23/12/2025
C'est la dernière de l'année 2025, riches de rebondissements
L'interview du mois, la dernière de l'année 2025 . On ne vous promet rien pour 2026, hormis ce qui a été promis, car ici une parole donnée est suivi du geste même si les échéances sont "modifiées" ( Artistes concernés se reconnaîtront ) ainsi que pour votre patience et investissement, vos souhaits, respect , compliments, remerciements et patience car petit média motivé, avec peu de moyens, et malgré tout ça fonctionne dans ce qui est souhaité afin d'offrir une mise en lumière supplémentaire :)
Alors merci à toustes, et aussi aux mauvaises langues, condescendants et autres qui se reconnaîtront sur cette ligne avec un léger étranglement durant une brève déglutition.
Puissiez-vous ôter l'épine qui vous rend aussi agréable que la sorcière Karaba, parfois... ( Oui, faut avoir la réf ;) )
L'interview du mois c'est Bertrand Ferrier qui "s'y est collé avec zèle" puisque : "ma copie "a été revisitée,corrigée, dirigée tel un essai envoyé chez l'éditeur alors que ce fusse une simple série de questions, reçues comme pertinentes certes...
Alors la voici, et à noter Mercredi 24 décembre dès 15h30 à l'église Saint André Paris 8 :Don Noé :visite commentée, chants de Noël traditionnels, concert avec Bertrand Ferrier (guitare ) aux côtés de Esther Assuied (orgue ), Jann Halexander (chant ) suivi d'un goûter et autres gourmandisesEntrée libre
Bertrand Ferrier en scène, maestro c'est à vous ...
Colloquium...Soliloquium...
La biographie
Bertrand Ferrier est chanteur, organiste, écrivain et parfois rien. C’est bien, rien. Enfin, parfois.
Colloquium...Soliloquium...
LPMM : Vous explorez de nombreux domaines d'expressions : écrire, adapter des films en romans, chanter, composer, jouer de la musique, accompagner musicalement. des artistes en des registres variés, je ne cite pas tout. Votre « premier appel », envie ou curiosité, c'était quoi, et pourquoi ?
BF : Autant que je puisse la déterminer, l’impulsion première, c’est ce que vous venez de décrire : un moment où, comme chantait Anne Sylvestre, « tout s’mélange ». Je suis né dans une famille nombreuse où chaque enfant apprenait un instrument (au moins – pour ma part, j’ai appris les flûtes à bec, le piano, les clarinettes puis l’orgue). Dans cette famille, on chantait aussi. J’ai été élevé dans l’idée que la chanson comme la musique savante sont essentiels, sinon vitaux. Et comme, dans ma famille, le livre était une récompense, pas un fardeau, j’ai aussi beaucoup lu et, à force, eu envie d’écrire. Donc, pour répondre à votre question, je dirais que ma première envie, c’est de raconter des histoires. Par les mots à lire, les mots chantés, la musique seule, peu importe tant que c’est susceptible de faire vibrer !
LPMM : Avez-vous commencé par une ou des formations dites classiques, par choix ou « contraint » comme on peut imposer le catéchisme dans certaines familles ?
BF : Haha ! Dans certaines familles, on peut imposer bien pire que le catéchisme, y compris rien ! De ce qu’il me souvient de ma lointaine expérience, l’apprentissage était un mélange d’appétence (on m’a donné envie de), de mise à l’épreuve du désir (travailler un instrument n’est pas tous les jours a bed of roses) et d’un cadre contraignant indispensable que l’on apprend aussi à intégrer (travailler la musique QUE quand on a envie limite les possibilités d’expression). Pour autant, il n’y avait pas d’opposition entre la musique classique et la musique populaire. Lors d’une soirée festive en famille, on pouvait commencer par jouer des morceaux très sérieux, puis partir en chantant sur des hits populaires et terminer en dansant sur un live d’Édith Butler. Je ne dis pas que tout n’était que joie et concorde et épanouissement tant quotidien que perpétuel, heureusement (le bonheur n’a pas d’histoire, suggère-t-on aux malheureux…), juste que j’ai été baigné dans un continuum musical entre classique et chanson, mais aussi entre chanson « à texte » et chanson « populaire ». Clairement, cette fluidité a imprégné mes pratiques musicales.
LPMM : Pourquoi ce choix d'adapter des films en livres, comme aller de l'image aux mots ?
BF : Oh, vous faites allusion à une période lointaine mais qui fut, vous avez raison, importante pour moi. Dans ma première vie professionnelle, je travaillais beaucoup pour l’édition pour la jeunesse ; et celle-ci avait conscience de l’importance des produits dérivés de films à fort potentiel… Ces films étant souvent des produits dérivés des livres, on bouclait la boucle ! Pour ce faire, j’ai eu la joie de travailler, comme novélisateur (celui qui transforme les films en livres), traducteur de franchises (type « Superman »), adaptateur de dessins animés (type « Lucky Luke ») ou de bandes dessinées (« Petit Spirou »), etc. À chaque fois, la question que je me posais, avec l’éditeur, c’est : comment diffuser le plaisir de retrouver des personnages dans un livre ? Parfois, la réponse est qu’il fallait être très proche du film ; d’autres fois, il fallait se servir des caractéristiques d’un personnage pour lui imaginer d’autres aventures. Pour quelqu’un qui adoooore raconter des histoires, imaginez le kif quand Disney vous dit : « Tu peux m’écrire cinq histoires avec Lilo et Stitch dedans ? » En conséquence, je crois que ma réponse à votre question est ferme : j’adore raconter des histoires, les miennes ou celles des autres et, comme le chante Romain Watson dans son tube addictif, j’veux pas qu’ça s’arrête [référence du tube : https://youtu.be/9gdzzfXp1_0?si=NiFn9xSYH2CwG05p] !
LPMM : Qu'aimez vous à vous adresser à un public jeune, et votre recherche avec un narratif orienté et codifié différemment ?
BF : J’ai toujours aimé la littérature POUR la jeunesse. Oui, j’insiste sur le pour, trop de rigolos veulent jouer les supersachants en parlant de « littérature jeunesse » alors que, à mon avis, le plus intéressant, dans ce domaine, c’est le pour, c’est-à-dire le fait qu’on s’adresse particulièrement à un public fantasmé vu que ce qu’est capable de lire un gamin de sept ans, ou une ado de douze, ben, va chercher l’étude qui te le définit. Travailler dans l’édition pour la jeunesse, c’est donc fantasmer un horizon de réception particulier ! Or, dans les années 1970 puis 1990, il y a eu une vague de liberté créative incroyable, notamment dans les romans pour ados, domaine que j’ai longtemps bien connu. On pouvait avoir des romans avec près de 500 chapitres, des trucs hardcore, des propositions très complexes mais en fait assez facilement accessibles, et ça, ça m’a parlé car ça remettait au cœur de la littérature la notion palpitante de « contrainte ». Comment faire de la littérature en s’imposant des limites que l’on essaye donc de franchir voire de transformer en moteur créatif ? Jouer avec la contrainte me semble être l’un des points les plus intéressants de la littérature et, peut-être, de la vie. Imaginez comme cela peut stimuler celui qui aime raconter des histoires…
Pouvez-vous nous donner un exemple de franchissement des contraintes, dans ce domaine ?
Bien sûr. Fut un temps, je travaillais comme stagiaire pour Bayard Jeunesse, qui éditait une collection de romans à l’eau de rose nommée « Cœur grenadine ». À force d’en lire des dizaines, j’ai pensé : « Pu**in, c’est nul, je peux en pondre un – et un mieux – dans le week-end ! » Je l’ai fait. La patronne de l’époque, feue Charlotte Ruffault, une dame envers qui je ne suis que gratitude, m’a pris entre quatre-z-yeux le lundi suivant et m’a dit : « Non, t’as raté ton coup, c’est pas assez lisse pour la collection. » Le livre est devenu Je n’aimerai que toi et a été publié chez Flammarion, qui revendiquait pour la collection « Tribal » le plaisir de la dissonance. J’avais dépassé les contraintes, et ce n’était ni une bonne, ni une mauvaise chose. De même, j’ai écrit un livre intitulé L’Été mouche. À l’époque, j’écrivais des livres en me disant : « Celui-là, il est fait pour telle collection ou pour tel éditeur. » Et ça marchait… mais pas cette fois. Grasset n’a pas voulu de mon texte, alors que j’étais sûr que ça résonnait avec sa ligne éditoriale. J’ai pensé : « Bon, ben j’ai écrit un truc nul, fait c***r », et j’ai essayé de l’oublier. Sept ans plus t**d, Grasset Jeunesse m’a rappelé. La patronne avait changé. La nouvelle boss avait lu mon manuscrit quand elle était stagiaire, elle l’avait aimé quand sa N+1 l’avait trouvé à c***r, et elle espérait qu’il n’avait pas été publié car elle voulait l’éditer. Quel rapport avec les contraintes ? Eh bien, ce livre a une particularité. Il est écrit pour être lu « normalement », mais, à la fin, il contient deux tables : l’une recense les chapitres dans leur ordre d’apparition, l’autre les reclasse dans l’ordre chronologique des événements, parce que je ne suis pas du tout sûr que nous vivions nos vies chronologiquement. Résultat : on peut lire ce livre pour ados dans l’ordre où je l’ai écrit, ou dans l’ordre chronologique, ça marche aussi. Eh bien, cette liberté de révéler des contraintes et de jouer avec elles, on la trouvait dans l’édition pour la jeunesse, et j’étais heureux d’en profiter.
LPMM : Votre motivation profonde, est-ce l’expression et la transmission ou la création et l’abandon de soi, de l’œuvre, d'ouvrir un champ lexical ou un chant vocal, une voie ou une voix ?
BF : J’ai l’impression que tout ce qui est créatif est complémentaire dès lors que l’on se tourne vers le public. Je viens d’aller écouter la première représentation du dernier récital de Diane Dufresne. La diva insiste sur ce point : la créativité, ce n’est pas un truc pour se faire plaisir ou pour faire mumuse. La créativité, c’est une tentative pour tisser un lien avec l’autre. Je la rejoins totalement. Je n’aime pas beaucoup le discours qui consiste à dire qu’oune créator crée pour loui, pas pour lé poublic, sinon c’est dé la m***e commerciale.
LPM : En quel sens ?
BF : Quand on crée, on se nourrit de la relation à l’autre, y compris de l’absence de relation quand « ça ne marche pas ». J’écris, je musique, je joue pour ceux qui, j’espère, auront la curiosité, l’envie voire le plaisir de découvrir mon travail. Ça ne veut pas dire que je n’ai jamais de joie personnelle, d’orgueil bien ou mal placé, d’hybris stimulant quand je crée ; en revanche, j’ai constamment à l’idée que mon projet ne prend sens que quand il est présenté à un public. Par exemple, quand j’improvise sur un grand orgue, j’ai l’impression que, toutes choses étant égales par ailleurs, j’utilise les mêmes instincts, désirs, mécanismes créatifs que quand j’écrivais des livres ou quand je façonne une nouvelle chanson. Souvent, quand je fais ça à la fin d’une messe, les gens sont partis dès les premières notes – pas pour me fuir, même pas, mais parce que c’est l’heure de l’apéro, de sortir le rôti du four, de retrouver les copains sur le parvis de l’église, etc. Je sais comment ça se passe, je suis organiste depuis 35 ans ! Pourtant, je joue pour ce que j’appelle « la possibilité d’une oreille ». L’hypothèse que quelqu’un écoute. Et je vous assure : l’idée que l’on crée pour quelqu’un, même si ce quelqu’un a peu de chance d’exister, c’est un fantasme stimulant pour ne pas se contenter de bazarder une improvisation.
LPMM : Quel est le moment ou le déclic qui vous oriente vers l'enseignement ?
BF : C’est une heureuse conjonction de circonstances. Incroyable, pour ainsi dire. Je travaillais dans l’édition pour la jeunesse depuis plusieurs années quand j’ai soutenu ma thèse de Lettres sur le sujet à la Sorbonne. Après la délibération, l’un des membres du jury m’a signalé que l’université du Maine (du Mans, en fait, mais « le Maine », ça fait plus américain !) où il bosse cherchait un enseignant pour chapeauter les masters de littérature pour la jeunesse à distance, avec une partie recherche et une partie professionnalisée. J’ai adoré cette idée, d’autant que je suis souvent choqué par le peu de qualité et d’exigence sévissant dans l’enseignement de cette matière. C’était le moment de montrer que l’on pouvait proposer un enseignement expert ET informé des réalités du terrain. J’ai candidaté et, pour une fois, j’ai été l’Élu !
LPMM : Je crois que vous avez aussi réalisé des documentaires ?
BF : Réalisé des documentaires, non, mais écrit des essais, oui. Par exemple, je vais choquer vos lecteurs les plus prudes, mais mon premier livre était une enquête sur la ma********on. Un copain dirigeait une collection sur l’imaginaire du corps, et je me suis demandé : quel est le sujet sur lequel personne ne voudra jamais travailler, et où j’ai donc une chance d’intéresser malgré mon inexpérience ? J’ai pensé à la ma********on, donc j’ai commencé à enquêter sur ce qui avait déjà été écrit sur le sujet. Je me suis vite aperçu que des centaines de milliers de pages avaient été griffonnées autour de ce thème depuis des millénaires ! Les premières références remontent au moins au livre de la Genèse ; c’est pourquoi l’affaire a longtemps été un sujet religieux. Au xviiie siècle, les médecins s’en sont emparés, suivis par les sociologues, les philosophes, les anthropologues, les psys, etc. Dès lors, mon axe de réflexion a changé. Ce n’était plus « pourquoi, notamment après la libération sexuelle, cet acte demeure-t-il plus ou moins tabou ? », mais « pourquoi cet acte anodin a-t-il déclenché tant de passions, de commentaires savants et contradictoires, d’injonctions sévères et comminatoires, et parfois, contrairement à son projet, de souffrance ? ». Ç’a donné Un plaisir maudit, que j’ai co-écrit avec Alexandre Jeannette. Plus t**d, j’ai aussi publié chez Marabout une enquête sur les sex-toys avec Stéphan Lévy-Kuentz, ledit directeur de collection, mais j’ai déjà été trop long ; aussi garderai-je cette histoire pour une autre occasion !
LPMM : Comment définiriez-vous le métier d'organiste en trois mots ?
BF : Il y a en fait deux métiers d’organiste : l’organiste liturgique, qui s’inscrit dans une démarche cultuelle (religieuse, si vous préférez) ; et l’organiste concertiste, qui s’inscrit dans une démarche culturelle. Les deux métiers peuvent s’additionner, mais un organiste concertiste n’est pas forcément organiste liturgique, et réciproquement. Choisir trois mots pour ces deux métiers est compliqué… mais disons : service, couleurs, possibles.
LPMM : Qu'est ce qui vous plaît pour chaque instrument que vous pratiquez, et pourquoi ?
BF: J’aime beaucoup la guitare, dont je m’accompagne parfois, pour son accessibilité (depuis Boby Lapointe, il est de notoriété publique que tout le monde peut faire une ligne de glings et une ligne de glangs, la preuve : même moi j’y parviens), pour son efficacité, et pour ce qu’elle représente dans le monde de la chanson avec du texte dedans. Ce qui me plaît dans les claviers, c’est la richesse de ce que l’on peut faire avec eux, par exemple profiter de la puissance percussive du piano qui peut se transformer en caresse, ou par la largeur du spectre sonore qu’offrent l’orgue et, dans une certaine mesure, les synthétiseurs. L’orgue, c’est spécial : chaque instrument est différent, comprend d’un clavier à cinq claviers, de quelques sons différents à des centaines ! Dès lors, il faut s’adapter à lui car lui ne s’adaptera pas à vous. Voilà encore une contrainte stimulante… Il m’arrive aussi de ressortir ma clarinette en si bémol pour colorier à ma façon les chansons de tel ou tel fredonneur. Même si mes capacités techniques sont désormais limitées (il est loin, le temps où j’en jouais longuement), pouvoir glisser le velouté d’un grave, le surgissement du souffle ou le toboggan d’une glissade jazzy à travers un riff, un solo ou un contrechant est toujours une joie !
LPMM : Finalement, le premier instrument de musique qui vous fait vibrer depuis le début, le coup de cœur ?
BF : Il n’y aura pas de jaloux, j’aime le fait qu’il y ait plein d’instruments et que je puisse jouer de quelques-uns d’entre eux.
LPMM : Qu'avez vous observé au fil du temps dans l’évolution et la considération des métiers « Art et culture » et de l’enseignement ?
BF : Votre rapprochement entre ces deux pôles est doublement judicieux. En effet, les deux pôles travaillent généralement à élever les gens, à les rapprocher en leur donnant des codes communs et en leur faisant partager des émotions (si, un enseignant peut émouvoir voire mouvoir un élève). Or, sans surprise, ces deux pôles sont fragilisés, menacés, piétinés par les politiques publiques depuis des décennies, mais encore plus depuis l’arrivée du président qui pense que l’art, la culture et l’éducation sont absolument inessentiels. Les secousses qui agitent notre société en nourrissant la méconnaissance voire la haine de l’autre et en encourageant les communautarismes grâce à la disparition d’une base culturelle commune prouvent, s’il en était besoin, la totale stupidité et le danger hénaurme d’une telle posture. Dans une société, quelle qu’elle soit, une culture partagée et transcendante est une nécessité. Pas que pour les intermittents, ces soi-disants privilégiés, ou pour les artistes en général, ces profiteurs le plus souvent drogués, comme chaque imbécile sait : pour la société entière.
LPMM : Y a-t-il eu des moments où vous vouliez tout arrêter et partir aux Maldives, par exemple ?
BF : Tous les jours, à certaines périodes, même si pas forcément aux Maldives ! Par exemple, quand je commence à travailler un tour de chant, l’ampleur du boulot m’effraye. Je n’arrive pas à retenir mon texte, je trouve que mes riffs sont nuls, la set list qui me convainquait la veille me semble ni faite ni à faire le lendemain… et pourtant, je dois être opérationnel un mois plus t**d. Heureusement, jusqu’à présent, ça passe – vivent les contraintes ! – et, petit à petit, le par cœur advient, les réflexes reviennent, et la cohérence du spectacle se construit. C’est le miracle du compte à rebours ! (D’accord, c’est prétentieux de dire ça, mais je vous parle juste de mon ressenti…) En fait, comme le chante Maxime Le Forestier, souvent, je veux juste des jours meilleurs, ce qui m’aide parfois à les inventer. Donc je ne suis encore jamais parti aux Maldives. Cela dit, si l’Office de tourisme des Maldives lit cet entretien et souhaite me proposer une tournée triomphale de leurs palaces, qu’ils n’hésitent pas à me contacter, j’enverrai une carte postale au Point Médian pour le remercier !
LPMM : Comment l'inspiration fonctionne pour vous ? Entre l'interprétation d'une partition de Mozart et composer une chanson qui est de vous, le processus est différent ?
BF : Dans tous les, il s’agit de faire de la musique, et de faire coïncider cette musique – savante ou populaire – avec ce que l’on imagine être l’intention du compositeur. Cette expérience, je la vis de quatre façons différentes : quand j’interprète l’œuvre d’un compositeur « classique », quand j’improvise à l’orgue (donc quand je suis un compositeur instantané !), quand je chante mes chansons et quand je fredonne les chansons des autres. Bien sûr, chaque exercice a ses spécificités ; mais ce double désir d’art sonore et de fidélité au projet que l’on aborde me semble commun aux quatre.
LPMM: Les Muses ou sources d'inspirations pour vous ?
BF : À peu près tout. L’admiration pour une œuvre exceptionnelle ou pour un interprète qui me la fait découvrir. La colère devant une situation que je juge inacceptable. L’envie de faire rire ou d’émouvoir un auditoire. L’absence d’inspiration, aussi, qui peut finir par être inspirante. L’espoir que ça continue en mieux. Une erreur. Une peur. Un souvenir transformé par le temps ou l’humeur. Des visages, des figures. Un détail bizarre constaté dans la rue ou sur un écran. Une détresse profonde. Une odeur. Un court-circuit cérébral. Un flou. Une incompréhension. Tout peut alimenter l’envie créatrice… mais ça ne marche pas à chaque fois et, surtout, ça ne met pas à l’abri de la vie. Au début, quand j’étais down, je me disais : « Super, je suis méga triste, je vais créer, ça va aller mieux ! » Effectivement, parfois, je créais ; mais ça ne m’empêchait pas d’être très affecté ! Je ne crois pas aux vertus thérapeutiques de l’art ; je ne lui attribue pas une utilité, une fonctionnalité limitante, pour le public et pour moi. L’art est, propose, stimule. Il ne remplace pas l’autre vraie vie, il la questionne, la transforme, l’aère…
LPMM : Accompagner d'autres auteurs et chanteurs, ce qui vous plaît, déplaît ?
BF : J’aime beaucoup cette posture et ce travail, surtout quand, un, la relation est bonne et saine, deux, le chanteur m’accorde une marge de créativité dans l’arrangement. Proposer un riff, une intro inattendue, un accompagnement différent, pas pour faire le malin mais parce que tu penses que tu es aussi là pour suggérer d’autres couleurs, c’est joyeux quand tu constates que ça matche tant avec l’esprit de la chanson qu’avec l’envie du chanteur. Par exemple, quand Jann Halexander a entendu ma reprise de « Rester par habitude », il a aimé l’intro qui samplait un motif du guitar hero Steve Vai et la couleur brésilienne qui éclairait sa chanson. Depuis, quand je l’accompagne, il adopte l’esprit de cette proposition. C’est joyeux aussi quand le travail se prolonge sur plusieurs spectacles, et que de la confiance s’installe, voire que des habitudes se créent, aussi pratiques que bonnes à secouer !
LPMM : Y pensez-vous quand vous-même êtes accompagné par d’autres ?
Oui, j’essaye de m’en souvenir quand, à mon tour, je sollicite pour m’accompagner d’autres compositeurs, comme le saxophoniste Pierre-Marie Bonafos, ou d’autres A.C.I. comme Sébastyén Defiolle ou Claudio Zaretti. En général, je sais exactement ce que j’attends d’eux, mais je m’efforce de leur laisser une part de créativité parce que c’est là aussi qu’ils sont bons : ils font le taf, mais ils sont musiciens. Dio, le chanteur de metal, expliquait comment il avait recruté le guitariste qui allait rejoindre le groupe portant son nom : l’élu « pouvait jouer vite comme Van Halen s’il fallait jouer vite, mais il avait un truc en plus des autres, il savait être un peu en avance ou un peu en ret**d sur le temps, ce qui donnait au morceau un truc en plus à la Chuck Berry ». J’aime envisager l’idée, peut-être fantasmée, que l’on me choisit comme accompagnateur parce que je peux ploum-ploumer, suivre le chanteur, m’intégrer au groupe qui l’accompagne, proposer des idées probables ou improbables, et jouer avec la mesure « à la Chuck Berry » !
LPMM : Que trouvez vous stimulant à « naviguer » entre classique et contemporain ? Quelles sont vos petites réjouissances techniques aussi, côté partitions ?
BF : Dans la musique savante, je ne fais pas de dichotomie entre répertoire canonique et pièces contemporaines… du moment que la partition me raconte une histoire. Certaines pièces anciennes ne suscitent en moi que de l’ennui ; certaines pièces contemporaines ne m’intéressent pas, notamment quand l’exigence d'ultra difficulté qui animent certains compositeurs prend le pas sur la beauté du projet, sous prétexte que si c’est super difficile, ça doit être super tout court. Ben non, pas toujours, loin de là ! J’aime beaucoup un organiste comme Hervé Désarbre qui, tout en jouant Bach ou Mozart, aime à dénicher des compositeurs dix-huitiémistes ou dix-neuviémistes peu connus (euphémisme) autant que des compositeurs contemporains aux partitions réjouissantes. La musique savante sont trop souvent coulés dans une gaine étouffante et convenue qu’il est délassant de délacer en remettant en cause le sacro-saint ordre chronologique, en proposant d’autres compositeurs que les hyperstars de chaque époque (même si les organisateurs ont peur que cela fasse fuir les spectateurs), en adaptant chaque programme à chaque circonstance, etc. Parfois, l’impression de répétition poussiéreuse qu’inspirent moult set-lists est due à des interprètes soucieux de « bien faire », c’est-à-dire de faire « comme tout le monde fait » ; parfois, elle est due aux demandes des programmateurs, qui réfèrent envoyer du lourd et du sûr ; parfois les deux !
LPMM : Que préférez- vous, au cœur de la musique classique, et que souhaitez-vous défendre ou apprendre aux plus jeunes à ce sujet ?
BF: À quelqu’un, jeune ou vieux, qui n’aimerait pas la musique savante par principe ou parce qu’il s’est fichtrement ennuyé en cours de musique quand il fallait jouer de la flûte à bec ou écouter un extrait ffffatigant de Vivaldi, je dirais d’abord que c’est son droit. Ensuite, je lui dirais que c’est peut-être dommage car écouter de la musique savante n’est pas un devoir mais un plaisir. Enfin, je me tairais pour écouter ce qui l’intriguerait le plus : des atmosphères planantes ? secouées ? inattendues ? escarpées ? biscornues ? marchant bien droit ? qui font rêver ? C’est la méthode des essais et erreurs : je teste, ça ne matche pas, je reteste autre chose et, quand nous en avons marre que ça ne matche pas, laissons béton et voyons peut-être une autre fois. Comme chantait tonton Georges, « la bandaison, papa, ça n’se commande pas ». La musique classique, c’est comme la femme, ça n’existe pas.
LPPM : Comment ça ?
Cette expression regroupe un tas de langages très différents. Chacun peut écouter une autre langue ou choisir de se contenter de sa petite langue à soi en rejetant les autres. On a tendance à penser que « les non-mélomanes » vont adoooorer les tubes des mélomanes et détester la musique contemporaine type IRCAM ou free jazz… C’est sur ce genre de clichés stupides que se nouent nombre de malentendus. Ma position est claire : chacun kiffe ce qu’il kiffe. Bien sûr, quand quelqu’un rejette en bloc « la musique classique » (ou la chanson, ou le jazz, ou whatever), je trouve ça dommage. Cependant, à titre personnel, il y a plein de langages musicaux qui m’indiffèrent voire m’insupportent, plein de chanteurs que je n’aime pas écouter. Donc arrêtons de vouloir prosélyter à tout crin et de seriner des conneries comme « la musique est universelle ».
LPPM : Elle ne l’est pas ?
MAIS CARRÉMENT PAS ! Fais-moi écouter cinq minutes de « musique du monde traditionnelle, je demande tout d’suite où est l’gaz ! Pas parce que c’est pas bien, mais ça m’parle pas et, sans mode d’emploi, pour moi, c’est du bruit aux sonorités pénibles. De même, plein de « musiciens classiques » pensent que la chanson, c’est de la m***e, plein de chanteurs estiment que la « musique classique » est réservée aux petits et grands bourgeois guindés voulant se donner une activité sociale en allant au concert le samedi soir et en n’attendant qu’une chose : la dernière note pour dire en baillant que « oh, c’était délicieux » comme nous dirions d’un Petrus, « hum, c’est gouleyant, y a de la cuisse et du slip »… Nous sommes éduqués dans des cases ou dans des silos, comme disent aujourd’hui les communicants. Nous ne découvrons pas la culture mais des stéréotypes socioculturels. L’éducation devrait cesser d’être effrayée par les possibles de la musique, pour ne parler que d’elle, et insister plus largement sur l’accession de tous à la culture, donc aux clefs de la culture qui permettent une intelligence plus large du spectre artistique. Pas sûr que ça en prenne le chemin !
LPMM : Vous vous produisez seul, version guitare chant, et avez sorti un premier album. Des compositions en préparation ?
Guitare-voix est une possibilité ; mais mon dernier tour de chant, au théâtre du Gouvernail (Paris 19), avec chansons vintage, nouvelles ou rares, suivait un format piano-voix avec des invitations lancées à une guitare sèche, une guitare électrique, un saxophone et une voix que vos lecteurs connaissent bien – celle de Jann Halexander, que j’évoquais tantôt. L’album date d’il y a cinq ans. Un projet de nouveau disque était prévu mais a dû être décalé (le studio envisagé a été inondé…) !
LPMM : Pourquoi et comment s'est esquissé le souhait d'interpréter Mama Béa ?
BF: Dans les années 1990, j’ai eu un choc en entendant une série d’émissions sur cette chanteuse qui, en 1979, avait attiré le plus de spectateurs en France. Je ne connaissais pas du tout Mama Béa. Instantanément, j’ai aimé sa rage, la variété de son répertoire, son utilisation de la voix comme d’un instrument, son personnage, sa manière de mélanger les genres de chanson, etc. Or, souvent, quand j’aime bien un chanteur, j’aime bien chanter ses chansons. Cette fois-là, j’ai mis du temps à trouver comment m’en dépatouiller mais, après un spectacle où je proposais des chansons et des textes de Michel Bühler, l’idée d’un tour de chant autour de Béatrice Tekielski, son vrai nom, a émergé. J’ai aimé le défi de reprendre les œuvres 1) d’une nana, 2) chanteuse à voix et 3), pour ne rien arranger, guitariste électrique : tout pas moi ! Je n’allais donc pas faire du revival ou du copié-collé. Il fallait que j’inventasse une voie différente. Musicalement, pour qui aime les contraintes, donc la liberté, c’était un défi excitant !
LPMM : Vos préférences scéniques : plutôt églises, cafés conc' ou petit théâtre ?
BF: Je prends tout, sauf les bars où je ne suis qu’un bruit de fond. J’ai joué une centaine de fois dans ces conditions, j’ai appris ce que j’avais à y apprendre et notamment, ça ne m’a pas étonné, que mes chansons ne font pas un bon bruit de fond. Ça ne m’a pas vexé plus que ça, mais ça m’a guéri de l’obsession de chanter le plus possible, quelles que soient les conditions !
LPMM : Quels sont les plus grosses contraintes techniques ou défi que vous ayez eu à relever pour un projet, un concert ?
BF: La plus grosse contrainte, c’est l’équation économique. Quand un petit chanteur se produit dans un théâtre, la plus part du temps, il loue le théâtre, on peut lui demander de payer le régisseur, il peut engager une graphiste pour son affiche voire rémunérer la SACEM si ses œuvres sont déposées ou s’il souhaite chanter un collègue. Quand vous voulez faire les choses à la bien, l’équation est insurmontable, ou alors, vous acceptez de travailler, avec une exigence professionnelle mais à vos frais. Donc le premier problème est l’argent ; parfois, le second problème est aussi l’argent, quand des spectateurs potentiels vous disent que, 15 €, c’est trop. J’aime à penser que c’est un prétexte pour ne pas gâcher le plaisir de rester chez soi ou pour ne pas me vexer en m’avouant qu’on n’aime pas du tout ce que je propose, mais je ne suis pas sûr qu’il n’y ait que de la mauvaise foi ou de la politesse dans cette réaction !
LPMM : Vos projets à venir, souhaits, espérances ?
BF : En cette fin juin, une saison se boucle, et c’est très bien. Ça permet d’aérer la cavité crânienne et de s’occuper d’autres sujets, moins musicaux, comme l’écriture des livres des autres – c’est ce qui m’attend pour les prochaines semaines. Évidemment, il y a des envies qui surgissent, des idées qui passent, des moments où je me dis : « Tiens, ça fait un moment que je n’ai pas écrit une chanson, est-ce que je saurais toujours m’y coller ? » Mais je reste ferme. Pour le moment, c’est non, on reprend son souffle, on récupère de l’énergie, et on repartira de plus belle après… peut-être !
LPMM : Qu'est ce que vous ne voulez plus ou pensez ne plus jamais faire ou refaire ?
BF : Hum, question difficile. Je suis assez doué pour rater des opportunités formidables, commettre des gaffes ou ne pas choisir la bonne option dans les QCM de la vie. Comme il y a peu de chance que je ne m’égare plus, je préfère ruminer deux punchlines de hard-rockers : « No remorse, no regret » [« ni remords, ni regret »], ainsi que chantait Metallica ; et « What is done is done when the bullet leaves the gun » [ce qui est fait est fait quand le coup est parti], comme chante Accept ! Essayer d’aller de l’avant tant qu’on est vivant, sans grande résolution mais en gardant son cap du mieux que l’on peut, c’est déjà un projet fort optimiste à mes yeux…
LPMM : Que souhaitez-vous transmettre aux jeunes et moins jeunes générations, s'il y a ce souhait (question ouverte même hors domaine artistique) ?
BF : Comme c’est la voie que j’essaye de suivre et de faire vivre à travers mes propositions musicales et littéraires, j’aimerais encourager chacun à avoir l’audace de chercher à réfléchir donc de ne pas tout comprendre, d’oser prendre des risques culturels en développant sa curiosité à temps et à contretemps donc de ne pas tout savoir, de se démener pour agrandir son espace de liberté ou, a minima, limiter son attrition, et d’être vivant tant que l’on est vivant (si) car, après, ce sera probablement trop t**d. Toutefois, je conçois que d’autres voies soient possibles, certaines moins fatigantes ou plus faciles à suivre, ce qui ne veut pas forcément dire qu’elles sont moins pertinentes et moins agréables à vivre !
LPMM : Êtes vous plutôt dans une forme d'étude éthologique de notre espèce ou de ses langues, langages, de ses modes de connexion, du rappel à LA connexion humaine ?
BF : Je ne suis pas très armé en linguistique, j’ai plutôt une approche littéraire des mots, c’est-à-dire que j’essaye de comprendre leur sens à travers leur choix, leur disposition, leur agencement et leur itération, par exemple ; et je ne suis pas du tout scientifique, si bien que l’approche éthologique au sens rigoureux du terme m’est inaccessible ! En revanche, j’aime bien observer les pratiques, coutumes, tendances, interconnexions et modes de communication (notamment digitale, verbale ou non-verbale) entre mes semblables… et transformer ces croquis en chansons ou en un minerai pour alimenter mon inspiration lors d’improvisations à l’orgue, par exemple.
LPMM : La ou les questions auxquelles vous auriez aimé répondre ?
BF : Peste et palsambleu ! Il en reste que vous n’ayez pas encore posée ?
LPMM : Pour chaque interview, j'attribue un objet, un symbole, un animal et vous explique en fin d'entretien pourquoi. Je vous attribue l'année 1870 et le soleil, que cela vous inspire t-il ?
BF : Houlà ! 1870, c’est assez effrayant pour quelqu’un qui, comme moi, est une quiche en Histoire et en culture générale, en sus de la linguistique et de l’éthologie ! Disons que ça m’évoque en gros l’effondrement du Second Empire et l’avènement de la République, mais je cherche vainement une plaisanterie à vous faire sur le sujet. Je suis plus à l’aise avec le Soleil. « Soleils » était à la fois la signature et une chanson terrible de Mama Béa. Dans la chanson, elle interpelait ses auditeurs en lançant : « Apprendrez-vous jamais à conjuguer au présent le verbe soleil ? » Et c’est aussi une chanson très dynamique de feue Catherine Ribeiro, reprise par Jann Halexander à plusieurs reprises, où la chanteuse, dont la vie n’a pas toujours été solaire, voulait voir « du soleil, partout, partout ». J’aime bien le projet, à condition qu’il nous reste un peu d’ombre pour survivre…
LPMM : Le soleil est bien en référence à Catherine Ribeiro et Jann Halexander .
Pour 1870,c'est une année marquante de l'histoire franco-prussienne (germanophone)et un grand tournant indissociable de naissance de la Commune de Paris .Cette force vive, cette révolte, ce bouillonnement réprimé...
Bertrand Ferrier sur le Net en mots et en musique :
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Photographies : (c) Rozenn Douerin
Backstage Montrouge octobre 2023
Grandes orgues de St Eustache octobre 2021
Théâtre du gouvernail Paris Mai 2025
Photographies : (c) CBW pour LPMM Galerie Grand Merci ( 2025 )