09/07/2026
Port-au-Prince, le 7 septembre 2026
Appel à ce qui reste de nous-mêmes
La chronique de Stéphane Pierre-Paul
De quoi cette violence qui ne connaît aucune limite est-elle le nom ? Quels problèmes sociaux, politiques, religieux, régionaux, locaux peuvent justifier cette escalade dans la barbarie qui réduit à sa plus simple expression la dignité humaine, foule aux pieds les droits les plus élémentaires, couvre de honte la justice haïtienne, laisse sans argument le gouvernement, fait tomber les masques de l'international et interpelle brutalement la conscience stérilisée des forces vives du pays ?
L'image d'Haïti et de ses ressortissants se dégrade à un rythme fou partout sur la planète. Il devient légitime que tout le monde se demande s'il y a encore des autorités politiques, sécuritaires, des institutions nationales qui soient capables de sévir contre des hordes de barbares aux pratiques diaboliques qui mettent en danger carrément l'existence du pays et le fondement de la civilisation humaine.
Un simple avis de recherche visant une sombre tiktokeuse en tant que présumée meurtrière a été émis par la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ) sur instruction du parquet de la Croix-des-Bouquets, au moment oú des images macabres qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux montrent l'odieuse exécution en pleine nuit d'une jeune femme à coups de machette répétés. Identifiée au nom de Baby Love, la victime a été littéralement massacrée, son bras droit coupé, toutes les parties de son corps charcutées avant sa très probable décapitation.
Au moins deux hommes et une femme se trouvaient parmi les bouchers qui agissaient à visage découvert. Comme de véritables carnassiers, ils ont éprouvé un immense plaisir à asséner à la victime des coups de machette partout tout en crachant, à haute voix, leur haine implacable à l'égard de la pauvre, refusant apparemment de l'achever avec les a***s à feu qu'ils portaient à la ceinture.
La DCPJ et les autorités judiciaires de la Croix-des-Bouquets semblent ne s'intéresser pour l'instant qu'à la seule tiktokeuse incriminée, une certaine Esther Thomas, connue sous le pseudonyme de "Nice B" sur les plateformes numériques, au cœur de toutes les dérives. Aucune enquête formelle n'a été annoncée. Ne parlons même pas de la recherche du corps de la victime, ni d'un geste quelconque des autorités envers ses proches totalement dévastés.
Deux mois après la mise à mort tout aussi horrible dans l'Artibonite de Mario Arthur, un collaborateur de la police découpé en petits morceaux, deux semaines après le massacre de Kenscoff ayant fait près d'une cinquantaine de morts, l'onde de choc de ce lynchage ultramédiatisé est ressentie partout. Une nouvelle démonstration de l'extrême cruauté des gangs armés en guerre contre le pays oú pourtant l'impunité bat son plein.
Cette affaire soulève bien des questions sur ce qui se cache derrière l'incapacité des forces de l'ordre à éradiquer les différents foyers d'activités terroristes et à neutraliser leurs principaux chefs. Devant l'ampleur du phénomène, la violence extrême, la sauvagerie qu'exercent au quotidien les bandes armées contre la population civile, livrée à elle-même, le pays pourra-t-il faire l'économie d'un débat serein sur l'opportunité ou non de rétablir la peine de mort ? La question semble pertinente là oú il n'y a en vue, jusqu'á présent, aucune solution capable d'enrayer la machine à broyer et de permettre à la population de recommencer à j***r de ses droits.
À ceux-là -ils sont nombreux- qui sont opposés à la peine capitale, faudrait-il demander si, enfin, des criminels notoires seraient capturés et jugés (hypothèse peu probable), combien de temps passeraient-ils effectivement en prison dans un pays oú le système carcéral fait régulièrement le lit de l'impunité, sous l'effet direct de la corruption ? Plus de deux ans après l'évasion de plus de deux mille prisonniers -dont les plus dangereux de la république - il n'y a aucune traque lancée par la police ni de poursuites judiciaires connues.
C'est dans ce climat criminogène, face au cannibalisme en pleine expansion, que les autorités s'amusent à parler de la tenue d'élections générales à la fin de l'année. La rentrée scolaire prévue ce lundi reste conditionnée par la violence des bandes criminelles en différents points du territoire national.