11/08/2026
Emmanuel Ebenézer : le luthier guinéen qui transforme le bois en musique et rêve d’une véritable industrie de la guitare en Afrique
En Guinée, ils sont rares ceux qui savent fabriquer une guitare de leurs propres mains. Parmi eux, Emmanuel Ebenézer Kolié s’est imposé au fil des années comme un artisan singulier. Guitares acoustiques, guitares électriques, travail du bois, précision et passion : depuis près de trois décennies, cet autodidacte poursuit un rêve qui dépasse largement les murs de son atelier : faire de la Guinée une terre capable de fabriquer ses propres instruments de musique.
Il y a des histoires qui commencent dans une grande école, d’autres dans un atelier moderne. Celle d’Emmanuel Ebenézer commence beaucoup plus simplement : avec un morceau de bambou et une passion dévorante pour la guitare.
En 1996, alors qu’il est encore jeune, Emmanuel tente de fabriquer une première guitare en bambou. Deux ans plus t**d, en 1998, il réalise une guitare en bois qui deviendra son instrument de prédilection. Son histoire avec la lutherie vient alors de prendre une direction qui, des années plus t**d, le conduira à créer son propre atelier.
Dans une interview publiée en 2019, Emmanuel expliquait que sa passion pour la guitare était née notamment dans l’univers de l’Église. Sans avoir suivi une formation classique dans une école des arts, il apprend progressivement par la pratique, l’observation, les essais et les rencontres. (Ma Guinée Infos)
De l’expérience artisanale à la lutherie
La particularité d’Emmanuel Ebenézer réside dans son parcours autodidacte.
Il n’est pas simplement guitariste ou musicien. Il est également ingénieur du son, producteur, compositeur, arrangeur, chanteur et surtout fabricant d’instruments. Cette polyvalence lui permet de comprendre la guitare non seulement comme un objet à fabriquer, mais comme un véritable instrument destiné à produire du son, de la sensibilité et de l’émotion.
Son parcours connaît cependant des périodes de découragement.
Au fil des années, il tente de faire connaître son savoir-faire et cherche à obtenir davantage de soutien pour perfectionner son travail. En 2016, une rencontre avec le Révérend Pasteur Frank Timothée Nyongona, présenté comme un fabricant de guitares à Télékoro, dans la région de Kissidougou, lui permet d’approfondir ses connaissances techniques. Il revient ensuite avec une attestation et décide de poursuivre plus sérieusement son projet d’atelier. (Ma Guinée Infos)
Son ambition est alors claire : fabriquer localement des guitares de qualité, les présenter à Conakry et, à terme, les faire connaître dans la sous-région.
Des guitares acoustiques aux guitares électriques
Aujourd’hui, le travail d’Emmanuel ne se limite plus aux premières expériences artisanales de ses débuts.
Il fabrique notamment des guitares acoustiques et des guitares électriques, en mettant à profit son expérience, sa connaissance de la musique et les techniques qu’il a progressivement acquises.
Chaque instrument représente un travail qui demande du temps, de la précision et une maîtrise de plusieurs étapes : travail du bois, conception de la caisse, assemblage, manche, finition, installation des éléments nécessaires au fonctionnement de l’instrument et réglages.
Derrière une guitare terminée, il y a donc bien plus qu’un simple objet.
Il y a des heures de travail.
Il y a des essais.
Il y a des erreurs corrigées.
Il y a surtout une volonté de démontrer qu’un instrument de qualité peut être pensé et fabriqué en Guinée.
Un savoir-faire encore trop peu connu
C’est probablement l’un des paradoxes de son histoire.
Alors que la Guinée possède une scène musicale riche et une longue tradition artistique, le savoir-faire nécessaire à la fabrication locale d’instruments modernes reste peu visible.
Emmanuel Ebenézer fait partie de ces artisans dont le travail mériterait pourtant d’être davantage connu des artistes, des producteurs, des institutions culturelles, des entrepreneurs et du grand public.
Une ancienne publication consacrée à son parcours soulignait déjà, en 2019, les limites auxquelles son atelier était confronté : certaines machines et certains équipements indispensables à la modernisation de la production lui manquaient. Il évoquait notamment le besoin d’un atelier mieux équipé et d’outils électriques adaptés au travail de précision. (Nous l’a confié)
Près de trois décennies après ses premières expériences, la question reste donc la même : que pourrait devenir ce savoir-faire si Emmanuel Ebenézer disposait des moyens nécessaires pour passer d’un atelier artisanal à une véritable unité de lutherie ?
De l’atelier à la transmission
Aujourd’hui, son parcours prend également une dimension pédagogique.
Emmanuel Ebenézer intervient comme vacataire à l’Institut Supérieur des Arts Mory Kanté de Dubréka (ISAMK), établissement public consacré notamment à la formation dans les domaines artistiques.
L’ISAMK dispose d’un Département de Musique et Musicologie avec plusieurs filières, dont la musicologie, la composition-arrangement, l’instrumentiste et l’art choral. L’établissement affirme également vouloir contribuer au développement des arts et de la culture en Guinée et former une nouvelle génération de professionnels du secteur. (Isamk)
Cette présence dans le milieu académique donne une autre portée au travail d’Emmanuel : transmettre ce que l’on a appris pour éviter que le savoir-faire ne disparaisse avec une seule génération.
Car le véritable enjeu n’est peut-être pas uniquement de fabriquer quelques guitares.
Il est de créer une compétence.
Puis de transmettre cette compétence.
Puis de former d’autres artisans.
Et, pourquoi pas, de faire émerger progressivement une véritable filière guinéenne de fabrication d’instruments de musique.
Et si la Guinée fabriquait ses propres guitares ?
La question mérite d’être posée.
Pourquoi les instruments de musique devraient-ils nécessairement venir de l’étranger alors que des compétences existent localement ?
Pourquoi ne pas permettre à des artisans comme Emmanuel Ebenézer de disposer des machines, des matières premières, d’un espace de production adapté, d’un accompagnement technique et d’un financement permettant de développer leur activité ?
Son ambition, telle qu’elle ressortait déjà de son parcours, était justement de contribuer à faire de la Guinée un pays capable de produire ses propres guitares et de proposer des instruments compétitifs dans la sous-région. (Ma Guinée Infos)
Ce projet pourrait également créer des emplois et ouvrir des perspectives pour de jeunes Guinéens intéressés par le travail du bois, l’électronique, la musique, la maintenance des instruments, le design et l’artisanat d’art.
Autrement dit, soutenir une lutherie ne reviendrait pas simplement à soutenir un artisan.
Ce serait investir dans une compétence, une industrie créative et une partie du patrimoine culturel et technique du pays.
Un appel à regarder autrement nos talents
Emmanuel Ebenézer n’est peut-être pas encore connu du grand public comme les grandes figures de la musique guinéenne.
Pourtant, son travail mérite d’être regardé avec attention.
Parce qu’il représente une catégorie de talents dont l’Afrique a besoin : des personnes capables de créer localement, d’expérimenter, de résoudre des problèmes avec peu de moyens et de transformer une passion en savoir-faire.
Son parcours rappelle surtout une réalité : le talent ne suffit pas toujours.
Il faut aussi des outils.
De la visibilité.
De la formation.
Des partenaires.
Des investisseurs.
Des institutions capables d’identifier les initiatives prometteuses et de les accompagner dans la durée.
Aujourd’hui, Emmanuel Ebenézer continue donc son travail, entre fabrication d’instruments, musique et transmission.
Son atelier reste perfectible. Ses ambitions, elles, sont beaucoup plus grandes.
Et si demain, une guitare fabriquée en Guinée devenait un instrument reconnu à Conakry, Dakar, Abidjan, Bamako, Ouagadougou ou au-delà ?
Tout commence parfois par un homme, quelques outils, du bois et une idée que beaucoup auraient pu considérer comme impossible.
Emmanuel Ebenézer, lui, a commencé en 1996 avec une guitare en bambou. Près de trente ans plus t**d, son rêve est toujours vivant.
Le défi désormais
La question n’est donc plus seulement de savoir si la Guinée possède des talents capables de fabriquer ses propres instruments.
Elle en possède.
La véritable question est de savoir si nous sommes prêts à leur donner les moyens de grandir.
Emmanuel Ebenézer a déjà commencé à écrire cette histoire.
À la Guinée, aux acteurs culturels, aux entrepreneurs, aux partenaires techniques et financiers et aux amoureux de la musique d’en décider la suite.