28/08/2026
HAÏTI : L’ÉTAT RECULE, L’ABANDON S’INSTALLE
Il faut regarder la réalité haïtienne en face, sans chercher à l’adoucir avec des formules convenues, des communiqués administratifs ou des promesses dont la population ne perçoit plus les effets.
Depuis plusieurs années, Haïti s’enfonce dans une crise dont les conséquences ne se mesurent plus uniquement au nombre d’attaques, d’enlèvements ou de victimes. Elles se lisent dans les rues qui se vident, les familles qui quittent leur quartier quelques heures avant une nouvelle offensive, les commerces qui ferment, les écoles qui interrompent leurs activités et les entreprises qui hésitent à investir.
Mais il y a quelque chose de plus profond encore : la peur a fini par entrer dans les habitudes.
À Port-au-Prince comme dans d’autres régions du pays, la violence n’est plus seulement un événement exceptionnel. Elle est devenue un élément autour duquel on organise sa vie. On réfléchit avant de prendre une route, on évite certains quartiers, on appelle un proche pour vérifier qu’il est bien arrivé. Certaines familles gardent même un sac prêt à partir, au cas où il faudrait quitter leur maison dans l’urgence.
Ce n’est pas une manière normale de vivre.
Et c’est précisément à cet endroit que la question de l’État doit être posée.
Un État peut manquer de moyens. Il peut être confronté à des groupes armés puissants, à une économie affaiblie et à des institutions qui fonctionnent mal. Il peut même lui falloir du temps pour rétablir son autorité. Mais il ne peut pas demander indéfiniment à sa population de s’adapter à son propre recul.
Car lorsqu’un État abandonne progressivement un espace, quelqu’un finit par l’occuper.
Un pays condamné à attendre
Le discours officiel, lui, continue souvent de suivre le même scénario.
Après une attaque, les condamnations sont publiées. Des réunions sont annoncées. Les autorités parlent de mesures urgentes, de renforcement des dispositifs de sécurité, de rétablissement de l’ordre et de reprise du contrôle des zones affectées.
Puis les jours passent.
Pour les responsables publics, le temps peut se mesurer en réunions, en décisions administratives et en annonces. Pour la population, il se mesure autrement.
Une route bloquée peut empêcher un salarié de rejoindre son travail. Une école fermée signifie pour un enfant plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, d’apprentissage perdus. Un marché inaccessible peut priver une famille de revenus. Un quartier attaqué peut obliger des habitants à dormir chez des proches ou dans des conditions précaires.
C’est cette distance entre le langage du pouvoir et la réalité vécue par la population qui devient difficile à accepter.
Il serait injuste d’exiger d’un gouvernement qu’il règle en quelques semaines une crise qui s’est construite sur plusieurs décennies. La situation haïtienne est trop profonde pour cela.
Mais reconnaître la difficulté ne signifie pas renoncer à évaluer les résultats.
Lorsque les mêmes problèmes reviennent, que les mêmes annonces sont répétées et que la population continue de constater les mêmes reculs, une question finit nécessairement par s’imposer : la stratégie suivie fonctionne-t-elle réellement ?
Si la réponse est non, il faut pouvoir le reconnaître et changer de méthode.
Kenscoff ne doit pas devenir une tragédie de plus
Les événements de Kenscoff doivent être considérés avec le sérieux qu’ils méritent. Ils ne peuvent pas être réduits à une nouvelle séquence de violence dans un pays qui en compte déjà trop.
Ils posent une question plus large : quelle est aujourd’hui la capacité de l’État à anticiper les menaces et à protéger les populations avant qu’une attaque ne transforme une zone entière en territoire à risque ?
Derrière chaque communiqué publié après une offensive, il existe une réalité que les chiffres et les déclarations officielles ne racontent jamais complètement.
Des familles peuvent perdre un proche. Des maisons sont abandonnées. Des activités économiques s’arrêtent. Des enfants cessent d’aller à l’école. Des personnes âgées quittent un environnement où elles avaient parfois passé toute leur vie.
Et après le drame vient inévitablement la même interrogation : pourquoi n’a-t-on pas pu empêcher que cela arrive ?
Cette question ne doit pas être dirigée aveuglément contre les policiers qui interviennent sur le terrain. Beaucoup travaillent dans des conditions difficiles, avec des moyens limités et une pression considérable.
Le problème est aussi institutionnel. Il concerne le renseignement, la planification, la coordination, les moyens disponibles, la chaîne de commandement et la capacité des autorités à anticiper les offensives.
Une intervention après une attaque peut sauver des vies. Elle reste indispensable. Mais elle ne peut pas constituer à elle seule la preuve de la présence de l’État.
L’État doit aussi être présent avant la crise, dans le renseignement, la prévention et la préparation des interventions.
C’est là que se mesure une véritable politique de sécurité.
Les gangs sont une réalité. L’échec de l’État aussi.
Il faut être clair sur un point : les groupes armés portent une responsabilité directe et majeure dans la tragédie actuelle.
Ils tuent, enlèvent, rançonnent, incendient, déplacent des populations et imposent leur influence dans des territoires où l’autorité publique s’est considérablement affaiblie.
Il serait absurde de relativiser cette responsabilité.
Mais il serait tout aussi insuffisant de s’arrêter là.
Une question demeure : comment une telle emprise a-t-elle pu s’installer et durer aussi longtemps ?
Comment des groupes armés peuvent-ils menacer des axes stratégiques, perturber durablement la circulation des personnes et des marchandises et provoquer des déplacements massifs de population ?
Ces questions sont difficiles, mais elles sont nécessaires.
Dans une démocratie, demander des comptes au pouvoir ne signifie pas soutenir les criminels. Critiquer l’action d’un gouvernement ne signifie pas excuser les groupes armés.
Au contraire. Plus la menace est grave, plus les citoyens sont en droit d’attendre de l’État une stratégie claire, des objectifs précis et des résultats évaluables.
Dire que l’ennemi est puissant ne suffit plus.
Il faut expliquer comment l’État entend reprendre progressivement l’initiative, quels moyens il mobilise et selon quels critères il évalue ses propres résultats.
L’héritage ne peut pas devenir une excuse permanente
Les autorités actuelles n’ont pas créé à elles seules la crise haïtienne.
Le pays traîne depuis des décennies une accumulation de fragilités : instabilité politique, institutions affaiblies, pauvreté, corruption, faiblesse de la justice, circulation des a***s, manque de ressources publiques et incapacité successive des gouvernements à construire des institutions suffisamment solides.
Tout cela est réel.
Mais l’héritage ne peut pas tout expliquer.
Un gouvernement ne choisit pas toujours l’état dans lequel il trouve le pays. En revanche, il est responsable des décisions qu’il prend une fois qu’il exerce le pouvoir.
C’est cela, au fond, la responsabilité politique.
On ne peut pas demander à une population qui perd progressivement ses repères d’attendre indéfiniment au motif que le pays était déjà malade.
Il faut donc faire le bilan. Quelles mesures ont produit des résultats ? Lesquelles ont échoué ? Quels moyens ont été réellement mobilisés ? Quelles stratégies doivent être corrigées ou abandonnées ? Quelles institutions doivent être renforcées ?
Et lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous, qui assume ?
Ce sont des questions normales dans une démocratie. Elles ne devraient pas être transformées en affrontements politiques chaque fois qu’elles sont posées.
Demander des comptes ne détruit pas l’autorité. Cela rappelle simplement que l’autorité publique implique des responsabilités.
Le pays ne perd pas seulement des vies
Il existe une autre conséquence de la crise, moins visible dans les bilans sécuritaires : la destruction progressive des projets individuels.
Une personne qui quitte son quartier perd parfois beaucoup plus qu’une maison. Elle perd ses repères, son réseau, son activité, ses économies et parfois plusieurs années de travail.
Un petit commerçant qui ferme son entreprise ne figure pas nécessairement dans les statistiques des victimes de la violence. Pourtant, il en est aussi une victime économique.
Un jeune qui abandonne ses études parce que son établissement ne peut plus fonctionner normalement ne sera pas forcément comptabilisé dans un bilan sécuritaire.
Un entrepreneur qui renonce à investir en Haïti ne fait pas de bruit. Il prend simplement la décision de ne plus risquer son capital dans un environnement qu’il juge trop incertain.
À force de départs et de renoncements, le pays perd des compétences, des entrepreneurs, des travailleurs, des enseignants et des professionnels.
Il perd surtout une partie de ceux qui auraient pu participer à sa reconstruction.
La violence tue directement. Mais elle produit aussi une autre forme de destruction, plus lente : elle convainc ceux qui en ont les moyens de chercher ailleurs la stabilité qu’ils ne trouvent plus chez eux.
Le jour où l’impuissance devient normale
Le danger le plus profond n’est peut-être pas seulement la violence.
C’est l’habitude de vivre avec elle.
Lorsqu’une population intègre les barrages, les coups de feu, les routes fermées, les déplacements forcés et les annonces d’attaques à son quotidien, le rapport entre le citoyen et l’État change.
On ne demande plus seulement si l’État peut protéger. On cherche soi-même comment éviter le danger.
Changer de quartier. Fermer plus tôt. Modifier son trajet. Envoyer ses enfants ailleurs. Déplacer son commerce. Quitter le pays.
Ces stratégies peuvent permettre de survivre à court terme. Mais collectivement, elles témoignent d’un affaiblissement de l’autorité publique.
Lorsque les citoyens cessent progressivement de compter sur les institutions pour organiser leur sécurité, la crise sécuritaire devient aussi une crise de confiance.
Puis cette crise de confiance finit par toucher l’économie, l’éducation, les investissements et la légitimité même des institutions.
Que doit-on attendre de l’État ?
Le débat public haïtien ne peut pas rester enfermé dans le cycle des communiqués publiés après chaque catastrophe.
Les citoyens ont le droit de connaître les priorités nationales en matière de sécurité. Ils doivent pouvoir savoir quels objectifs sont fixés, quels moyens sont réellement disponibles et comment les opérations sont évaluées.
Ils doivent aussi pouvoir comprendre pourquoi certaines stratégies sont maintenues lorsqu’elles ne donnent pas les résultats attendus.
La question n’est pas de demander des informations opérationnelles qui pourraient mettre des vies en danger. Il s’agit d’exiger une véritable responsabilité publique.
Cela suppose notamment un meilleur renseignement territorial, une coordination plus efficace entre les institutions concernées, une police disposant de moyens adaptés, une justice capable de poursuivre les crimes graves et une administration suffisamment fonctionnelle pour accompagner la réponse sécuritaire.
Cela suppose aussi de protéger les populations déplacées, de maintenir autant que possible l’accès à l’éducation et de soutenir les activités économiques indispensables à la survie des communautés.
Surtout, cela suppose une stratégie lisible.
Un État ne peut pas tout régler en même temps. Il peut en revanche définir des priorités, mesurer ses progrès et expliquer ses échecs.
C’est ainsi que la confiance peut commencer à revenir.
Ce que les Haïtiens demandent n’a rien d’extraordinaire
La population ne demande pas qu’on lui promette que demain sera meilleur.
Elle demande de pouvoir vivre normalement.
Sortir de chez elle sans craindre de ne pas pouvoir rentrer. Envoyer ses enfants à l’école. Travailler. Ouvrir un commerce. Circuler entre deux villes. Cultiver une terre. Rentrer chez soi.
Ce sont des choses ordinaires.
Mais elles commencent à ressembler à des privilèges.
Et c’est peut-être l’un des signes les plus inquiétants de la crise.
Une République ne devrait pas présenter la vie normale comme une réussite exceptionnelle.
Une République ne peut pas vivre de promesses
Les gouvernements passent. Les responsables changent. Les coalitions se recomposent. Les discours sont renouvelés.
Mais les conséquences des décisions demeurent.
Les familles qui ont perdu un proche ne l’oublient pas. Ceux qui ont quitté leur maison savent pourquoi ils sont partis. Les entrepreneurs qui ont fermé leur entreprise connaissent le prix de l’insécurité. Les jeunes qui ont quitté le pays savent ce qu’ils ont laissé derrière eux.
La mémoire collective finira par juger ceux qui auront exercé le pouvoir.
Pas uniquement sur leurs discours, ni seulement sur leurs intentions, mais sur leurs résultats.
Haïti a déjà connu suffisamment de promesses, de transitions et de recommencements. Le pays n’a pas besoin d’une nouvelle succession de déclarations destinées à rassurer momentanément une population épuisée.
Il a besoin d’institutions capables de fonctionner, d’une police mieux structurée, d’une justice qui puisse faire son travail, d’un renseignement efficace, d’une administration opérationnelle et d’une autorité politique capable d’assumer ses décisions.
La situation est difficile. Personne ne peut sérieusement le nier.
Mais la difficulté ne peut pas devenir une excuse permanente.
Le véritable recul
Le recul de l’État ne se mesure pas uniquement aux territoires devenus dangereux ou aux quartiers où les habitants ne peuvent plus circuler librement.
Il se mesure aussi au moment où les citoyens cessent d’attendre quelque chose de lui.
Lorsqu’une mère ne croit plus qu’une intervention publique puisse protéger son enfant. Lorsqu’un commerçant ne pense plus que son activité puisse être protégée. Lorsqu’un entrepreneur ne croit plus que son investissement puisse survivre. Lorsqu’un jeune ne voit plus d’avenir dans son propre pays.
À ce moment-là, l’État n’a pas seulement perdu du terrain.
Il a perdu une part de la confiance qui fonde son autorité.
Cette confiance sera beaucoup plus difficile à reconstruire que des routes, des écoles ou des bâtiments administratifs.
C’est pourquoi l’impuissance ne doit jamais être présentée comme une fatalité.
Les gangs sont puissants. La crise est profonde. Les institutions sont fragiles. Mais c’est précisément pour cela que l’État doit être jugé avec davantage d’exigence, et non avec moins.
Haïti n’a pas besoin qu’on lui demande encore de patienter. Elle n’a pas besoin d’un nouveau calendrier de promesses. Elle n’a pas besoin qu’on lui explique une fois de plus que la situation est compliquée.
Elle le sait.
Elle la vit chaque jour.
Ce qu’elle attend désormais, ce sont des actes, des résultats et une responsabilité clairement assumée.
Un État qui recule peut encore reconquérir son autorité. Un État qui échoue peut encore corriger ses erreurs.
Mais lorsque l’abandon devient une habitude, lorsque la peur devient ordinaire et lorsque l’impuissance finit par sembler naturelle, c’est la relation même entre la République et ses citoyens qui se défait.
Haïti n’a pas besoin qu’on lui promette encore un lendemain meilleur.
Elle a besoin que l’État recommence, enfin, à être présent dans son présent.