10/07/2025
🌑 Chapitre 5 : La mise en garde
Le soleil se couchait lentement sur Dakar, étirant ses ombres dorées sur les façades ocre du quartier du Point E. Awa, assise sur le balcon de l’appartement qu’elle partageait avec Ndeye, tenait entre ses doigts une tasse de café à moitié vide. Le silence était inhabituel. Même les klaxons en contrebas semblaient avoir baissé le ton.
Depuis la nuit au jardin botanique, Malik ne lui avait plus envoyé aucun message. Aucun appel. Rien. Le carnet, elle l’avait soigneusement caché sous une pile de vieux manuels dans sa chambre. Elle n’osait pas encore le lire en entier. Il lui faisait peur. Et la peur, Awa n’y était pas habituée.
Elle n’en avait pas parlé à Ndeye. Quelque chose en elle résistait. Elle ne savait pas si c’était par loyauté envers Malik ou par instinct de protection. Peut-être un peu des deux.
Mais ce soir-là , quelqu’un frappa à la porte.
Un homme d’une soixantaine d’années entra, le regard grave, la peau usée par le soleil et les années de reportage. Il portait un boubou simple et des lunettes rondes.
C’était Demba. Son oncle.
Il l’attendait dans le salon de l’appartement, assis comme s’il avait toujours appartenu à cet espace. Il tenait une tasse de café, déjà à moitié vide. Ndeye l’avait laissé entrer, sans poser de question. Elle avait pris son sac à dos et était sortie en prétextant une course urgente.
— Tu as l’air fatiguée, Awa. , dit-il en relevant à peine les yeux.
Elle s’assit, méfiante. Son regard était dur. Le ton trop calme.
— Je ne m’attendais pas à te voir ce matin.
— Je m’en doute. Tu es une femme occupée ces derniers temps, à ce qu’on dit.
Elle fronça les sourcils. Ce genre de phrase, sous-entendue, l’irritait toujours.
— Que veux-tu dire ?
Demba posa sa tasse avec lenteur, la regardant droit dans les yeux.
— Je suis au courant pour ce garçon. Malik. Tu crois que tu peux t’entourer de mystères, mais Dakar est petit, Awa.
Elle sentit son estomac se contracter.
— Tu m’espionnes ?
— Je veille sur toi. Il y a une différence.
Elle se leva, tendue.
— Ce n’est pas ton rôle.
Demba ricana.
— Tu crois que ton père m’aurait laissé tranquille s’il savait que tu fréquentais un Ndiaye ?
Awa s’immobilisa.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ce garçon n’est pas pour toi. Son père… Mamadou Ndiaye… est un homme à éviter. Et si Malik a hérité d’un quart de ses secrets, tu ferais mieux de garder tes distances.
Le cœur d’Awa se serra.
— Tu le connaissais… personnellement ?
Demba acquiesça lentement, en regardant l’horizon.
— Ton père aussi. Mamadou Ndiaye et ton père étaient… liés. Ils ont travaillé sur un même projet il y a plus de vingt ans. Une enquête secrète, trop dangereuse à mener à l’époque. Ton père a arrêté. Mamadou, lui, a continué. Et il y a laissé la vie.
Le sol sembla vaciller sous les pieds d’Awa.
— Mais… pourquoi personne ne m’a jamais rien dit ?
— Parce que ton père voulait te protéger. Parce qu’il avait peur qu’un jour, les fantômes du passé remontent à la surface.
Elle se leva brusquement, sa voix tremblante :
— Et maintenant quoi ? Je dois fuir Malik ? Faire comme si je ne savais rien ?
Demba secoua la tĂŞte, calmement.
— Non. Tu dois juste ouvrir les yeux. Le père de ce garçon a joué avec le feu. Et Malik, aujourd’hui, est au bord du précipice. Si tu t’approches trop, tu risques de tomber avec lui.
Awa resta silencieuse. Sa gorge était sèche. Son esprit tourbillonnait.
— Tu veux que je lui tourne le dos alors que je suis peut-être la seule à pouvoir l’aider ?
— Je veux que tu comprennes dans quoi tu mets les pieds. Ce n’est pas une histoire d’amour de lycée. Ce sont des gens puissants, dangereux. Et ils sont toujours là . Dans l’ombre. À surveiller.
Il sortit de sa poche une vieille photo pliée.
— Regarde.
Elle reconnut son père. Plus jeune. Sourire timide. À côté de lui… Malik, encore enfant, accroché à la main d’un homme imposant au regard dur. Mamadou Ndiaye.
Awa sentit une sueur froide couler dans son dos.
— Pourquoi… pourquoi cette photo existe-t-elle ?
— Parce que vos destins sont liés depuis longtemps, Awa. Peut-être même avant votre naissance.
Ce soir-là , Awa ne dormit pas. Elle ressortit le carnet de Malik et tourna les pages avec précaution. Certains noms revenaient encore et encore. Des notes de rendez-vous. Des initiales. Des phrases barrées. Et une phrase écrite en majuscules :
> “PROTÉGER AWA. NE JAMAIS LUI DIRE.”
Elle sentit un frisson la traverser.
Comment Malik savait-il ? Que savait-il exactement ? Et pourquoi voulait-il la protéger au point de lui cacher une vérité qui la concernait elle aussi ?
Le lendemain matin, elle ouvrit enfin son cœur à Ndeye.
Tout. Le carnet. Le jardin botanique. La mise en garde de l'oncle Demba. La photo.
Ndeye ne dit rien. Pas tout de suite. Puis, lentement :
— Awa… t’es dans un film là . Un vrai thriller. Mais si ce garçon est sincère… alors il faut que tu sois plus forte que jamais.
Awa hocha la tĂŞte.
Elle ne savait plus si elle était amoureuse, en danger, ou manipulée. Peut-être les trois.
Mais une chose était sûre : elle ne reculerait pas.