23/12/2025
Les Émirats arabes unis et les Frères musulmans.
L’obsession des Émirats arabes unis pour les Frères musulmans s’explique avant tout par une insécurité structurelle du régime, et non par une réelle préoccupation de lutte contre le terrorisme. Les Émirats sont un État autoritaire héréditaire dont la légitimité repose sur la dynastie, la rente pétrolière et les alliances sécuritaires, et non sur la participation populaire ou la représentation politique. Toute organisation capable de mobiliser la société en dehors du contrôle de l’État, en particulier lorsqu’elle puise sa légitimité dans l’islam, constitue une menace existentielle pour ce modèle. Les Frères musulmans, par leur tradition d’organisation sociale, d’engagement civique et de participation politique, incarnent une source alternative de légitimité qui remet en cause le monopole étatique sur le religieux et le politique.
La tentative persistante de présenter les Frères musulmans comme une organisation terroriste repose sur des bases empiriques faibles. Depuis les années 1970, le mouvement en tant qu’organisation n’a pas mené d’attentats contre des États occidentaux et n’a pas été juridiquement classé comme organisation terroriste par les principales puissances occidentales à l’issue d’enquêtes approfondies. Les groupes djihadistes violents tels qu’Al-Qaïda et l’État islamique ont au contraire explicitement rompu avec les Frères musulmans, dénonçant leur participation électorale et leur réformisme comme une trahison. L’amalgame opéré par les Émirats entre islam politique et terrorisme djihadiste relève donc d’une construction politique visant à criminaliser l’opposition sous couvert de sécurité globale.
Les soulèvements arabes de 2011 ont constitué un tournant décisif. Lorsque des mouvements islamistes liés ou inspirés par les Frères musulmans ont remporté des élections en Égypte, en Tunisie et ailleurs, ils ont démontré que la légitimité religieuse pouvait se traduire en légitimité démocratique. Pour les Émirats et d’autres régimes autoritaires, le danger ne résidait pas dans l’instabilité mais dans le précédent créé. La perspective d’un islam politique gouvernant par les urnes menaçait de dévoiler l’absence de légitimité participative au sein des monarchies du Golfe et de remettre en cause l’idée selon laquelle l’autoritarisme serait le seul modèle viable dans la région.
Cette stratégie s’est accompagnée de la mobilisation d’un écosystème sophistiqué d’influenceurs, de commentateurs et de centres de réflexion alignés sur l’État, actifs aussi bien dans les médias arabes que occidentaux. Ces acteurs jouent un rôle idéologique central en relayant les narratifs officiels sous le vocabulaire de la « modération », de la « réforme » et de la « tolérance ». Plutôt que de produire une analyse rigoureuse, ils recourent à l’insinuation et à l’association, transformant l’étiquette « Frères musulmans » en synonyme d’extrémisme. Leur fonction est de normaliser la répression et de délégitimer toute forme d’autonomie politique musulmane, en particulier dans l’espace public occidental.
La coopération étroite entre les Émirats arabes unis et Israël s’inscrit dans cette même convergence idéologique. La normalisation ne relève pas uniquement du pragmatisme diplomatique, mais d’une vision partagée de la gouvernance fondée sur la sécurité, la surveillance et le contrôle, au détriment de la représentation politique. Les deux États perçoivent la mobilisation islamique populaire et la solidarité musulmane transnationale comme des facteurs de déstabilisation. Dans ce cadre, l’islam politique, la résistance palestinienne et la société civile musulmane sont souvent amalgamés dans une même catégorie de menace, indépendamment de leurs différences profondes.
Au cœur de cette campagne se trouve une crainte plus profonde, l’émergence d’une organisation islamique capable de défendre réellement les intérêts sociaux et politiques des musulmans sans servir les élites dirigeantes. Une telle dynamique remettrait en cause l’autorité religieuse contrôlée par l’État, réintroduirait une responsabilité morale dans l’exercice du pouvoir et exposerait l’écart entre le discours officiel et les pratiques réelles. Face à cette menace, certains régimes n’hésitent pas à sacrifier l’image même de l’islam sur la scène internationale, en alimentant ou en exploitant les discours islamophobes en Occident pour préserver leurs alliances et neutraliser les critiques.
La mise en avant systématique de la lutte contre l’antisémitisme, combinée à un silence quasi total sur l’islamophobie, illustre cette instrumentalisation. Si la lutte contre l’antisémitisme est légitime et nécessaire, son usage sélectif relève ici d’un signal politique destiné à s’aligner sur les sensibilités occidentales et à masquer la répression interne. L’islamophobie, en revanche, est tolérée car elle affaiblit la conscience politique musulmane et renforce l’idée selon laquelle l’islam serait incompatible avec la démocratie. Cette asymétrie n’est pas une incohérence morale, mais une stratégie calculée.
En définitive, ce projet n’a pas produit la stabilité ni la légitimité promises. Malgré des moyens financiers, militaires et médiatiques considérables, l’élimination de l’islam politique n’a pas résolu les causes profondes des crises régionales, mais a plutôt accentué la fragmentation et la radicalisation. En criminalisant la participation politique et en étouffant l’expression pacifique, ces régimes ont contribué à créer les conditions mêmes qu’ils prétendent combattre. Le conflit fondamental n’oppose ni l’islam à l’Occident, ni la tolérance à l’extrémisme, mais le contrôle à la représentation et c’est bien la peur de la représentation qui continue de guider cette politique.