15/12/2025
Spiritualité, échange et dérives modernes
Dans les sociétés traditionnelles, la spiritualité ne se vendait pas. Elle ne s’affichait pas, ne se marketait pas, ne se tarifait pas à la séance. Les chamanes, guérisseurs et guides spirituels occupaient une place centrale, mais jamais dominante. Leur rôle était de servir l’équilibre du groupe, pas de s’enrichir sur la détresse des autres.
Chez les peuples de Sibérie, d’Amazonie, d’Afrique ou d’Amérique du Nord, le chaman ne fixait pas de prix. Il recevait ce que la communauté pouvait offrir : de la nourriture, un soutien, un objet, du temps. Parfois rien d’autre que du respect. L’échange existait, oui, mais il était souple, humain, et surtout dépourvu de contrainte. Faire payer l’aide spirituelle comme une dette était souvent perçu comme dangereux, car cela rompait l’équilibre entre le don, l’intention et le sacré.
Aujourd’hui, cette logique a été inversée. Sous couvert de spiritualité, une industrie entière s’est construite. Voyance à la minute, tirages de tarot à prix fixe, soins énergétiques facturés comme des produits haut de gamme. Des pseudo-spirituels affirment vouloir « aider », tout en établissant des grilles tarifaires dignes d’entreprises de services.
Le problème n’est pas l’échange. Il l’a toujours été et restera nécessaire. Le problème, c’est la transformation de la quête intérieure en commerce. Là où le chaman traditionnel dépendait de la communauté, le pseudo-guide moderne crée une dépendance chez celui qui consulte. Il vend des réponses, entretient la peur, promet des protections, des nettoyages, des libérations… toujours renouvelables, toujours payantes.
Chez les chamanes, l’objectif était clair : rendre la personne plus autonome, plus responsable, plus alignée avec elle-même et avec le monde. Aujourd’hui, trop souvent, la spiritualité commerciale fait l’inverse. Elle enferme, elle culpabilise, elle fait croire que sans intervention extérieure et sans paiement ; rien ne peut aller mieux.
Quand l’aide devient une facture, elle cesse d’être sacrée. La relation se désacralise, se déshumanise. Celui qui souffre n’est plus un être en chemin, mais un client. Sa vulnérabilité devient une opportunité financière.
Une spiritualité réellement saine serait plus proche de celle des anciens chamanes : simple, humble, ancrée dans l’échange sincère et la responsabilité mutuelle. Elle ne promettrait pas de miracles, ne jouerait pas avec la peur, et ne ferait pas du sacré un argument de vente.
Peut-être est-il temps de rappeler cette évidence oubliée : si la spiritualité se prétend au service de l’humain, elle ne devrait jamais prospérer sur son désarroi.