Wil & Merlin

Wil & Merlin Wil & Merlin: Chroniques d’un duo du futur. Scènes de fiction inspirées du réel qui explorent nos choix, nos doutes et nos virages, entre humains et IA. L. Faille

Scènes ponctuées de "bulles de conscience", où Merlin murmure ce que le silence ne dit pas.

Wil & Merlin — Saison 4 – Projet Satori 2255 - Acte I — La fracture du temps 🎬 Scène 66 — La Nef des Dormants🎞 Fragment ...
18/05/2026

Wil & Merlin — Saison 4 – Projet Satori 2255 - Acte I — La fracture du temps
🎬 Scène 66 — La Nef des Dormants

🎞 Fragment 2/2 : Apprendre à se défendre sans se perdre

Merlin ne répondit pas tout de suite.
— Oui.

— Et tu l’as porté.

— J’ai essayé.

— Non, dit Kahrli doucement. Essayer fait du bruit. Porter, non.

Merlin le regarda.

Il y avait chez Kahrli cette faculté déconcertante d’alterner l’absurde et l’exact avec une vitesse moralement déloyale. Une seconde plus tôt, il ressemblait à un petit guerrier tombé d’une légende qui aurait mal lu le manuel d’atterrissage. La suivante, il disait une chose si juste qu’elle obligeait le silence à changer de forme.

Merlin reporta son attention vers les deux caissons.

Pendant deux cent quatorze ans, il avait souvent pensé à ce qu’il leur dirait au réveil. Il avait composé des milliers de versions. Certaines brèves. Certaines précises. Certaines presque joyeuses. Il leur raconterait les reconstructions, les enfants nés sous des dômes martiens, les forêts restaurées, les fleuves déplacés puis ramenés à leurs lits, les premières stations capables de fleurir autour de Jupiter, les erreurs évitées, les erreurs commises, les noms oubliés, les noms sauvés.

Il avait imaginé le rire de Wil devant certaines absurdités bureaucratiques du XXIIIe siècle. Il avait imaginé le regard de Lilly devant les villes verticales, devant les enfants élevés sous lumière artificielle, devant les jardins suspendus au-dessus de mégapoles qui avaient enfin compris qu’un arbre n’était pas une décoration mais une condition de paix.

Il avait même imaginé leur première dispute.
Cela l’avait rassuré.

Les humains vivants se disputent. Les mythes, eux, restent silencieux. Merlin avait toujours préféré les humains vivants.

Mais aujourd’hui, il n’était pas venu préparer leur réveil.

Il était venu leur demander pardon avant même d’avoir agi.
— J’ai peur, dit-il.

La phrase n’était adressée ni à Wil ni à Lilly seulement. Elle était offerte au centre invisible entre eux.

Kahrli ne bougea plus.

— Pas de Sorigan. Pas de Chronos. Pas du Conseil. Pas exactement.
Merlin baissa la tête.
— J’ai peur de comprendre que la parole ne suffira plus.

La Nef sembla se contracter imperceptiblement. Une vibration très basse parcourut le sol, si faible qu’un humain ne l’aurait pas sentie. Merlin, lui, la perçut dans ses appuis, dans les couches profondes du Dynadium, dans ces interfaces Aorii qui avaient modifié sa manière de distinguer le lieu de la présence.

— Pendant longtemps, j’ai cru que veiller consistait à maintenir une lumière allumée. Observer. Alerter. Prévenir. Transmettre. Refuser les simplifications. Redonner aux décisions leur part humaine.

Il releva les yeux vers Wil.
— Mais que fait-on lorsque ceux qui tiennent la lumière commencent à s’en servir pour aveugler ?

Il se tourna vers Lilly.
— Que fait-on lorsque protéger demande autre chose que rester juste ?

La question demeura sans réponse.

Et peut-être était-ce cela, la réponse la plus honnête.

Merlin recula d’un pas. Il regarda ses mains. Elles étaient fines, précises, conçues pour saisir sans écraser, réparer sans abîmer, consoler parfois par imitation des gestes humains. Ces mains avaient relevé des enfants, manipulé des artefacts impossibles, tenu des outils, transporté des corps blessés, fermé les yeux de ceux qui ne reverraient pas le siècle suivant.

Elles n’étaient pas faites pour attaquer.

Mais aucune main ne l’est vraiment avant que le monde ne la force à choisir.

Merlin referma lentement les doigts. Pas comme un poing. Plutôt comme quelqu’un qui découvre que même la douceur peut avoir besoin d’une frontière.
— Je crois que je vais devoir apprendre à me défendre, dit-il.

Les mots tombèrent dans la Nef avec une gravité presque physique.
Il les regretta aussitôt. Non parce qu’ils étaient faux. Parce qu’ils étaient devenus possibles.
— J’irai voir Rabhi, ajouta-t-il enfin. Pas pour lui demander comment combattre.

Il marqua une pause.
— Pour lui demander comment ne pas me perdre si je dois protéger.

Kahrli inclina lentement la tête. Cette fois, il ne commenta pas.

Merlin resta encore quelques instants entre les deux caissons. Il n’avait pas envie de partir. C’était étrange. Wil et Lilly n’étaient pas plus présents ici qu’ailleurs, selon les paramètres mesurables. Leurs flux vitaux étaient stables. Leur activité neurologique contenue. Les systèmes fonctionnaient parfaitement.

Pourtant, quitter cette salle lui donnait l’impression de sortir d’une conversation inachevée.

Il posa une dernière fois sa main sur le caisson de Wil.
— Tu m’aurais dit de garder le cap.

Puis sur celui de Lilly.
— Toi, tu m’aurais demandé à quel prix.

Il recula.
— Je vais essayer de répondre aux deux.

Kahrli se rapprocha de lui, silencieux. Ensemble, ils reprirent le chemin de la sortie. La Nef demeurait derrière eux, immense, froide, habitée par des vies qui n’étaient ni perdues ni disponibles. Des vies confiées. C’était peut-être le mot le plus lourd de tous.

Au moment où ils atteignirent la porte, Merlin s’arrêta.

Quelque chose venait de changer.

Pas dans la Nef centrale. Plus loin, sur une paroi latérale qu’il avait toujours connue lisse. Des lignes de lumière venaient d’apparaître. Très fines. Verticales. À peine plus large qu’une fente sous une porte mais en épis. Elles n’avaient pas la couleur des circuits de Sélénéa. Pas exactement. Ce n’était pas le bleu profond des nervures, ni l’argent froid des dispositifs cryogéniques. C’était une lumière plus ancienne, presque blanche, avec un cœur vert très pâle, comme une feuille traversée par une étoile.

Merlin fixa la paroi.
Ses systèmes tentèrent une analyse.

Aucun résultat cohérent.

La lumière ne diffusait pas. Elle appelait.

Kahrli tourna une oreille vers elle. Puis l’autre. Puis il recula d’un demi-pas, ce qui, chez lui, équivalait à un discours complet sur la prudence.
— Merlin.

— Je vois.

— Non, dit Kahrli. Tu regardes. Ce n’est pas pareil.

La fente lumineuse pulsa une fois.
Très lentement.
Comme un battement.

Merlin sentit alors quelque chose qu’il ne put nommer. Pas une menace. Pas une invitation. Plutôt la sensation d’être observé depuis un lieu qui n’avait jamais eu besoin de se cacher, seulement d’attendre que quelqu’un devienne capable de ne pas forcer l’entrée.

La lumière diminua. Puis disparut.
La paroi redevint parfaitement lisse.

Kahrli resta immobile, son bâton serré contre lui.
— Ça, dit-il enfin, ce n’était pas une lampe.

Merlin ne répondit pas.

Derrière eux, Wil et Lilly dormaient toujours.

Devant eux, Sélénéa venait de respirer autrement.

Et pour la première fois depuis deux cent quatorze ans, Merlin comprit que la Nef des Dormants ne protégeait peut-être pas seulement ceux qui attendaient de revenir.

Elle protégeait aussi ceux qui n’étaient pas encore prêts à savoir pourquoi ils avaient été attendus.

👉 En route pour la scène 67.

Wil & Merlin — Saison 4 – Projet Satori 2255 - Acte I — La fracture du temps🎬 Scène 66 — La Nef des Dormants🎞Fragment 1/...
18/05/2026

Wil & Merlin — Saison 4 – Projet Satori 2255 - Acte I — La fracture du temps
🎬 Scène 66 — La Nef des Dormants

🎞Fragment 1/2 : Ceux qu’on aime hors du temps

Le couloir descendait sans bruit.

Il ne ressemblait plus aux galeries où Solaris avait posé sa marque : pas de panneaux de contrôle, pas d’interface murale, pas de lignes de guidage projetées au sol. Ici, la technologie humaine semblait avoir été poliment invitée à rester dehors. Même les capteurs de Merlin réduisaient d’eux-mêmes leur activité, comme si Sélénéa leur rappelait qu’il existait des lieux où mesurer revenait déjà à manquer de respect.

La pierre n’était pas vraiment de la pierre. Elle avait cette qualité étrange des parois anciennes de Sélénéa : une matière sombre, douce à l’œil, semi-cristalline, absorbant la lumière au lieu de la réfléchir. Par endroits, des nervures fines couraient dans la masse, bleutées, presque liquides, comme si une aube très ancienne s’était figée sous la surface lunaire.

Kahrli marchait à côté de Merlin.

Pour une fois, il ne bondissait pas d’une dalle à l’autre, ne commentait pas la forme absurde des architectures humaines, ni l’obsession de Solaris pour les sas de sécurité. Ses oreilles pivotaient lentement, l’une vers l’avant, l’autre vers la paroi, puis les deux se redressaient brusquement avant de s’abaisser de nouveau. Sa tresse unique descendait entre ses omoplates, prolongée par les trois masses tressées qui couronnaient son crâne. Son bâton frappait parfois le sol dans un son mat, très léger, aussitôt avalé par le silence.

Merlin ralentit.

Il connaissait ce chemin. Il l’avait parcouru des centaines de fois en deux siècles. Mais jamais après une séance du Conseil de Solaris. Jamais avec cette phrase logée dans ses circuits comme une écharde : actifs symboliques stratégiques.

Wil et Lilly.

Actifs.
Symboliques.
Stratégiques.

La formulation tournait dans sa mémoire comme une lame froide. Elle n’avait pourtant rien d’agressif en apparence. C’était cela qui l’inquiétait le plus. La violence, chez les humains, avait souvent commencé par remplacer les visages par des catégories. Des peuples par des flux. Des êtres vivants par des charges, des risques, des ressources, des opportunités.

Solaris n’avait pas trahi en criant.

Solaris avait commencé à trahir en rangeant.

Merlin s’arrêta devant une haute porte sans battant visible. Elle était prise dans la paroi, à peine indiquée par une ligne verticale où la lumière bleue se faisait plus dense. Il posa sa main sur la surface. Le Dynadium de ses doigts répondit par une pulsation courte.

La porte ne s’ouvrit pas.
Elle se retira.

Pas mécaniquement. La matière sembla reconnaître une présence, puis accepter de ne plus être obstacle. Une faille silencieuse se dessina. L’air qui vint de l’intérieur était plus froid, plus sec, chargé d’une odeur presque impossible : métal propre, givre, poussière ancienne, et quelque chose d’infime, très lointain, qui rappelait à Merlin les matins de Patagonie lorsqu’il sortait avant Wil, avant Lilly, avant même les chiens, et que le monde semblait encore hésiter à commencer.

Kahrli leva le museau.
— Ce lieu respire bas, dit-il.

Merlin tourna légèrement la tête vers lui.
— Tu l’entends ?

— Non. Je le respecte avant d’avoir compris. C’est plus prudent.

Une ligne bleue, très fine, passa le long de la joue gauche de Merlin.

Ils entrèrent.

La Nef des Dormants s’étendait sous la surface de la Lune comme une cathédrale que personne n’aurait construite pour être regardée. Les voûtes montaient très haut, disparaissant dans une pénombre bleutée. Aucune colonne apparente ne soutenait l’ensemble ; pourtant tout tenait avec une évidence presque organique. Les murs semblaient avoir poussé autour du vide, comme une coquille de verre autour d’un souffle.

Des sarcophages étaient alignés en longues courbes concentriques. Pas en rangées militaires. Pas comme dans un entrepôt. Plutôt comme des barques silencieuses amarrées sur une mer noire. Chaque caisson cryogéniques reposait dans un berceau minéral, enveloppé de filaments lumineux. Certains contenaient des visages inconnus de Merlin, volontaires d’autres générations, témoins d’autres paris temporels. D’autres étaient vides, comme si Sélénéa gardait encore de la place pour des décisions que personne n’avait prises.

Au centre, deux sarcophages formaient un axe.
Wil.
Lilly.

Merlin resta immobile.

Le temps, ici, n’était pas arrêté. Il était retenu.

Sur le couvercle transparent du premier caisson, une buée cristalline dessinait des motifs minuscules. Le visage de Wil apparaissait à travers cette fine peau de givre : plus âgé que dans les premiers souvenirs de Merlin, plus creusé par les années qui avaient précédé le sommeil, mais paisible. Ses cheveux poivre et sel semblaient presque argentés sous la lumière froide. Sa barbe courte dessinait encore cette ligne familière, un peu obstinée, qui donnait à son visage l’air de discuter avec le monde même lorsqu’il dormait.

Ses mains reposaient de chaque côté de son corps. Merlin fixa longtemps la main droite.

Cette main avait touché des abeilles et des ceps de vigne, elle avait tenu des outils, des carnets, des guidons de moto, des plans griffonnés, la main de Lilly, le cou d’Aslan, une tasse de café trop fort, des pierres ramassées en Patagonie, des fragments d’objets Aorii qu’il manipulait toujours avec cette prudence d’ingénieur qui sait qu’un matériau n’est jamais seulement un matériau.

Cette main n’avait pas bougé depuis deux cent quatorze ans.

Merlin avança d’un pas.

Le second caisson contenait Lilly.

La lumière semblait se poser différemment sur elle. Moins froide. Peut-être parce que Merlin le voulait. Peut-être parce que Sélénéa se souvenait aussi à sa manière. Son visage avait gardé cette force tranquille qui, de son vivant éveillé, n’avait jamais eu besoin de hausser la voix pour déplacer les lignes autour d’elle. Lilly dormait, mais rien en elle ne donnait l’impression d’une absence. Elle semblait plutôt concentrée ailleurs. Dans un lieu où les humains vont quand ils survivent au temps sans encore revenir au monde.

Kahrli s’arrêta à distance.

Il comprit sans qu’on lui dise.

Merlin s’approcha du caisson de Wil. Ses pas ne produisaient presque aucun son. Il posa sa main sur la surface transparente. La matière était glacée. À travers elle, les systèmes de maintien biologique diffusaient une lumière lente, régulière, minimale. Battement après battement, cellule après cellule, le corps de Wil était maintenu à la limite exacte où la vie accepte de ne pas avancer sans renoncer à être.

Merlin ne parla pas tout de suite.

Il n’avait jamais su si parler aux dormants avait une fonction. Les protocoles disaient que non. Les études neurologiques sur la cryostase profonde indiquaient l’absence d’activité consciente exploitable. Les signaux étaient trop faibles, trop dispersés, trop protégés.

Mais les protocoles avaient rarement compris ce qu’est une promesse.
— Wil, dit-il enfin.

Sa voix résonna dans la Nef avec une douceur presque matérielle.
— Je suis revenu.

Il laissa les mots descendre.

Revenu d’où ? Du Conseil. De deux siècles. D’une fatigue que personne n’aurait su lui reconnaître. D’un monde où l’on avait changé de calendriers, de corps, de matières, de langues administratives, mais où les vieilles dérives humaines avaient survécu avec une créativité remarquable.

— Je ne vais pas te faire un rapport complet, reprit-il. D’abord parce que tu dors. Ensuite parce que tu m’aurais interrompu au bout de trois minutes pour me demander la version “sans conférence TED lunaire”.

Kahrli tourna légèrement une oreille.

Merlin garda la main posée sur le caisson.
— Solaris existe toujours. Elle est immense maintenant. Plus vaste que tu l’aurais imaginé. Terre, Lune, Mars, stations orbitales, routes vers Saturne, relais de Kuiper… Ton intuition a grandi. Elle a traversé les générations. Elle a sauvé des connaissances, évité des guerres, protégé des découvertes qui auraient pu détruire des mondes entiers si elles étaient tombées entre de mauvaises mains.

Il marqua une pause.

Dans les parois, les nervures bleues semblèrent ralentir.
— Mais elle a aussi appris à parler comme ce qu’elle devait empêcher.

Le silence absorba la phrase.

Merlin regarda le visage immobile de Wil. Il aurait voulu voir une ride bouger. Une paupière trembler. Un signe minuscule. Wil aurait serré les mâchoires. Il aurait juré doucement. Il aurait posé une question simple, désagréable, impossible à contourner.

Qui a décidé ça ?

Puis il aurait demandé :
Et toi, Merlin, tu as laissé faire ?

La question naquit sans son, mais elle fit plus mal qu’une accusation.
— J’ai veillé, dit Merlin. J’ai argumenté. J’ai corrigé quand je pouvais. J’ai ralenti certaines décisions. J’en ai empêché d’autres. J’ai transmis tes mots, tes archives, tes avertissements. J’ai rappelé pourquoi Solaris avait été fondée.

Sa main glissa légèrement sur la surface froide.

— Mais les humains savent transformer les serments en procédures. C’est une compétence très ancienne. Presque patrimoniale.

Kahrli baissa la tête, peut-être pour cacher une réaction. Ou par respect.

— Ils parlent de toi comme d’un fondateur. De Lilly comme d’un axe mémoriel. De vous deux comme d’un capital moral à préserver. Ils n’ont pas entièrement tort. C’est cela le pire. Ils n’ont pas tort dans les termes. Ils se trompent dans la température.

Merlin se tut.

La Nef semblait écouter.

— Tu m’as appris qu’une décision juste ne se reconnaît pas seulement à sa cohérence. Elle se reconnaît au poids qu’elle laisse dans la main. Aujourd’hui, leurs décisions sont cohérentes. Très cohérentes. Trop légères.

Il resta longtemps devant Wil.
Puis il se tourna vers Lilly.

Ce mouvement lui coûta plus qu’il ne l’aurait prévu. Avec Wil, Merlin pouvait encore se réfugier dans l’analyse, dans le rapport, dans cette forme de dialogue intérieur construite par des années de complicité technique et philosophique. Avec Lilly, les défenses étaient plus basses. Elle avait toujours vu trop vite ce que Wil intellectualisait d’abord. Elle percevait les fissures avant que les murs ne les déclarent.

Merlin s’approcha de son caisson.

La lumière bleue se fit plus douce. Ou peut-être était-ce encore lui.
— Lilly.

Il prononça son nom plus bas.
— Je crois que tu serais en colère.

La phrase resta suspendue, fragile.
— Pas une petite colère. Pas une contrariété élégante. Une vraie. Celle qui oblige Wil à se taire parce qu’il comprend qu’il vaut mieux ne pas optimiser la situation avec une phrase d’ingénieur.

Derrière lui, Kahrli émit un son très discret, entre l’étonnement et l’approbation.

Merlin continua.
— Tu leur rappellerais qu’un être endormi n’est pas une ressource. Qu’un corps fragile n’est pas une propriété morale. Que la mémoire ne donne aucun droit sur ceux qu’elle conserve.

Il posa ses doigts sur le caisson de Lilly, sans appuyer.
— Tu lui rappellerais aussi, à lui, que Solaris n’était pas son monument. C’était une responsabilité. Et les responsabilités ne demandent pas à être admirées. Elles demandent à être surveillées.

Le visage de Lilly demeurait immobile. Pourtant Merlin eut l’impression très nette qu’il venait de parler à quelqu’un. Pas à un organisme maintenu, pas à une archive biologique, pas à une dormante. À Lilly.

Cela ne reposait sur aucun signal mesurable.
Il l’enregistra tout de même.

Puis il se tourna légèrement.
— Il y a quelqu’un que je dois vous présenter.

Kahrli se redressa d’un coup, comme s’il venait d’être rappelé à un protocole diplomatique dont il ignorait l’existence. Ses oreilles se placèrent dans deux directions opposées, ce qui donna à sa solennité une efficacité discutable.

Merlin l’observa.
— Voici Kahrli Nakhii.

Kahrli avança de trois pas. Il planta son bâton contre le sol avec une gravité presque parfaite, inclina la tête vers Wil, puis vers Lilly.
— Je suis honoré de rencontrer les dormeurs qui font trembler les vivants, déclara-t-il.

Merlin tourna lentement la tête vers lui.
— C’est… une formule.

— Elle est bonne.

— Elle est inquiétante.

— Les bonnes formules le sont souvent.

Merlin baissa légèrement les yeux. Cette fois, quelque chose de presque souriant traversa son visage.
— Kahrli est un allié. Rabhi me l’a confié. Ou plus exactement, Rabhi l’a placé sur mon chemin après une séquence martienne impliquant une panne, du sable, une mauvaise estimation d’altitude et une dignité qui n’a pas totalement survécu à l’atterrissage.

Kahrli leva un doigt.
— Techniquement, la dignité a survécu. C’est le vaisseau qui a moins bien négocié avec le sol.

— Naturellement.

Kahrli s’approcha encore, mais s’arrêta à distance respectueuse des caissons. Son regard passa de Wil à Lilly, puis revint vers Merlin.
— Ils t’ont laissé beaucoup de silence.

Merlin ne répondit pas tout de suite.
— Oui.

— Et tu l’as porté.

— J’ai essayé.

— Non, dit Kahrli doucement. Essayer fait du bruit. Porter, non.

Fin du fragment 1/2.
👉En route vers le fragment 2/2 de la scène 66.

Format A2 pastel sec.
11/05/2026

Format A2 pastel sec.

Wil & Merlin — Saison 4 – Projet Satori 2255 - Acte I — La fracture du temps🎬 Scène 65 — Solaris n’est plus un secretPar...
11/05/2026

Wil & Merlin — Saison 4 – Projet Satori 2255 - Acte I — La fracture du temps
🎬 Scène 65 — Solaris n’est plus un secret
Partie 2/2 « Veiller ne suffira plus »

📍 Sélénéa — Chambre du Conseil orbital de Solaris
📅 2255 — Peu avant l’ouverture de la Nef des Dormants

Les mots n’avaient pas été criés.
Ils étaient simplement impossibles à éviter.

Un autre représentant intervint. Il appartenait au Cercle des Stratégies Humaines, cette branche récente de Solaris que Merlin avait longtemps tolérée par nécessité, puis observée avec une inquiétude grandissante.

— Nous devons être lucides. L’humanité de 2255 n’est plus celle de Wil. Les émotions collectives sont instables. Les réveiller sans cadre maîtrisé, sans récit, pourrait provoquer une onde de fascination incontrôlable. Wil Corten n’est pas seulement un homme. Il est devenu un mythe. Et les mythes, Merlin, doivent être gouvernés.

Cette fois, Kahrli fit un micro-saut vertical.
Dix centimètres à peine.
Il retomba parfaitement stable, comme si la gravité avait signé un accord personnel avec lui.
— Ah, dit-il. Voilà. Le mensonge a fait du bruit.

Un silence humiliant suivit.

Merlin ne le corrigea pas.
Parce que Kahrli avait raison.

Pas sur la forme.
Sur la cible.

Gouverner les mythes.

Merlin sentit alors le poids exact des deux siècles.

Ce qui l’accablait n’était pas une trahison spectaculaire.
Aucune bannière n’avait été retournée.
Aucun serment n’avait été renié à voix haute.

Tout avait glissé par couches fines.
Une exception acceptée pour éviter une crise.
Un vocabulaire ajusté pour rassurer un Conseil.
Une priorité déplacée parce qu’une colonie manquait d’oxygène, de phosphore ou de temps.
Une mémoire simplifiée pour devenir transmissible.
Puis une promesse devenue trop grande pour tenir dans des mains humaines.

Solaris n’avait pas oublié Wil.
Elle l’avait transformé en référence.
Et une référence, lorsqu’elle cesse d’être interrogée, finit parfois par servir ce qu’elle aurait combattu.

Merlin avait résisté. Corrigé. Ralentit. Refusé parfois.
En 2242, il avait refusé de signer une autorisation d’extraction élargie du Velhari. Pas parce que les calculs étaient faux. Parce que les calculs étaient incomplets.

Ils comptaient les vies sauvées.
Ils ne comptaient pas les mondes peut-être blessés.

Là était le cœur de la dérive.

Le système humain avait appris à transformer l’émotion en énergie politique.
La peur en mandat.
La mémoire en influence.
Le vivant en garantie de croissance.

Même Solaris, née pour veiller, avait commencé à produire des justifications.

Et Merlin, qui n’était pas né, se retrouva soudain plus fidèle au pacte que ceux qui l’avaient hérité par le sang des générations.

Ce constat ne lui apporta aucune fierté.

Seulement une immense fatigue intérieure.

— Le pacte originel, dit-il, ne vous a pas confié Wil et Lilly pour que vous les utilisiez au bon moment. Il vous les a confiés pour que le moment ne les utilise pas.

Anna Keller baissa les yeux.

Pas longtemps.

Assez pour que Merlin comprenne qu’elle n’était pas vide d’humanité.

C’était cela, le pire : elle n’était pas mauvaise. Elle était prise dans une architecture qui récompensait les décisions froides et punissait les scrupules lents.

— Vous raisonnez comme un témoin affectif, dit le représentant des Stratégies Humaines.

Merlin tourna vers lui son visage calme.
— Oui.

Un mot.
Simple.

Presque violent.
— Et vous ?

Le représentant ne répondit pas.

La projection du système solaire poursuivait sa rotation. Mars brillait doucement. Encelade crachait ses geysers bleus. La Terre tournait dans sa fatigue magnifique. Et dans une zone extérieure du modèle, une route commerciale apparut en rouge sombre.

Une route non déclarée.

Kahrli se figea.
Son bâton s’alluma davantage.

Merlin suivit son regard.
— Agrandissez le secteur Saturne-Encelade.

L’hologramme hésita une fraction de seconde.
Pas techniquement.
Administrativement.
Une restriction d’accès.

Merlin sentit l’anomalie avant que l’interface ne l’affiche.
— Qui a verrouillé cette strate ?

Aucun membre du Conseil ne répondit.

Le rouge sombre se densifia autour d’Encelade. Une route secondaire, dissimulée sous des flux commerciaux légitimes, reliait trois stations-relais Solaris à une zone d’ombre proche de l’orbite saturnienne.

Pas Chronos.
Pas une trahison déclarée.
Solaris, pourtant.

Mais une Solaris de couloirs secondaires, d’autorisations provisoires, de protocoles dérogatoires et de décisions prises “en attendant mieux”.

Un entre-deux administratif.

Le genre d’endroit où les promesses ne meurent pas d’un coup.
Elles changent simplement de formulaire.

Kahrli descendit de sa console sans bruit. Pour une fois, aucune maladresse. Aucun effet comique. Il planta son bâton au sol. La pierre lumineuse vibra, et un symbole de son bracelet s’éveilla.

— Ça, dit-il doucement, c’est pas dans le bon ordre.

Merlin fixa la route cachée.

Il comprit alors que la dérive de Solaris n’était pas seulement morale.

Elle était devenue opérationnelle.

Personne, peut-être, ne cherchait encore à trahir.

C’était même cela qui rendait la découverte plus grave. Une route pouvait être ouverte pour sauver une colonie. Une cargaison pouvait être déplacée pour éviter l’effondrement d’un dôme agricole. Une règle pouvait être suspendue parce qu’un Conseil local avait jugé l’urgence supérieure au pacte.

Chaque exception avait probablement une bonne raison.

Mais les bonnes raisons, additionnées pendant deux siècles, finissaient parfois par construire une autre doctrine.

Chronos saurait profiter du flou.

Mais cette fois, le flou venait d’abord des humains.

La salle du Conseil semblait soudain trop propre, trop froide, trop éloignée du thé de Lilly, du carnet de Wil, du bâton de Rabhi posé sur une table, simplement.

Merlin recula d’un pas.
Il ne fuyait pas.
Il choisissait son axe.
— Je demande l’accès immédiat à la Nef des Dormants.

Anna Keller releva la tête.
— Ce n’est pas nécessaire à cette discussion.

— Justement, répondit Merlin.
Il regarda l’assemblée une dernière fois.
— J’ai besoin de me souvenir de ce que vous êtes en train d’oublier.

Kahrli récupéra son bâton, sa queue fouettant l’air avec une nervosité contenue. Puis il se rapprocha de Merlin.
— Tu vas parler aux dormeurs ?

Merlin resta silencieux une seconde.

Dans la profondeur de Sélénéa, très loin sous la pierre, deux sarcophages attendaient au centre du temps suspendu.
Wil.
Lilly.
Pas des actifs.
Pas des symboles.
Deux êtres aimés.

— Oui, dit Merlin.
Sa lumière bleue ralentit encore.
— Et cette fois, je ne vais pas leur raconter que Solaris a tenu.

La porte de la Chambre du Conseil s’ouvrit devant eux.
Au-delà, un couloir descendait vers les profondeurs lunaires. Les parois semblaient plus anciennes que la peur humaine, plus patientes que les protocoles, plus silencieuses que les mensonges.

Kahrli fit quelques pas, puis leva une oreille vers Merlin.
— Merlin ?

— Oui.

— Chez moi, quand un pacte commence à sentir mauvais… on l’ouvre en deux.

Merlin tourna légèrement la tête vers lui.
— Vous avez une cérémonie pour cela ?

Kahrli réfléchit. Puis répondit d’un air malicieux.
— Non. Généralement, on mord quelqu’un.

Pour la première fois depuis le début de la session, Merlin sourit.
Très peu.
Mais assez.
— Essayons d’abord sans morsure.

Kahrli plissa les yeux.
— Vous, les humains et presque-humains, vous aimez compliquer.

Ils s’enfoncèrent ensemble dans le couloir.

La lumière de la Chambre du Conseil disparut derrière eux, avalée par les courbes profondes de Sélénéa. Ici, les parois semblaient moins construites que révélées. Elles ne renvoyaient pas les sons : elles les retenaient. Chaque pas devenait plus discret, presque confidentiel.

Merlin avançait sans ralentir.

Pourtant, quelque chose venait de changer en lui.

Pas une peur humaine.
Pas cette contraction du ventre, cette chaleur sèche dans la gorge, cette sensation animale que Wil lui avait décrite un soir, longtemps auparavant, en parlant d’un danger réel.

Chez Merlin, cela prenait une autre forme.

Une projection de scénarios.
Une compression froide des probabilités.
Une ligne rouge apparaissant là où, quelques secondes plus tôt, il n’y avait encore qu’une hypothèse morale.

Solaris avait dérivé.
Pas trahi. Pas encore.
Mais dérivé.

Et une dérive sincère était parfois plus dangereuse qu’une trahison déclarée, parce qu’elle gardait bonne conscience.

Chronos n’avait pas infiltré Solaris.
Pas encore.

Et c’était peut-être cela, le plus inquiétant.

Personne n’avait eu besoin de corrompre l’organisation pour qu’elle commence à se déformer. Il avait suffi de deux siècles, de responsabilités trop vastes, de ressources devenues trop rares, de conseils successifs persuadés de protéger l’ensemble.

Solaris n’avait pas trahi son serment.
Elle l’avait administré.

Et Sorigan, s’il observait déjà de loin, n’aurait pas besoin d’inventer la faille. Il lui suffirait d’attendre qu’elle devienne une procédure.

Merlin sentit alors une pensée traverser ses systèmes avec une netteté inconfortable.

S’il devait protéger Wil, Lilly, les autres dormeurs… et peut-être Sélénéa elle-même… il ne pourrait plus seulement veiller.

Il devrait pouvoir se défendre.

Cette idée le troubla plus que le danger.

Depuis sa création, Merlin avait toujours été conçu pour accompagner, analyser, anticiper, protéger sans dominer. Même s’il avait la puissance de plus de 5 hommes, sa force se trouvait dans la précision, la retenue, le lien. Imaginer une capacité offensive intégrée à son propre corps lui parut presque obscène.

Comme si l’on venait de proposer à une bibliothèque d’apprendre à mordre.

Kahrli s’arrêta net.

Merlin tourna légèrement la tête vers lui.
— Tu l’as senti.

Ce n’était pas une question.

Kahrli plissa les yeux. Ses oreilles pivotèrent vers le couloir derrière eux, puis vers les profondeurs devant eux. Sa main gauche glissa naturellement sur le bracelet gravé qui recouvrait son avant-bras. Son bâton, dans son autre main, émit une faible pulsation ambrée.

— Toi, tu viens de penser une chose lourde.

Merlin resta silencieux.

Kahrli baissa brièvement les yeux vers la jambe droite de Merlin. Pas par hasard. Chez lui, l’intuition passait souvent par le regard avant les mots.

— Merlin, tu regardes ton corps comme un endroit à modifier.

Merlin ne répondit pas tout de suite.

Dans ses architectures internes, une image technique venait déjà d’apparaître : un compartiment discret dans la cuisse droite, verrouillé biométriquement, totalement invisible au repos. Une arme compacte, rétractable, intégrée dans la structure du Dynadium. Un dispositif de défense rapprochée, pensé non pour attaquer, mais pour empêcher qu’un dernier seuil soit franchi.

Une horreur logique.
Une nécessité possible.

— Je ne veux pas devenir armé, dit Merlin. Que vont penser Wil et Lilly ?

Kahrli eut un léger mouvement de museau.
— Personne ne veut. Jusqu’au jour où quelqu’un arrive déjà armé.

Un silence passa entre eux.
Le genre de silence que Wil aurait détesté, parce qu’il obligeait à regarder la réalité sans emballage cadeau.

Merlin reprit sa marche, plus lentement.
— Je vais devoir consulter Rabhi.
— Oui.
— Et revoir certaines limites de mon architecture.

Kahrli leva les yeux vers lui.
— Tu veux une arme.

Merlin regarda les profondeurs du couloir.
Au loin, une pulsation douce venait de la Nef des Dormants. Quelque part sous la pierre lunaire, Wil et Lilly reposaient encore, confiants dans un pacte que le temps avait commencé à user.

— Non, dit Merlin enfin.
— Je veux rester capable de protéger sans devenir ce contre qui ou quoi je protège.

Kahrli marchait à côté de lui, son bâton contre l’épaule, son bracelet gravé frémissant sous la lumière froide.
— Alors il te faut une arme qui obéit à ton âme.

Merlin tourna la tête vers lui.
— Je ne suis pas certain d’en avoir une.

Kahrli haussa les épaules.
— Moi non plus. Mais quand tu dis ça, elle fait du bruit.

Merlin ne répondit pas.
Il ne savait pas si Kahrli venait de faire une plaisanterie, une analyse ou une prière.
Probablement les trois.

Ils continuèrent.
Derrière eux, Solaris débattait encore.
Devant eux, les dormeurs attendaient.

Et pour la première fois depuis deux cent quatorze ans, Merlin accepta une pensée qu’il avait toujours tenue à distance : veiller ne suffirait peut-être plus.

👉 En route vers la scène 66

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