31/12/2025
L'autel des artistes de Paname (Officiel) et des arts d’influences intercontinentales. Média web / Diffusion / Communication pour toutes formes d’expressions artistiques, pour tous les évenements culturels et pour toutes les musiques.
💫 [L’interview]
Le ségazz de Philippe Thomas & Brothers
Le 9 janvier 2024, L'Autel des Artistes de Paname rencontrait le trompettiste Philippe Thomas à domicile, dans le sud-ouest de l'Île Maurice. Portrait.
Ce jour-là, Philippe Thomas nous reçoit « at home » à Case Noyale, au bord de l'Océan indien. Non loin, on entend le chant du coq ou les aboiements de chiens errants. En face, se dresse la montagne du Morne, là où les esclaves marrons se réfugiaient aux XVIIIème et XIXème siècle. Elle a servi de lieu de tournage au film Ni chaîne ni maîtres de Simon Moutaïrou. https://memoire-esclavage.org/le-morne-brabant
À Case Noyale, chez Philippe Thomas, l'ambiance est « roots » et décontractée. L'artiste, au visage cerné par des dreadlocks, arbore un large sourire en toute occasion. Il y a toujours du jus de fruit ou de la Phoénix, la bière locale, au frais pour les invités. Dans un coin de sa maison, Philippe s'est aménagé un « mini-studio, avec des percussions et des claviers. Au passage, il nous montre des disques vinyles de jazz glanés à la FNAC à Paris dès les années 1980 mais aussi sa collection de 45 tours de séga, la musique emblématique de l'Ile Maurice. Parmi ceux-ci, l'oeil se pose sur une galette des Features of life, excellent groupe mauricien au style psychédélique des années 1970-1980.
Ti Rosalie
Mais revenons à Philippe Thomas. Il est né le 28 février 1965 à Petite rosalie, près de Pamplemousse, au nord de l'île, dans une famille de musiciens, cinq frères et quatre soeurs. Deux d'entre elles sont respectivement chanteuse et bassiste. Une des compositions de Philippe s'intitule « Ti Rosalie » en hommage à ce petit village de son enfance. https://www.youtube.com/watch?v=gk7ziJPaXlg
Dans la maison familiale, (« la caz », en créole mauricien), il y a de l'ambiance en permanence même si les fins de mois sont difficiles. La maman Gisèle est mère au foyer et le papa Gabriel « Gaby » Thomas travaille dans une propriété sucrière, comme chauffeur de van. En parallèle, il est chef d'un orchestre familial les Blue valiants. « Notre père avait un parc à cochons, canards, poules. Pour se payer un ampli guitare il vendait un animal, puis un deuxième pour un autre ampli. Petit à petit il y a eu beaucoup d'amplis!» Les Blue valiants se taillent une réputation à l'île Maurice en jouant pendant les mariages, les bals et les fancy-fair, ces événements typiquement mauriciens pendant lesquels on peut se restaurer, faire des jeux et assister à des concerts. Dès neuf ans, Philippe chante, joue la guitare dans « l'orchestre B » des Blue Valiants. En 1979, il a quatorze ans. « Ma voix a mué, je n'arrivais plus à chanter certains morceaux. » Il tombe alors sur une vieille trompette Lark de son père à l'étage de la maison. « Il y avait des trous dedans que j'ai bouchés pour sortir des sons. », s'amuse t-il. Comme il se débrouille bien, son père lui en procure une neuve. Gaby Thomas lui présente aussi Claudio Cassimally, trompettiste phare à l'île Maurice, longtemps membre de l'Orchestre de la Police, le premier Mauricien à jouer de la flûte de pan. « Je prenais le bus pour aller voir Claudio chez lui à Tranquebar. Je revenais avec des devoirs, des gammes à reprendre, il m'enregistrait des morceaux sur K7. Il m'a appris à jouer à l'oreille. C'était quelqu'un de cool,, il aimait faire des gag. » Claudio Cassimally est décédé en 2021.
https://www.lemauricien.com/le-mauricien/hommage-adieu-au-legendaire-trompettiste-claudio-cassimally/461533/
https://www.youtube.com/watch?v=tJ47jZTM3kk
Philippe se forme aussi à l'harmonie jazz et à l'improvisation avec le saxophoniste Ernest Wiehe, ancien enseignant au Berklee college de Boston, figure tutélaire, avec Jocelyn Pitchen et Claude Armandine, du jazz à l'Île Maurice.
Segazz, sega+jazz
Philippe se prend de passion pour le jazz qu'il découvre sur la chaîne nationale la Mauritius broadcasting corportation (MBC) à travers les concerts de Louis Armstrong ou Dizzy Gillespie. En 1983, il a dix-huit ans et quitte l'île du dodo pour suivre ses deux frères Lindsay (claviers) et Roger (basse) au club Med. L'aventure des clubs Med permettra au jeune Philippe d'aller au Maroc, en Tunisie, à Marbella, en Espagne, en Martinique, au Japon... « On jouait de la musique de dancefloor le soir, et la journée je pratiquais la trompette, parfois six à huit heures par jour. » Sa persévérance paye puisque Philippe obtient une bourse pour étudier avec le Berklee college, d'abord avec l'Umbria jazz festival clinic à Pérouge, en Italie, puis à Boston en 1993. Aux États-Unis, il côtoie des musiciens connus et d'autres moins: «Les inconnus jouaient aussi bien que les têtes d'affiche parce qu'il y a tellement de musiciens là-bas! L'école terminait à 18 heures et on faisait des jam sessions jusqu'à minuit. Ça m'a fait progresser rapidement.» Un soir à New York, Philippe s'amuse à jouer des standards de jazz adaptés en séga mauricien, le style qu'il appelle le « segazz » (sega+ jazz) « Wynton Marsalis était dans la salle et il est monté sur scène jouer un solo sur A night in Tunisia. C'est quelqu'un de très relax. » Une autre fois au Wally's café jazz club à Boston, ¨Philippe jamme avec Roy Hargrove et le saxophoniste Kenny Garrett. Mais au fait, quel est le secret du segazz? Ces deux musiques sega et jazz puisent dans des racines africaines et sont issues de l'esclavage. « Pour les mélanger, il suffit de changer la rythmique, le séga ça se joue avec une mesure en 12/8, tout en gardant les harmonies du jazz. », raconte le trompettiste avec un léger sourire. Durant l'interview qu'il nous accorde ce 9 janvier chez lui, Philippe Thomas nous fredonne à titre d'exemple le standard de Benny Golson I remember Clifford avec un rythme sega.
https://www.youtube.com/watch?v=8K-JJZYG5U4
Pendant sa période états-unienne Philippe Thomas a enregistré comme sideman sur l'album de son camarade d'école, le bassiste canadien Mark Zubek Horse with a broken leg ( Fresh sound new, 2000) avec entre autres les saxophonistes Mark Turner et Seamus Blake. En France, le trompettiste mauricien côtoie les jazzmen François Jeanneau, Manuel Rocheman, Olivier Ker Ourio mais aussi la chanteuse ivoirienne Monique Séka. En 2001, Philippe Thomas, qui a le blues de son « paradis dans l'Océan Indien», se réinstalle définitivement à l'Île Maurice. Quatre ans plus t**d, sort la première version de Segazz, album des Thomas Brothers (Philippe, Lindsay et Roger). Le groupe part en freestyle, au rythme des bruits de bouteilles, sur le titre d'ouverture, dans la grande tradition du jazz: « A nou al zoué, pas koné ki pou zoué » (Allons jouer, on ne sait pas ce qu'on va jouer. »)
Sur Segazz, on retrouve des pointures comme le batteur Paco Séry, le bassiste mauricien Linley Marthe, le bluesman Éric Triton, le mythique Menwar et le réunionnais Frédéric Piot aux percussions et des chanteurs comme Jean-Alain Clency, fils de la vocaliste de séga Marie-Josée Clency. Cette excellente galette a été rééditée le 30 avril 2024 par le label mauricien Babani records. Elle est passée par le Midilive studio à Villetaneuse, a été remastérisée par l'ingénieur du son Neil Combstock, avec une nouvelle pochette signée par l'artiste-peintre Chloé P.
https://babani.bandcamp.com/album/segazz
La maison Mo'zar.
Sur son île, Philippe Thomas investit aussi le champ social. En 1996, est créé l'atelierMo'zar, dont la vocation est d'aider des jeunes de quartiers populaires de l'ïle Maurice, comme cité Roche-Bois ou Batterie cassée. Ils peuvent ainsi accéder à une éducation musicale et jouer dans des festivals internationaux à Cuba ou au Brésil. Le premier directeur artistique de Mo'zar le saxophoniste José Thérèse décède en 2014. Philippe Thomas reprend aussitôt le flambeau: « Cette initiative a permis de structurer des petits qui auraient pu faire des bêtises. Pour moi, c'est un devoir d'aider ces jeunes, car personne ne le ferait à notre place. On a des professeurs de guitare, de piano qui leur apprennent l'harmonie, l'improvisation. Pour moi, Mo'zar ce n'est pas une école, c'est une maison! » En 2019, deux de ces jeunes élèves issus de milieux populaires, Axel Hon Fat et Jazzy Christophe ont décroché une bourse pour étudier au prestigieux Berklee college de Boston. Pour Philippe Thomas, c'est une source de fierté, même si ce n'est pas son genre de pavoiser. En 2020, il a fait l'objet d'un remarquable documentaire de Gopalen P. Chellapermal Le jazz du bout des lèvres qui raconte cet incroyable parcours.
https://www.youtube.com/watch?v=BH0Llk6Pp6k
Les deux aînés de Philippe, Roger et Lindsay vivent en Europe, où ils accompagnent la Compagnie créole ou la tournée Stars 80. De son côté, le trompettiste, tout en ayant sa base à l'île Maurice, va jouer l'été à la Réunion, Madagascar, l'Afrique du Sud... « Je suis freelance. On m'appelle régulièrement pour enregistrer en studio sur des productions de sega, seggae, reggae, rap et bien sûr du jazz. » On peut ainsi l'entendre aux côtés d'artistes mauriciens comme Damien Élisa, Otentik street brothers, Berty Fleury, Zulu, Monaster ou encore Lionkklash. « Les autres musiques c'est facile à jouer pour moi, mais le jazz il faut vraiment apprendre en permanence! »
À l'occasion de l'anniversaire du musicien le 28 février 2025, les Thomas Brothers, se sont reformés au Caudan arts centre, à Port-Louis, la capitale. Et l'histoire continue, les Thomas Brothers ont un autre album « sega jazz » en préparation. Philippe mise plus que jamais sur le développement du jazz sur son île. « Il y a des événéments comme le Mama jazz mais on pourrait aller plus loin. On a changé de gouvernement. Le Premier ministre actuel Navin Ramgoolam est batteur. On espère que dans le futur les initiatives culturelles vont se multiplier. » Wait and see!
https://www.youtube.com/watch?v=uZdpyjoBR9k
Question bonus Thé ou café
Si vous n'étiez pas musicien que feriez-vous?
Je pense que j'aurai été chauffeur de taxi, et pourquoi pas à New York parce que c'est la Mecque du jazz!
Pour aller plus loin:
https://babani.bandcamp.com/
https://www.facebook.com/thomasbrothers.mu/?locale=fr_FR
https://www.actogether.mu/fr/trouver-une-ong/mozar-espace-artistic
Un entretien réalisé par Julien Le Gros
Pou 10e Zourne Internasional Jazz, lekip Babani partaz ar zot an exklizivite enn konser Segazz avek Thomas Brothers an Livestream. Enn konser ki’nn anrezistr...