06/12/2025
C’est avec tristesse que nous avons appris le décès de Yannick Lowgreen, qui était le président de Tamarii Moruroa, l'une des trois associations de défenses des victimes des essais nucléaires. Les éditions Univers Polynésiens présentent leurs sincères condoléances à sa famille et ses proches.
Voici le portrait de Yannick Lowgreen et le texte de son témoignage sur ses années de travail et de vie à Moruroa, extrait du livre “Témoins de la bombe” - édité en 2013 :
“Je suis entré au CEA en février 1982. Avant d’être embauché, ils ont fait une enquête puisqu’on travaille sur des sites
« secret défense ». Je suis entré comme employé de bureau
et j’ai terminé comme technicien après une formation en
métropole. J’étais à la section forage. On creusait des puits
entre 600 à 1100 mètres, et les plus profonds allaient jusqu’à
1200 mètres. On utilisait le même équipement que pour
les forages pétroliers. On faisait d’abord les forages gros dia-
mètres et ensuite, les équipes « engins » venaient déposer
l’engin à l’intérieur. Puis nous revenions pour faire le bourrage avec du ciment, du sable, du gravier etc., pour amortir les
ondes de choc du tir. Une fois que le tir était fait, les foreurs
intervenaient à nouveau aller récupérer des échantillons suite
à l’essai, dans la zone d’explosion, à 600 ou 700 ou 800 mètres
suivant la profondeur du tir. Ce forage se faisait à peu près à
une vingtaine de mètres du puits de tir, à voire une centaine
de mètres. Auparavant, des contrôles sont faits par le SMSR
qui nous donnait l’autorisation de rentrer dans la zone. On
a le feu vert à peu près deux trois heures après le tir. Donc
on positionne notre matériel, on positionne nos pompes.
Ensuite, les équipes travaillaient 24 heures sur 24.
La première partie du forage, en partie « froide », dure entre une
semaine et quinze jours. Ensuite on passe en partie « chaude ».
Et les carottes étaient « chaudes », à la sortie ça crépitait dur. Et
donc, les gens étaient en tenue. Il fallait aller très vite pour ne
A la sortie du forage, ça crépitait. Il falait aller très vite pour ne pas chopper de dose. On mettait la carotte dans un château de
plomb : c’était un réceptacle ouvert en plomb pour éviter que les
radiations sortent une fois que la carotte est à l’intérieur. Quand
la carotte arrivait, il fallait entre trente et quarante seconde
pour refermer le château de plomb et c’était évacué vers le
laboratoire géologique où se faisaient les premiers contrôles.
Pour ce travail, les consignes étaient strictes : pour entrer dans
la zone de forage, on passait obligatoirement par des cabines
contrôlées par des gens du SMSR. Et on ne peut rentrer sur
le chantier que par ces cabines-là. On devait se déshabiller
entièrement et on nous donnait des combinaisons pour
entrer dans la zone. Chacun a son dosimètre les gens qui vont
intervenir sont inscrits sur une liste. Quand on a fini le travail,
à la sortie, on se mouchait, on se déshabillait et on leur redonnait tout. Les combinaisons, les bottes, etc., allaient dans un
drum spécial. Lors du contrôle de sortie, c’est rare que ça
bipe, très rare. On prenait une do**he et on repartait.
Je n’ai jamais vu des gens qui n’avaient pas de dosimètre ou
qui ne portaient pas de combinaison. Toutes années que j’ai
passées là-bas, je n’ai pas eu de problème de santé. Il y a juste
eu une fois, après une prise de sang. On en avait pratiquement
tous les deux mois. Une fois, ils se sont rendu compte qu’il
y avait un problème. On m’a envoyé à l’hôpital Jean-Prince
à Tahiti et ils ont analysé ça. Le médecin m’a dit que c’était
dû au « mélange » que je suis, un mélange de bretons, un
mélange de corses, un mélange de danois, un mélange de
polynésiens et donc, quand vous êtes mélangés comme ça,
au niveau sanguin, on arrive à trouver ce genre de problème.
Mais ils ont dit que ce n’était pas du tout lié au travail que je
faisais. Et donc, j’ai repris mon travail, je n’ai pas été classé «inapte ».
Il y a deux trois ans de cela, le médecin qui a lu ma prise de sang, m’a dit : « Si j’avais les mêmes résultats que vous avez, je serais vraiment très heureux. » J’ai 4 enfants, mon dernier a 4 ans et mon aînée a 31 ans : ils ont aucun problème de santé.
Je ne connais pas de gens qui ont été vraiment irradiés. Ceux
que j’ai revus ont d’autres problèmes, la goutte, le diabète…
C’est peut-être dû à leur présence sur l’atoll puisque sur
Moruroa, parce qu’on mangeait beaucoup. La vie sur l’atoll
voilà comment ça se passait. On se levait à 5 heures et demie.
Donc on partait à la restauration : on avait du beurre, des crois-
sants, du pain, de la confiture, du fromage, du café, du chocolat
et le travail commençait à 6 heures et demie. A 8 heures, tout
s’arrête, le site est complètement mort, c’est l’heure du casse-
croûte. On avait du gigot, de la viande, des boites de pâté, des
gros saucissons et du vin en self service. Ensuite, au boulot et à
11 heures, soit les gens allaient manger à la cuisine, ou ils man-
geaient le poisson qu’ils avaient pêché. Ensuite, on reprenait
le boulot jusqu’ à cinq heures. Les activités des sites étaient
arrêtées, sauf le forage qui tournait 24 heures sur 24. Quand
on allait faire les forages vers Denise ou vers Fuschia, on allait
chercher des langoustes, on allait pêcher du poisson - bien sûr
c’était interdit - et on mangeait les langoustes qui étaient très
bonnes, elles étaient super. J’en ai mangé des langoustes et
j’en ai même ramené à Tahiti, avec des maoa, du poisson, de
la viande qui était dans le frigo, parce qu’il y en avait tellement.
Alors on récupérait des petites glacières, on congelait tout ça,
on le mettait sur l’avion - les gendarmes savaient ça - et on
ramenait le tout à la maison, ça nous faisait faire des économies.
Ma grande fille a mangé du poisson de Muru, des langoustes de
Muru, … quand elle avait 8-10 ans.
Ces dix dernières années, après que les premières associa-
tions se sont montées, tout le monde a commencé à parler, a
faire peur à la population. Nous ne nous sommes pas mis tout
de suite en association parce que lorsque nous avons quitté
le CEA, on a signé un document disant qu’on ne divulguera
pas les choses. On a signé un papier. C’est dans la loi française,
dans le code civil, et tu es obligé de signer comme quoi tu
gardes le secret même si tu es parti. Mais quand on a lu dans
les journaux, dans Paris-Match, tout ce que le CEA nous avait
dit de ne pas dire, on s’est monté en association.
Je ne suis pas un spécialiste du cancer, de l’ADN et tout ça.
Donc pour comprendre, on a aussi rencontré des spécialistes.
On a même rencontré M. de Vathaire de l’INSERM : il nous
a appris que sur 278 ou 299 personnes qui ont un cancer de
Plateforme de tir sous le le lagon - Moruroa
la thyroïde, il lui semble que peut-être, je dis bien peut-être, il
n’y a que 2 voire 3 personnes qui auraient un cancer, peut-
être, il en est pas sûr, issu des radiations de Moruroa. C’est lui
qui nous l’a dit… On estime à peu près sur 50 000 à 60 000
personnes qui ont travaillé sur les sites et que 2 ou 3 000 per-
sonnes ont eu un problème. Donc si on fait le ratio, c’est petit,
il n’y a pas eu un marasme dû aux essais nucléaires. Et je ne dis
pas que les essais nucléaires sont propres. Toutes les précau-
tions étaient prises. Mais par contre, pour les maladies, il ne
faut pas tout mettre sur le compte des essais nucléaires.
Il faut regarder ce qui s’est passé. Si les essais nucléaires
n’avaient pas eu lieu en Polynésie française, on ne serait pas
dans la situation où nous sommes aujourd’hui, nous n’au-
rions pas un mode de vie comme aujourd’hui, nous n’aurions
pas évolué. Le seul problème, c’est ce que nos politiciens ont
fait avec l’argent, la manne qu’ils ont touché du CEP, ils ont
fait n’importe quoi. Il y a une autre chose néfaste : les essais
nucléaires n’ont pas profité aux Polynésiens qui ont travaillé
sur place, ce sont les métropolitains venus de France qui en
ont profité. Pourquoi je dis ça ? Une secrétaire - deux ans
d’ancienneté au CEA – qui était sous mes ordres, arrivant
à Moruroa, elle touchait un million de francs pacifique par
mois. Et moi, avec mes 60 heures, je touchais 180 000 francs
par mois ! Et je ne parle pas du reste : ils arrivaient à l’aéroport,
ils étaient couronnés, on leur donnait une clé de chambre à
l’hôtel et une clé de bagnole. Ensuite, ils arrivaient à Muru,
la première des choses qu’ils faisaient, c’est d’aller à la caisse.
Ils allaient y toucher 80 % de la prime qu’ils devaient toucher
sur le site pendant leur séjour. La prime pour un petit salarié
était de 10 000 francs par jour de présence en plus du salaire.
Et c’était en 82 ! Ensuite, ils allaient directement à la poste et
ça repartait en métropole. Et nous on touchait 500 francs par
jour comme prime d’éloignement.
Et donc, c’est pour ça que notre lutte à nous, c’est aussi pour
certains qui sont devenus des cas sociaux. Ils ont peut-être
gagné des sous, mais quand vous écoutez les chansons tahi-
tiennes que « pendant que Papa est à Moruroa, Maman
est au Kikiriri en train de danser »… Certains sont restés
à Muru, et lorsqu’ils sont redescendus à Tahiti, ils n’avaient
plus rien sur leur compte, ils avaient plus rien à la maison, leur
femme était partie et ils se sont retrouvés des cas sociaux.
Mais globalement, le CEP a fait marcher le pays. Bien sûr, tout
n’était pas parfait en ces 30 ans de nucléaire. Il y a eu des pro-
blèmes, mais ça n’a pas apporté que du mal. Cela a apporté
aussi du bien : si on a une université, si on a aujourd’hui des
écoles qui ont été construites, c’est un peu grâce à ça. Et c’est
un peu tout ça qu’on laisse à la génération à venir.”