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Mon père a PLONGÉ vers le fils de mon frère pendant que ma fille COULAIT. Le petit avait PIED. Elle est passée à portée ...
11/09/2026

Mon père a PLONGÉ vers le fils de mon frère pendant que ma fille COULAIT. Le petit avait PIED. Elle est passée à portée de sa main. Il l'a regardée filer vers le BARRAGE. Et ma tante, sur sa chaise pliante, a pas crié, elle s'est signée sans regarder la petite, les yeux plantés sur moi, en répétant tout bas un seul mot.

Le sachet de chouquettes m'a glissé des doigts. J'ai couru dans la rivière en jean, en hurlant « Maëlle ».

Au troisième pas, le courant m'a couchée sur les cailloux.

Mon père remontait sur les galets avec le petit dans les bras, dos à la rivière.

Et le maillot rose de ma fille a disparu sous l'écume du barrage.

Et là, un kayak jaune.

Un gamin de vingt ans a sauté du kayak avec son gilet orange, en plein dans l'écume. Il l'a ressortie par les cheveux.

Elle était grise. Elle respirait plus.

Et le pire, je l'ai appris le lendemain. Le jour de ses 80 ans.

😱🥹⚠️

Sur le Célé, sous le vieux moulin, dans le Lot.

Samedi 15 août, 16 h 42. C'est l'heure notée par les pompiers.

Le gamin du kayak lui écrasait la poitrine à deux mains, à genoux sur les galets. Moi, je tenais ses pieds. Froids comme la bouteille de rosé dans la glacière.

Et puis elle a craché. De l'eau marron, plein mon jean. Et elle a pleuré.

J'ai levé la tête pour crier à mon père qu'elle respirait.

Il était resté en haut de la plage. Il frottait les cheveux du petit avec la serviette licorne de Maëlle.

Il m'a regardée par-dessus la tête d'Hugo. Il essorait son tee-shirt, tranquille.

— Je pouvais en sauver qu'un.

C'est lui qui l'appelle « mon têtard » depuis qu'elle marche. Lui qui lui a appris les oiseaux sur ce chemin, un par un. Le martin-pêcheur. La bergeronnette.

Tata Monique, sa grande sœur, avait toujours pas bougé de sa chaise. Son sac à main sur les genoux.

Toute l'après-midi, elle avait compté les gamins à voix haute. Un, deux. Un, deux. Papa lui avait dit d'arrêter de porter la poisse.

Les pompiers ont emmené Maëlle. Papa est pas monté dans le camion. Fallait bien quelqu'un pour ramener le petit, il a dit.

Dans la poche de mon jean trempé, il y avait encore la liste pour ses 80 ans. Champagne. Melon. Bougies 8 et 0.

Six ans que je fais ses courses, ses repas, ses lessives. Six ans que je remplis son pilulier le dimanche soir, sur la toile cirée. Depuis que maman est partie.

Mon frère appelle de Paris un dimanche sur deux. Papa met le haut-parleur pour que toute la cuisine entende « mon fils ».

Aux urgences, ils l'ont gardée pour la nuit. Huit ans, un masque sur le nez, une petite pince qui clignotait au bout du doigt.

Vers 22 h, elle a cherché mon menton avec son pouce. Ma petite cicatrice, là. Une vieille chute de vélo. Maëlle appelle ça mon bouton pour pas pleurer.

— Pourquoi t'as pas plongé, maman ?

— Maman sait pas nager, mon cœur.

Ma mère me laissait jamais dépasser la serviette. Elle disait que j'étais trop maigre pour flotter.

Mon téléphone vibrait sans arrêt. Le groupe WhatsApp « Les 80 ans de Papi ».

Aurélie, ma belle-sœur : « Hugo va bien, merci mon Dieu. » Deux minutes après : « Elle était où, sa mère ? »

Mon frère : « Papa, t'es un héros. J'arrive ce soir. »

Quarante messages. Pas un seul « Maëlle ».

À 23 h, papa a appelé.

— Tu rentres quand ?

— Je dors à l'hôpital, papa. Avec ta petite-fille.

— Et le gâteau, demain, tu vas le chercher à quelle heure ?

J'ai raccroché. J'ai regardé l'écran jusqu'à ce qu'il s'éteigne.

À 23 h 30, mon frère a posté une photo sur Facebook. Celle que Tata Monique avait envoyée sur le groupe l'après-midi, avant. Recadrée. Papa et Hugo dans l'eau jusqu'à la taille.

« Mon père. 80 ans demain. Il a sauvé mon fils de la noyade. Mon héros. »

Deux cents j'aime. La boulangère : « Quel homme, ce Bernard. »

Au bord de la photo, coupé par le cadre, il restait un BRAS. Un bras maigre, avec un élastique à cheveux rose au poignet.

Le seul qui m'a écrit pour Maëlle, c'est Hugo. Neuf ans. Avec le téléphone de sa mère, à 1 h du matin.

« Tata elle va mourir Maëlle ? Papi il a crié que mon prénom. Pardon. »

Le lendemain midi, ils l'ont laissée sortir.

Dans la cour, sous le tilleul, ils étaient vingt. Les tables à tréteaux, les nappes en papier, la banderole « 80 ans » que j'avais peinte le dimanche d'avant.

Personne avait annulé.

Mon frère était debout, une coupe à la main.

— À papa ! 80 ans, et toujours capable de sortir un gamin de la rivière !

Ils ont applaudi. Tous. Pile au moment où je poussais le portail avec Maëlle dans les bras, dans le tee-shirt trop grand que l'infirmière lui avait trouvé.

Elle a gigoté pour descendre. Elle a couru jusqu'à son Papi avec le dessin qu'elle lui avait fait à l'hôpital. Un gâteau, des bougies, et elle dans la rivière, qui donne la main à Papi.

Il lui a tapoté la tête. Sans lâcher Hugo des yeux.

— Et ma fille, dans ton toast, Sébastien ?

— Commence pas. Pas aujourd'hui.

Aurélie a posé sa fourchette.

— Elle est vivante, non ? C'est ce qui compte.

— Il est passé à côté d'elle. Il a tendu les bras vers ton fils.

— Il a 80 ans, Céline. Il a fait ce qu'il a pu.

— Il a crié que le prénom d'Hugo. Hugo me l'a écrit.

Aurélie a tiré Hugo contre elle.

— Laisse mon fils en dehors de ça.

Mon frère a haussé les épaules.

— Et puis c'est le seul qui porte le nom. Faut le comprendre.

Papa découpait le melon. Il a pas levé les yeux.

— Je pouvais en sauver qu'un.

— Et t'as choisi celui qui avait pied.

Il a posé le couteau. Il m'a regardée, pour la première fois depuis la rivière.

— Si c'était à refaire, je referais pareil.

Je te jure, on entendait plus que les guêpes sur le melon.

Dans la cuisine, le gâteau attendait sur la toile cirée, le 8 et le 0 déjà plantés dedans. À côté, son pilulier. Vide, comme tous les dimanches midi.

J'ai arraché le double de ses clés de mon trousseau. Je me suis retourné un ongle. J'ai rien senti.

J'ai planté les clés dans la chantilly, entre le 8 et le 0. J'ai posé le pilulier dessus. Et j'ai porté le gâteau jusqu'à mon frère.

— Ce soir, c'est toi qui le remplis.

— T'es malade ? J'habite à Paris.

— Justement.

Papa a repris son couteau.

— Laisse-la. Elle revient toujours.

Au bout de la table, Tata Monique avait son sac à main sur les genoux. Ses lèvres bougeaient. Comme sur sa chaise pliante.

Je suis partie chercher mes affaires dans la chambre du fond. Celle où je dors les nuits où il respire mal.

Tata Monique m'a suivie. J'ai entendu sa canne sur le carrelage, puis la porte.

Elle m'a pris le menton. Son pouce s'est posé sur ma cicatrice, pile là où Maëlle met le sien.

Ses lèvres ont refait le mouvement du bord de l'eau. Avec le son, cette fois.

— ENCORE. Comme pour toi.

Son pouce a appuyé.

— C'était pas le vélo.

La veille, j'avais couru dans la rivière. Là, j'arrivais plus à lever un bras.

Par la fenêtre, je voyais Maëlle grimper sur les genoux de son Papi. Je pouvais sortir la prendre et plus jamais revenir. Ou sortir, et lui poser la question devant tout le monde.

Tata Monique a ouvert son sac à main et elle l'a renversé sur le lit. Un maillot de bain de toute petite fille est tombé, rouge, encore raide de vase, et avec lui :

11/09/2026

Mon mari a posé le STYLO devant ses 18 bougies. Son frère SAIGNAIT du nez sur la nappe. On lui prend sa MOELLE depuis ses 4 ans. Depuis ce soir, elle a le droit de dire NON. Et elle sait toujours pas pourquoi elle est née, ni pourquoi on l'appelle le cadeau du Bon Dieu, ni ce qu'on a fait pour que ce soit elle.

Elle a regardé le stylo. Puis les gouttes sur la nappe. Puis moi.

Mon mari a enlevé le capuchon.

Il lui a mis le stylo dans la main, et il a refermé ses doigts dessus.

Elle a rouvert la main, doigt par doigt, et le stylo a roulé dans la crème.

Et puis elle a parlé.

— Je signerai quand on me dira pourquoi c'est toujours moi.

Mon mari a répondu sans lever les yeux.

— Parce que t'es la seule compatible. Signe.

Moi, j'ai coupé le gâteau.

Parce que moi, je sais pourquoi c'est elle. Ça tient sur une feuille. Et cette feuille peut sauver mon fils, ou me coûter ma fille.

😢💔⚠

CHU de Lille, service des maladies du sang. Mon fils entre en chambre stérile lundi prochain.

Ma fille est convoquée au tribunal judiciaire jeudi à 9 h 30, pour consentir au prélèvement.

Lundi, ils commencent la chimio. Une chimio qui rase ce qui reste de la moelle de Lucas, pour faire de la place.

Après, on peut plus revenir en arrière.

Si Manon dit non une fois que c'est parti, mon fils meurt dans sa chambre stérile. Pas dans un an. En quelques semaines.

Au tribunal, la juge doit s'assurer que son consentement est libre et éclairé. C'est écrit comme ça, sur la convocation.

Éclairé. Elle sait même pas comment elle est née.

Lucas a 24 ans et il pèse 51 kilos. Dans son portefeuille, il a toujours le dessin qu'elle lui a fait après la première fois : deux bonhommes, un grand et un petit, reliés par un tuyau rouge.

Elle avait 4 ans. Elle se souvient de rien. Elle croit qu'elle avait dit oui.

Depuis, le greffon de son frère a jamais tenu tout seul. Quatorze ans de rustines. Chaque rustine, c'était elle.

Cet été, il a lâché.

Au village, tout le monde croit qu'elle est arrivée toute seule, six ans après Lucas. Le cadeau du Bon Dieu. C'est mon mari qui l'a dit le premier, à la maternité, devant sa mère. Lui qui met jamais les pieds à l'église.

Le Bon Dieu, c'était Bruxelles.

En France, il y avait deux ans d'attente pour ce genre de tri. Lucas avait pas deux ans devant lui.

Là-bas, ils ont fait neuf embryons. Au troisième jour, ils ont prélevé une cellule sur chacun, et tout est revenu sur une feuille à colonnes.

Ma fille, avant d'être ma fille, c'était une croix dans la bonne case.

Moi, j'avais fait une hyperstimulation. J'étais couchée à l'hôtel avec le ventre gonflé. C'est mon mari qui allait voir les biologistes.

Il a rangé la feuille dans une pochette bleue, au fond de la boîte en fer du buffet. Personne l'a jamais rouverte.

Mardi, mon mari a appelé l'hôpital pour dire qu'elle signerait.

Mardi soir, sa mère a fait dire une messe pour Lucas, à l'église du village. Le curé a lu l'intention au micro : pour Lucas, et pour Manon, que Dieu a mise sur sa route pour le sauver.

Toute l'église s'est retournée vers elle. Elle a pas bougé. Elle serrait le banc à deux mains.

Mercredi, mon mari a appelé l'agence de Montpellier. Il se porte plus garant pour son studio.

Sa licence de psycho commence lundi. Le même lundi que la chimio de son frère.

Il l'appelle Numéro 2 depuis la maternité. Elle lui répond « oui, chef » en levant les yeux au ciel. Depuis lundi, il l'appelle plus du tout.

Mercredi soir, je l'ai trouvée en train de faire sa valise quand même. Elle roulait ses tee-shirts comme je lui ai appris, pour gagner de la place.

— Tu fais quoi, là ?

— Je prends le train dimanche. Avec ou sans studio.

Elle a remonté son pull dans le dos, sans que je demande rien. Quatre petits points blancs, en haut des fesses, deux de chaque côté.

— 4 ans. 11 ans. Et les piqûres à 15.

Elle a redescendu son pull.

— Je suis sa sœur, ou sa pharmacie ?

J'ai replié un tee-shirt qui était déjà plié.

À 23 h 40, Lucas m'a écrit : « Maman, force-la pas. »

Trois petits points. Puis : « Et Bruxelles, tu lui dis jamais. »

Mon fils savait.

Depuis quand, j'en sais rien. Il a jamais rien dit. Il a juste gardé le dessin.

À 2 h du matin, je suis descendue au buffet. J'allais la réveiller et lui mettre la feuille dans les mains.

La boîte en fer était à sa place. Les carnets de santé. Le livret de famille. Les dents de lait dans leur petit sachet.

Pas de pochette bleue.

J'ai tout vidé sur la toile cirée. Deux fois.

Dans cette maison, y a qu'une personne qui touche aux papiers.

Le double des clés du Kangoo était dans le tiroir à bazar, sous les piles et les élastiques.

Dans le garage, mes mains tremblaient tellement que la clé est tombée sous la voiture. Je me suis allongée sur le béton pour la ravoir.

J'ai ouvert le coffre avec la clé, pas avec le bip.

Sa caisse à outils. Le plateau des forets. Et dessous, pliée en deux, la pochette bleue.

Il l'avait sortie de la maison.

L'en-tête était en flamand. J'avais oublié ça. Il y avait aussi la photo qu'ils nous avaient donnée le jour du transfert. Une petite boule grise. Ma fille, à cinq jours.

Et puis la feuille. Les colonnes, les numéros, les croix.

Le néon du garage a claqué.

Mon mari était en haut des trois marches, pieds nus, ses lunettes à la main.

— Remets ça où tu l'as trouvé.

— Dans ta caisse à outils ?

— Pour que tu fasses pas de bêtise.

— Elle a le droit de savoir pourquoi elle est née.

— Tu lui dis ça, elle signe. Et t'as plus de fille.

— Et ton garant, c'est pas pour qu'elle signe ?

— Moi, je sauve mon fils.

— C'est aussi ma fille, Thierry.

Il a descendu une marche. J'ai reculé contre le Kangoo, la feuille dans le dos.

— Lucas sait. Pour Bruxelles.

Il s'est arrêté.

— Il sait quoi, exactement ?

Il a demandé ça en regardant la feuille. Pas moi.

— Y a rien d'autre sur cette feuille. Rien.

Au-dessus de nous, le parquet a craqué. La chambre de Manon est juste au-dessus du garage.

On s'est tus tous les deux. On a attendu. Plus un bruit.

J'ai mis le pied sur la première marche, juste à côté de lui, la feuille serrée contre mon ventre.

Il m'a pas retenue. Il a juste dit, tout bas :

— Vas-y. Mais montre-lui aussi la ligne du dessus.

Il a dit ça comme on dit bonne nuit.

La ligne du dessus.

Sur la feuille, il y avait DEUX croix.

Deux embryons sains. Deux qui avaient la moelle de Lucas. Ils en remettaient qu'un.

À Bruxelles, mon mari est revenu de chez les biologistes. Il s'est assis au bord du lit de l'hôtel, et il a dit : le deuxième.

J'ai dit d'accord.

J'ai jamais demandé pourquoi. Pas une fois en dix-neuf ans.

Numéro 2.

Lundi, ma fille avait réussi à ouvrir la main. Moi, j'arrivais plus à ouvrir la mienne.

Si je monte, elle signe jeudi, pour lui, et elle nous regarde plus jamais. Si je redescends, elle choisit toute seule, libre, comme c'est écrit sur la convocation. Et peut-être contre lui.

J'ai tourné la feuille vers le néon. Au bout de la ligne du dessus, dans la dernière colonne, celle que j'avais jamais lue :

10/09/2026

Mon frère a REPOUSSÉ l'ordonnance de ma fille avec son couteau. Elle était en DIALYSE pendant le dessert. Ma sœur a posé son ASSIETTE dessus. Ils ont débarrassé la table, le PAPIER dessus. Et moi, 24 ans que je vis avec un seul rein, celui que j'ai donné à 22 ans à l'homme qui vient de repousser la feuille avec son couteau à beurre.

J'ai récupéré le papier sur la pile d'assiettes. Il y avait de la sauce dessus. Ma sœur a mis le lave-vaisselle en route.

Le soir même, mon frère a quitté le groupe WhatsApp de la famille.
Le lendemain, sa fille a bloqué mon numéro.
Deux jours après, la néphrologue a parlé de poser un cathéter dans le cou de Manon.

Et puis, ma mère.

Elle a pas demandé comment allait sa petite-fille. Elle a demandé si j'avais gardé la feuille. Elle m'a fait répéter le mot compatible trois fois.

Ce qu'elle gardait dans sa boîte à biscuits en fer a fini de casser ma famille.

😱😮⚠

CHU de Tours, néphrologie. Lundi, mercredi, vendredi, quatre heures à chaque fois. Ma mère, 79 ans, morphine à domicile depuis le 6 mars.

Manon a 17 ans. Elle passe le bac en juin. Elle m'a demandé si elle pourrait quand même partir en internat l'année prochaine. J'ai dit oui. J'en sais rien.

Le mercredi, je la regarde derrière la vitre. Elle a une fistule au bras gauche, on dirait une corde sous la peau. Elle met un pull même quand il fait 28.

Son père a fait le test avant tout le monde. Incompatible. Moi, on m'a même pas laissée finir ma phrase. On donne pas deux fois.

La néphrologue m'a parlé de la liste nationale. Pour son groupe, c'est cinq ans d'attente. Cinq.

Alors j'ai fait le tour de la famille avec une pile d'ordonnances et un stylo dans le sac.
Corinne m'a dit qu'elle avait ses enfants à elle.
Mon oncle m'a dit qu'on est pas des pièces détachées.
Ma cousine a mis un cœur sur mon message. Et c'est tout.
Sébastien a répondu par un vocal de quatre secondes. Désolé, c'est pas si simple.

Il a mon rein depuis 24 ans. Il court le dimanche. Il met des photos avec son dossard.

Ma tante a écrit sur le groupe qu'on lave son linge sale en famille. Le dimanche d'après, elles étaient toutes à la messe à parler de maman qui souffre. Personne a parlé de la petite qui passe ses après-midi branchée à une machine.

Manon m'a dit d'arrêter de demander. Elle a dit que c'était humiliant. Elle a dit ça avec l'aiguille dans le bras.

Ma mère, elle, m'appelait tous les soirs. Jamais pour Manon.

Un soir, elle m'a proposé de mettre son appartement au nom de ma fille. Elle avait déjà appelé le notaire. Sous morphine, à 79 ans, elle avait trouvé la force d'appeler le notaire.

J'ai reparlé du test pour la famille. Elle a raccroché. Elle m'a rappelée dix minutes après pour me parler de son souffle au cœur.

Chez nous, c'est une phrase qui se transmet. Maman a un souffle. Maman peut pas. On la répète depuis que je suis gamine.

J'ai jamais vérifié. On vérifie pas sa mère.

— Laisse ta famille tranquille, Sandrine.

Elle m'a dit ça avec sa voix de tous les jours. Celle qui me demande de baisser le chauffage.

Je l'ai croisé dans le couloir du quatrième. Il venait voir maman. Manon était deux étages plus haut. Il les a pas montés.

— Moi j'ai déjà donné, Sandrine.
— T'as reçu.

Il a regardé ses chaussures. Puis il a relevé la tête.

— T'as choisi de donner. Personne t'a forcée.

Il a dit ça devant l'aide-soignante. Elle a baissé les yeux pour nous deux. Il est reparti par l'escalier pour pas attendre l'ascenseur avec moi.

Le soir, l'infirmière pouvait pas passer chez maman. J'y suis allée. Elle dormait la bouche ouverte, le radiateur à fond, comme toujours.

Elle s'est réveillée juste pour me demander sa carte Vitale. Dans la boîte à biscuits, comme depuis quarante ans.

J'ai vidé la boîte sur la nappe cirée.
Le carnet de la Caisse d'Épargne. Les tickets de mutuelle pliés en quatre.
Le faire-part de papa.
Une mèche de cheveux dans du papier cristal.
Une photo de Sébastien à l'hôpital, avec le drain et le pouce levé.
Mon permis de conduire, celui qu'elle m'avait payé l'année d'après. Je trouvais ça normal, à l'époque.

Et tout au fond, une enveloppe du CHU. Ouverte. Avec un élastique autour.

J'ai dû mettre mes lunettes pour lire. C'est ça, le pire.

Papier à en-tête. Service d'immunologie. Son nom à elle, en haut, tapé à la machine.
Groupe sanguin. Typage tissulaire.
Et une ligne SURLIGNÉE au feutre jaune.

Donneur envisageable. Quatre antigènes sur six.
En dessous : bilan cardiaque, NORMAL.
Daté du 12 mars 1998.

Mon opération, c'était le 6 avril.

De sa chambre, elle a appelé.

— Sandrine ? T'as trouvé ?

J'ai dit oui. Elle a rien répondu. J'ai entendu le lit grincer. Elle s'est tournée face au mur.

Mon téléphone a vibré. Manon : t'es où ?

J'ai pris la feuille en photo. Trois fois. La troisième est floue, mes mains tenaient plus.

J'ai regardé ma cicatrice. Onze centimètres. Je les connais par cœur.

Depuis mes 22 ans, elle m'a toujours dit de mettre un maillot une pièce. Pour pas choquer les gens à la piscine.

Elle était compatible. Elle a laissé sa fille de 22 ans monter sur la table à sa place.

C'est pas mon frère qui m'a pris un rein. C'est elle qui a choisi lequel de ses enfants passerait sur le billard.

Le feutre jaune, c'est elle. Elle a lu. Elle a surligné. Elle a rangé la feuille entre mon permis et les tickets de mutuelle, et elle a dormi vingt-quatre ans dessus.

J'ai pas pleuré. J'ai remis l'élastique autour de l'enveloppe.

Si je sors ce papier, mon frère fera la prise de sang rien que pour me faire taire. Ou il me parle plus jamais, et Manon perd les trois derniers noms de sa liste.

Et ma mère part en sachant que je sais.

J'ai poussé sa porte avec le coude, la feuille pliée dans la main. Elle a ouvert les yeux avant que je m'assoie. Elle a regardé ma main, et elle a dit :

09/09/2026

😱 La barque s'est RETOURNÉE et ma nièce a huit ANS. Il y a un seul gilet à bord et mon beau-frère le TIENT. Il sait pas nager et il le lâche pas. 😡

Louna est accrochée à la coque avec les deux bras, du côté du courant.
Manu est à trois mètres d'elle, la tête à moitié sous l'eau, le gilet orange serré contre lui. 😮

Le courant nous pousse vers le barrage. Il y a trois cents mètres, peut-être un peu plus. Louna glisse. Elle reprend, elle glisse encore. La coque est peinte et il y a de la mousse dessus. L'eau est à onze degrés et je le sens dans les mains au bout de quarante secondes.

Et puis j'ai nagé vers lui.

Il le porte pas. Il le tient à bout de bras, au-dessus de l'eau, et il coule à moitié à cause de ça.
Dans l'autre main il a la pagaie, et il la pousse devant lui.

Ce que j'ai fait dans les vingt secondes qui ont suivi, je le raconte pour la première fois.

😱😮⚠

Le bras mort de la rivière, en amont du barrage, à trois cents mètres. La barque était celle du père de mon beau-frère, sans gilet adulte à bord. C'était un dimanche d'avril, l'eau était à onze degrés. J'ai gardé la pagaie.

C'est moi qui ai voulu sortir la barque.

Repas de famille, vingt-deux personnes, un dimanche d'avril où il faisait vingt degrés au soleil.
J'ai dit qu'on allait faire un tour jusqu'à l'île. Louna a sauté partout. Ma sœur a dit vas-y.
Manu est monté parce que sa fille montait.

Il y avait un gilet à bord. Un seul, taille enfant, orange, avec les sangles réglées.

Manu a quarante-trois ans et il sait pas nager.

Tout le monde le sait dans cette famille. C'est une blague depuis quinze ans.
À la mer, il reste à la serviette. Aux mariages, on lui dit de pas s'approcher du bassin.
Il rit avec les autres. Il a toujours ri avec les autres.

On a chaviré à cause d'une branche sous l'eau, à quarante mètres de la berge.

Ça va très vite. Il y a un côté qui monte et après il y a plus de barque, il y a du bruit et du froid.
J'ai bu la tasse, je suis remontée, j'ai cherché Louna et je l'ai vue accrochée à la coque.
Manu était de l'autre côté.

Il criait pas. C'est ça que je revois. Il criait pas, il soufflait.

Sur la berge, il y avait quatre personnes. Ma sœur, mon beau-père, une cousine, et le gamin des voisins.
Mon beau-père a couru vers le ponton chercher la perche.
Ma sœur hurlait le prénom de sa fille, debout dans la vase jusqu'aux genoux, sans avancer.

J'ai vu le gilet orange dans les mains de Manu et j'ai pas réfléchi une seconde.

J'ai nagé sur lui. Je lui ai attrapé le poignet et j'ai tiré.
Il a résisté. Il a serré. J'ai tiré plus fort, avec les deux mains, et j'ai mis un genou dans son épaule pour prendre appui.
Il a lâché et il est passé sous l'eau.

Je suis partie avec le gilet vers Louna sans me retourner.

Douze mètres. J'ai nagé douze mètres avec un gilet orange dans une main et j'ai pas tourné la tête une seule fois.
Derrière moi, ma sœur criait quelque chose que j'ai pas compris. Je croyais qu'elle criait pour sa fille.

Je le lui ai passé par les bras dans l'eau, ça a pris du temps parce que ses doigts s'ouvraient plus.
Elle m'a dit papa. Elle a dit ça deux fois, calmement, en claquant des dents.
Quand je me suis retournée, il y avait plus personne à l'endroit où était Manu.

Il est remonté à quatre ou cinq mètres, puis il a coulé encore.

Mon beau-père est arrivé avec la perche et il a réussi à l'accrocher au bout du deuxième essai.
Ils l'ont tiré sur la vase à trois. Il a vomi de l'eau pendant deux minutes et il a mis longtemps à parler.
Les pompiers l'ont emmené. Vingt-quatre heures d'observation, une pneumopathie d'inhalation, rentré le mardi.

Louna a rien eu. Elle a fait un dessin de la barque à l'école le jeudi.

Sur la berge, pendant qu'ils s'occupaient de lui, la pagaie a dérivé vers les roseaux.
Le gamin des voisins est allé la chercher avec un bâton et il me l'a rapportée sans rien dire.
Je l'ai gardée sur les genoux dans la voiture jusqu'à la maison.

Personne dans la famille m'a dit merci. Personne m'a rien reproché non plus.
Ma sœur m'a serrée dans ses bras à l'hôpital, très fort, très longtemps, et après elle m'a plus appelée pendant deux semaines.
Manu m'a envoyé un message le mercredi : « ça va, ne t'en fais pas ».

Mon beau-père, lui, a arrêté de me regarder.

Il était sur le ponton avec la perche. Il a tout vu, de face, à quarante mètres.
Au repas de Pâques, il m'a passé le plat sans lever les yeux, et il l'a fait trois fois de suite.
Le gamin des voisins, celui qui m'a rapporté la pagaie, a raconté quelque chose à sa mère et sa mère l'a raconté au boulanger.

Depuis, dans ce village, il y a une version de cette journée qui est pas la mienne.

Le samedi, j'ai ressorti le gilet du coffre pour le rendre à mon beau-père.

Il avait séché plié en deux dans le sac. Le tissu était raide et il sentait la vase.
J'ai retourné les sangles pour vérifier les boucles, parce que ma sœur m'avait demandé si elles avaient tenu.
Sur la sangle intérieure, celle qui passe entre les jambes, il y avait quelque chose d'écrit au marqueur, à moitié effacé par l'eau :

09/09/2026

Ma mère est TOMBÉE dans la cour, dehors, à moins six. La route est en GLACE et le SAMU monte pas. Mon oncle a la CLÉ du hangar à sel et il refuse.

Elle est sur le côté, entre la voiture et le tas de bois, avec un bras coincé sous elle.
Je peux pas la relever seule. J'ai essayé trois fois et la troisième je l'ai fait crier.

Le SAMU s'est arrêté en bas de la côte, à cinq cents mètres, feux allumés.
Le chauffeur est descendu, il a fait dix pas sur la route et il a glissé sur les deux mains.
Les pompiers ont dit pareil : tant que c'est pas salé, personne monte.

Et puis il a rien dit.

Gilbert a ouvert sa porte, il m'a écoutée, et il a pas répondu.
Derrière lui, sur le mur de l'entrée, la clé du hangar était accrochée à son clou. Il s'est pas retourné pour la cacher.

Ce que j'ai trouvé dans ce hangar après avoir défoncé la porte, je m'y attendais pas du tout.

😮🥶⚠

Le hameau est en haut d'une côte de cinq cents mètres, exposée nord, jamais salée par le département. Le hangar communal est derrière l'ancienne école, à huit cents mètres. Il faisait moins six. J'ai gardé la barre à mine dans le coffre.

Maman a quatre-vingt-un ans et elle sort le chien tous les soirs à la même heure.

Elle est tombée à 19 h 40. Je l'ai entendue depuis la cuisine parce que le chien s'est mis à aboyer sans arrêter.
Elle avait mis son manteau mais pas de bonnet. Ses cheveux ont gelé contre le gravier, et ça je peux pas l'oublier.
J'ai posé la couette du lit sur elle et je me suis allongée par-dessus.

Le régulateur au téléphone m'a dit de pas la bouger et de la couvrir. Il m'a demandé si on pouvait saler.

Gilbert habite la troisième maison. Soixante-sept ans, veuf, ancien cantonnier.
C'est lui qui a la clé du hangar depuis quinze ans. C'est bénévole. La mairie lui donne un bon d'essence à Noël.
C'est le frère de ma mère.

J'ai couru chez lui en tenant les murs. Trois minutes pour cent cinquante mètres.

— Gilbert. Maman est par terre dans la cour.
— J'ai vu le camion en bas.
— Il faut saler la côte. Tout de suite.
— …
— Gilbert.
— …

Il est resté dans l'encadrement, en gilet, avec la lumière de la télé derrière lui.
Il a pas dit non. Il a rien dit du tout. Il a regardé mes chaussures.
J'ai crié des choses que je vais pas répéter, et il a encaissé sans bouger d'un centimètre.

Il y a deux ans, le hangar communal a été vidé pendant une nuit d'août.

Une débroussailleuse, une tronçonneuse, deux souffleurs, une meuleuse. Quatre mille euros de matériel.
La porte était pas forcée. Elle avait été ouverte avec la clé.
Gilbert a dit à la mairie qu'il avait dû oublier de fermer.

Le village l'a jugé en trois jours. Le vieux qui a laissé piller le hangar.
Il a plus été invité au repas des chasseurs. Il a arrêté de venir au café le dimanche.
Ma mère l'a défendu au début, et puis elle a arrêté aussi, parce que c'est fatigant de défendre quelqu'un.

Mon fils Kévin avait vingt-deux ans à l'époque et une dette de jeu en ligne.

Je l'ai su en novembre, trois mois après. Il me l'a dit en pleurant dans ma cuisine et il m'a fait jurer.
J'ai rien dit à personne. J'ai laissé Gilbert porter ça deux ans.
Je me suis dit qu'il était vieux, qu'il avait pas d'enfants, que ça lui coûtait moins qu'à Kévin.

Voilà ce que j'étais en train de lui crier à la figure, sur son perron, à moins six.

Je suis allée chercher la barre à mine dans le coffre de la voiture et j'ai descendu les huit cents mètres à pied, sur le bas-côté gelé, en me tenant aux piquets de clôture.

La porte du hangar est en tôle sur un cadre bois. Elle a cédé au quatrième coup, au niveau du gond du bas.
Il y a eu un bruit énorme dans le noir et un chien a aboyé quelque part dans le hameau.
J'ai allumé la lampe du téléphone.

Le bac à sel est au fond à droite. J'ai rempli deux seaux et j'ai commencé à remonter.

Cinq cents mètres à saler à la main, par poignées, en marchant en crabe.
Il m'a fallu quatre allers-retours. Le troisième, j'avais plus de sensation dans les doigts et je m'y prenais avec le poignet.
Le SAMU montait derrière moi au pas, à trois mètres, feux allumés, sans klaxonner.

Au deuxième aller-retour, il y avait quelqu'un dans le hangar.

Gilbert avait sorti le tracteur de son hangar à lui et attelé l'épandeur. Il chargeait le sel à la pelle, tout seul, dans le noir.
Il m'a pas parlé. Il m'a pas regardée.
Il a fait les deux derniers cents mètres avec le tracteur et c'est comme ça que l'ambulance est arrivée dans la cour à 20 h 51.

Ils ont emmené maman à 21 h 05. Fracture de l'humérus. Hypothermie légère. Elle est rentrée le surlendemain.

C'est en retournant fermer le hangar comme je pouvais que j'ai vu le fond, avec la lampe.

Sur l'établi du fond, alignées contre le mur, il y avait cinq machines.
Une débroussailleuse, une tronçonneuse, deux souffleurs, une meuleuse. Neuves. Encore dans leurs cartons ouverts, avec les colliers plastique.
Elles sont là depuis longtemps, il y a de la poussière dessus.

Sur le carton du plus grand, il y avait un ticket de caisse scotché, plié en deux, décoloré par le temps.
Je l'ai déplié avec les ongles parce que mes doigts marchaient plus.
En haut, il y avait une date d'il y a deux ans, et en dessous, le nom de la personne qui avait payé :

Adresse

Marseille

Téléphone

+33635264589

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