10/08/2026
[ Inversement de la victimisation : Manoeuvres coloniales, récits historiques, et Journée Internationale des Peuples Autochtones ]
Le 9 août marquait la journée internationale des peuples autochtones. Cette date adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unie en 1995 sert à sensibiliser le public à la reconnaissance, aux résistances et aux besoins des populations autochtones à travers le monde, notamment face aux obstacles structurels et aux discriminations auxquels ils font face. Cette année le thème spécifique de la journée était « Rendre hommage aux sages-femmes autochtones : préserver la vie et le bien-être », afin de « souligner l’importance de reconnaître leur rôle de soignantes et de détentrices de savoirs. C’est aussi l’occasion de promouvoir des approches culturellement adaptées pour les générations futures, en réaffirmant la valeur durable de ces systèmes traditionnels. »
Pour « marquer l’occasion », le Site historique de l'île Nou a publié le post ci-dessous, mettant en avant les hommes kanak ayant fait partis de la « police indigène » mise en place par l’administration coloniale au 19ème siècle pour surveiller les condamnés et rattraper les évadés du bagne. Toute personne non-familière avec les dynamiques socio-politiques internes au pays pourrait croire à une publication au mieux informative, au pire maladroite. Cependant, nous voulons souligner le caractère raciste et de mauvaise foi de cette publication. En effet, la publication du Site historique de l’île Nou ne rentre pas dans le cadre de la Journée Internationale des Peuples Autochtones fixée par l’ONU qui souligne que « Depuis des décennies, les peuples autochtones demandent la reconnaissance de leur identité, de leur mode de vie, de leurs terres, territoires et ressources naturelles mais, malgré leurs efforts, ils continuent d’être victimes de discriminations et d’injustices. » Au contraire, en cherchant à « complexifier » l’histoire de la colonisation en parlant d’une minorité d’hommes kanak ayant fait partis de la « police indigène » au 19ème siècle, le Site historique de l’île Nou omet de parler du système de l’Indigénat auquel est soumis l’ensemble du peuple kanak à cette période. Pour rappel, le code de l’Indigénat sera décrété en 1886 et prendra officiellement fin en 1944, bien que plusieurs de ses pratiques continueront après. Comment justifier ce manque de contextualisation ?
Le Site historique de l’île Nou voudrait nous faire croire qu’il y aurait une « complexité » à l’histoire coloniale parce quelques dizaines d’hommes kanak ont fait parti de la « police indigène » et auraient été privilégiés (« Rémunérés, logés à proximité des camps et investis de responsabilités »). La réalité historique reste que les Kanak ont été dépossédés de leurs terres, soumis à une domination coloniale, et au cantonnement. Ils ont été décimés, emprisonnés, déportés et même guillotinés quand ils se rebellaient.
Nous ne suggérons pas qu’il n’est pas possible de parler de « police indigène », mais nous interrogeons le fait de le faire à l’occasion de la Journée Internationale des Peuples Autochtones. Pourquoi parler de ce sujet lors d’un jour dédié à la sensibilisation aux luttes et aux besoins des peuples autochtones ? Pourquoi le faire de manière totalement déconnectée des conditions de vie du peuple kanak au 19ème siècle, mais aussi de la situation socio-économique du peuple kanak par rapport aux autres groupes sociaux (colons) présents dans le pays, notamment les descendant.e.s de bagnards, dans le présent ?
Ce récit n’est malheureusement pas exceptionnel. D’autres « victimes de l’histoire » ont pu tenir ce genre de discours en mettant en avant les supposés privilèges d’une minorité d’hommes kanak de manière décontextualisée, en priorisant la victimisation de bagnards ou d’autres migrants, et en omettant de parler de ce que vivaient le peuple kanak dans son ensemble au même moment. Ce type de discours constitue ce que les chercheu.r.ses Eve Tuck et K. Wayne Yang ont appelé « une manoeuvre de disculpation des colons » dans leur livre « La décolonisation n’est pas une métaphore ». Il s’agit d’une manoeuvre par laquelle les colons s’innocentent. Ici, les Kanak sont apparentés à des oppresseurs, privilégiés et proches du pouvoir, et les bagnards à des victimes d’un système pénitentiaire dont les Kanak feraient partis. Il y a donc un retournement de la victimisation et une dissimulation du contexte de la colonisation de peuplement et de la manière dont elle affecte le peuple autochtone kanak.
L’histoire du bagne ne doit pas être instrumentalisée à des fins politiques pour minimiser les revendications et l’histoire du peuple kanak. Le peuple kanak, en tant que groupe social, n’a historiquement jamais créé ou bénéficié d’un système de domination des Kanak sur les colons, qu’ils soient libres ou condamnés. L’oppression des bagnards est le résultat d’une politique coloniale de la France et des classes bourgeoises coloniales. Rappelons que l’administration coloniale a tout fait pour accentuer les dissentions entre les Kanak et les bagnards. Par exemple, les bagnards ont été utilisés dans la répression des révoltes kanak, et comme main-d’œuvre dans les fermes des colons. Cependant, en 1983, le Front Indépendantiste (ancêtre du FLNKS) a reconnu les « victimes de l’histoire » à Nainville-les-Roches, et se faisant le peuple kanak a reconnu l’histoire pénitentiaire du pays et la victimisation des bagnards et de leur descendance dans le projet colonial français. Il n’y a pas de naïveté historique ou politique dans la publication du Site historique de l’île Nou, mais une malveillance cynique qui profite d’un contexte politique et social fragile, du manque d’attention, et d’esprit critique collectif pour re-écrire l’histoire plus ou moins subtilement.
En Kanaky/Nouvelle-Calédonie, la Journée Internationale des Peuples Autochtones doit être une opportunité pour mettre en lumière et sensibiliser la population à l’histoire, la lutte, les traditions et l’identité culturelle kanak. Elle ne doit pas servir d’excuse pour faire de la provocation avec des demi-vérités enrobées dans un discours colonial.
Puisque nous ne pouvons pas nous fier à des institutions qui ont pour but de valoriser et transmettre le patrimoine et l’histoire du pays, nous vous conseillons d'écouter ou lire les ouvrages, articles, conférences suivants pour aller plus loin :
- Conférence filmée : « Au fondement d'une société inégalitaire : l'indigénat et ses pratiques » avec Isabelle Merle et Adrian Muckle : https://www.youtube.com/watch?v=5jMpGudNluU
- Livre : « L’indigénat : Genèses dans l’empire français. Pratiques en Nouvelle-Calédonie » d’Isabelle Merle et Adrian Muckle
- Livre : « Expériences coloniales : La Nouvelle-Calédonie (1853-1920) » d’Isabelle Merle
- Livre : « La décolonisation n’est pas une métaphore » d’Eve Tuck et K. Wayne Yang
- Article en ligne : Introduction de « La décolonisation n’est pas une métaphore » d’Eve Tuck et K. Wayne Yang : https://www.contretemps.eu/decolonisation-nest-pas-une-metaphore/
- Page Internet : Journée Internationale des Peuples Autochtones de l’ONU : https://www.un.org/fr/observances/indigenous-day