Elle pourrait précisément devenir l’un des instruments de cette transformation.
Imaginez des fonds panafricains d’investissement alimentés volontairement par l’épargne diasporique.
Des obligations dédiées aux infrastructures.
Des plateformes continentales permettant aux ingénieurs, médecins, chercheurs et entrepreneurs africains de participer temporairement à des projets.
Des réseaux reliant universités africaines et chercheurs de la diaspora.
Des dispositifs de co-investissement entre États, banques africaines et entrepreneurs diasporiques.
Des incubateurs mettant en relation capitaux, technologies et projets industriels africains.
Des mécanismes permettant à l’épargne envoyée chaque année vers le continent de financer également des actifs productifs.
La diaspora ne serait plus seulement celle qui envoie de l’argent en Afrique.
Elle deviendrait l’une de celles qui investissent dans la puissance productive africaine.
La sixième région doit devenir une réalité économique
L’expression n’est d’ailleurs pas seulement symbolique.
L’Union africaine considère institutionnellement la diaspora comme une composante essentielle de la construction continentale et la présente comme la sixième région de l’Afrique. Elle définit cette diaspora comme les populations d’origine africaine vivant hors du continent, indépendamment de leur citoyenneté ou nationalité, et disposées à contribuer au développement du continent et à la construction de l’Union africaine. (African Union ECOSOCC)
La reconnaissance existe donc.
Ce qui manque encore, c’est sa traduction à la hauteur de l’ambition.
Car une sixième région sans véritable architecture d’investissement, sans marché continental suffisamment intégré, sans mobilité complète, sans mécanismes puissants de transfert de compétences et sans capacité d’influencer les orientations économiques africaines reste largement une sixième région de principe.
Or l’enjeu dépasse la diaspora elle-même.
L’Afrique n’a peut-être pas besoin que tous ses enfants reviennent. Elle a besoin que leur puissance circule.
C’est probablement là qu’il faut renverser notre manière de penser.
Pendant longtemps, nous avons parlé de « fuite des cerveaux ».
Le concept conserve une réalité : lorsqu’un pays finance la formation d’un médecin ou d’un ingénieur qui part exercer ailleurs, il perd une partie de son capital humain.
Mais au XXIe siècle, l’enjeu consiste aussi à transformer le brain drain en brain circulation.
Faire circuler les connaissances.
Faire circuler les capitaux.
Faire circuler les technologies.
Faire circuler les entrepreneurs.
Faire circuler les chercheurs.
Faire circuler les marchandises.
Et, évidemment, faire circuler les Africains.
La diaspora africaine n’est donc pas nécessairement une Afrique perdue.
Elle peut être l’Afrique déployée dans le monde.
Encore faut-il qu’en face existe une Afrique suffisamment intégrée pour recevoir, agréger et transformer cette puissance dispersée.
C’est peut-être là que se situe le véritable projet panafricain contemporain.
Non pas abolir les nations africaines.
Mais faire en sorte que leurs frontières cessent d’être des murs économiques entre des peuples qui prétendent construire un destin commun.
La diaspora possède déjà une partie de l’argent, des compétences, des réseaux et des technologies.
Le continent possède les ressources, les marchés, la jeunesse et d’immenses besoins d’investissement.
Ce qui manque entre les deux porte un nom : l’intégration.
Et c’est peut-être finalement cela, la vraie question posée à l’Union africaine : non plus proclamer que l’Afrique est une, mais construire les institutions qui permettront enfin aux Africains de vivre, d’investir, de travailler et d’entreprendre comme si elle l’était réellement.
Rédaction AfriScope – Chronique
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