18/05/2026
Wil & Merlin — Saison 4 – Projet Satori 2255 - Acte I — La fracture du temps
🎬 Scène 66 — La Nef des Dormants
🎞 Fragment 2/2 : Apprendre à se défendre sans se perdre
Merlin ne répondit pas tout de suite.
— Oui.
— Et tu l’as porté.
— J’ai essayé.
— Non, dit Kahrli doucement. Essayer fait du bruit. Porter, non.
Merlin le regarda.
Il y avait chez Kahrli cette faculté déconcertante d’alterner l’absurde et l’exact avec une vitesse moralement déloyale. Une seconde plus tôt, il ressemblait à un petit guerrier tombé d’une légende qui aurait mal lu le manuel d’atterrissage. La suivante, il disait une chose si juste qu’elle obligeait le silence à changer de forme.
Merlin reporta son attention vers les deux caissons.
Pendant deux cent quatorze ans, il avait souvent pensé à ce qu’il leur dirait au réveil. Il avait composé des milliers de versions. Certaines brèves. Certaines précises. Certaines presque joyeuses. Il leur raconterait les reconstructions, les enfants nés sous des dômes martiens, les forêts restaurées, les fleuves déplacés puis ramenés à leurs lits, les premières stations capables de fleurir autour de Jupiter, les erreurs évitées, les erreurs commises, les noms oubliés, les noms sauvés.
Il avait imaginé le rire de Wil devant certaines absurdités bureaucratiques du XXIIIe siècle. Il avait imaginé le regard de Lilly devant les villes verticales, devant les enfants élevés sous lumière artificielle, devant les jardins suspendus au-dessus de mégapoles qui avaient enfin compris qu’un arbre n’était pas une décoration mais une condition de paix.
Il avait même imaginé leur première dispute.
Cela l’avait rassuré.
Les humains vivants se disputent. Les mythes, eux, restent silencieux. Merlin avait toujours préféré les humains vivants.
Mais aujourd’hui, il n’était pas venu préparer leur réveil.
Il était venu leur demander pardon avant même d’avoir agi.
— J’ai peur, dit-il.
La phrase n’était adressée ni à Wil ni à Lilly seulement. Elle était offerte au centre invisible entre eux.
Kahrli ne bougea plus.
— Pas de Sorigan. Pas de Chronos. Pas du Conseil. Pas exactement.
Merlin baissa la tête.
— J’ai peur de comprendre que la parole ne suffira plus.
La Nef sembla se contracter imperceptiblement. Une vibration très basse parcourut le sol, si faible qu’un humain ne l’aurait pas sentie. Merlin, lui, la perçut dans ses appuis, dans les couches profondes du Dynadium, dans ces interfaces Aorii qui avaient modifié sa manière de distinguer le lieu de la présence.
— Pendant longtemps, j’ai cru que veiller consistait à maintenir une lumière allumée. Observer. Alerter. Prévenir. Transmettre. Refuser les simplifications. Redonner aux décisions leur part humaine.
Il releva les yeux vers Wil.
— Mais que fait-on lorsque ceux qui tiennent la lumière commencent à s’en servir pour aveugler ?
Il se tourna vers Lilly.
— Que fait-on lorsque protéger demande autre chose que rester juste ?
La question demeura sans réponse.
Et peut-être était-ce cela, la réponse la plus honnête.
Merlin recula d’un pas. Il regarda ses mains. Elles étaient fines, précises, conçues pour saisir sans écraser, réparer sans abîmer, consoler parfois par imitation des gestes humains. Ces mains avaient relevé des enfants, manipulé des artefacts impossibles, tenu des outils, transporté des corps blessés, fermé les yeux de ceux qui ne reverraient pas le siècle suivant.
Elles n’étaient pas faites pour attaquer.
Mais aucune main ne l’est vraiment avant que le monde ne la force à choisir.
Merlin referma lentement les doigts. Pas comme un poing. Plutôt comme quelqu’un qui découvre que même la douceur peut avoir besoin d’une frontière.
— Je crois que je vais devoir apprendre à me défendre, dit-il.
Les mots tombèrent dans la Nef avec une gravité presque physique.
Il les regretta aussitôt. Non parce qu’ils étaient faux. Parce qu’ils étaient devenus possibles.
— J’irai voir Rabhi, ajouta-t-il enfin. Pas pour lui demander comment combattre.
Il marqua une pause.
— Pour lui demander comment ne pas me perdre si je dois protéger.
Kahrli inclina lentement la tête. Cette fois, il ne commenta pas.
Merlin resta encore quelques instants entre les deux caissons. Il n’avait pas envie de partir. C’était étrange. Wil et Lilly n’étaient pas plus présents ici qu’ailleurs, selon les paramètres mesurables. Leurs flux vitaux étaient stables. Leur activité neurologique contenue. Les systèmes fonctionnaient parfaitement.
Pourtant, quitter cette salle lui donnait l’impression de sortir d’une conversation inachevée.
Il posa une dernière fois sa main sur le caisson de Wil.
— Tu m’aurais dit de garder le cap.
Puis sur celui de Lilly.
— Toi, tu m’aurais demandé à quel prix.
Il recula.
— Je vais essayer de répondre aux deux.
Kahrli se rapprocha de lui, silencieux. Ensemble, ils reprirent le chemin de la sortie. La Nef demeurait derrière eux, immense, froide, habitée par des vies qui n’étaient ni perdues ni disponibles. Des vies confiées. C’était peut-être le mot le plus lourd de tous.
Au moment où ils atteignirent la porte, Merlin s’arrêta.
Quelque chose venait de changer.
Pas dans la Nef centrale. Plus loin, sur une paroi latérale qu’il avait toujours connue lisse. Des lignes de lumière venaient d’apparaître. Très fines. Verticales. À peine plus large qu’une fente sous une porte mais en épis. Elles n’avaient pas la couleur des circuits de Sélénéa. Pas exactement. Ce n’était pas le bleu profond des nervures, ni l’argent froid des dispositifs cryogéniques. C’était une lumière plus ancienne, presque blanche, avec un cœur vert très pâle, comme une feuille traversée par une étoile.
Merlin fixa la paroi.
Ses systèmes tentèrent une analyse.
Aucun résultat cohérent.
La lumière ne diffusait pas. Elle appelait.
Kahrli tourna une oreille vers elle. Puis l’autre. Puis il recula d’un demi-pas, ce qui, chez lui, équivalait à un discours complet sur la prudence.
— Merlin.
— Je vois.
— Non, dit Kahrli. Tu regardes. Ce n’est pas pareil.
La fente lumineuse pulsa une fois.
Très lentement.
Comme un battement.
Merlin sentit alors quelque chose qu’il ne put nommer. Pas une menace. Pas une invitation. Plutôt la sensation d’être observé depuis un lieu qui n’avait jamais eu besoin de se cacher, seulement d’attendre que quelqu’un devienne capable de ne pas forcer l’entrée.
La lumière diminua. Puis disparut.
La paroi redevint parfaitement lisse.
Kahrli resta immobile, son bâton serré contre lui.
— Ça, dit-il enfin, ce n’était pas une lampe.
Merlin ne répondit pas.
Derrière eux, Wil et Lilly dormaient toujours.
Devant eux, Sélénéa venait de respirer autrement.
Et pour la première fois depuis deux cent quatorze ans, Merlin comprit que la Nef des Dormants ne protégeait peut-être pas seulement ceux qui attendaient de revenir.
Elle protégeait aussi ceux qui n’étaient pas encore prêts à savoir pourquoi ils avaient été attendus.
👉 En route pour la scène 67.