04/22/2026
Ce week-end, sur ma page Facebook Clarens Lindor, je vous ai partagé un petit texte vous invitant à laisser de coté la posture du jugement pour embrasser celle de la compréhension. L’invitation était simple : ne juger pas la personne d'Ariana, mais comprendre la rationalité de sa transformation en héroïne par la communauté.
Dans la même veine, animé par le même souci ou besoin d'éviter toute forme d'attitude intellectuellement paresseuse, je vous invite, cette fois-ci, à comprendre pourquoi le public haïtien a dépensé, si je me fie à ce qui se dit sur le Net, environ 2,5 millions de dollars de cadeaux pendant la participation d'Ariana au HOUSE OF CHALLENGE 2026.
Au fait, j'avoue avoir été choqué, comme beaucoup d'entre vous d'ailleurs - j'image-, d'entendre cela. Dépenser environ 2,5 millions de dollars US n'est pas rien. Je me demandais sur le coup : « Comment peut-on dépenser autant ? »
Mais si l'on veut comprendre ce qui s'est réellement joué, il faut dépasser l'émotion pour regarder les structures numériques et sociales qui ont façonné ces comportements.
1-) Premier déplacement : ce ne sont pas des individus isolés
Ni Ariana, ni les votants, ni même le concours ne peuvent être compris isolément. Ils sont pris dans une architecture plus large : celle des plateformes numériques, où la visibilité, la reconnaissance et la récompense sont organisées selon des règles précises. Comme le dit parfaitement Lawrence Lessig, ici, « The Code is Law ».
Dans le contexte numérique, ce qu'il faut comprendre, ce n'est pas l'individu qui agit librement dans un espace neutre, c'est un système qui configure les formes d'action possibles. Ce sont les vrais maitres du jeu, les plateformes, qui décident qui existe, qui disparait, qui devient tendance.
On peut se demande, par exemple : pourquoi, cette semaine, sur nos pages des réseaux sociaux (Facebook, IG, Tiktok), est-on envahi autant par des postes relatifs à cette affaire d'Ariane ? Je vous laisse le soin d'y répondre.
2-) Le mécanisme central : l'économie d'intention
Dans mes recherches doctorales, pour suivre le conseil de Gilles Deleuze🤣, j'essaie de conceptualiser un problème que j'entrevois sous la notion de « captation cognitive ». J'essaie de le construire dans le cadre de l'économie d'attention, parce que, pendant des décennies, les plateformes numériques ont organisé l'économie autour d'un principe simple : capturer votre attention, car c'est cette attention qui peut être vendue - aux annonceurs, aux marques, aux agences - comme ressource économique rare (Voir Yves Citton, L'économie de l'attention : nouvel horizon du capitalisme ?). Cette économie de l'attention a dominé l'internet, transformant le temps de regard en revenu publicitaire. Chaque « like », chaque scroll, chaque seconde de vidéo compte comme une unité d'attention valorisable.
Aujourd'hui, pour certains, au crépuscule de cette économie de l'attention, nous assistons à la naissance d'une autre forme d'économie : l'économie d'intention (Voir l'article de Yaqub CHAUDHARY et Jonnie PENN, « Beware the Intention Economy: Collection and Commodification of Intent via Large Language Models » ). Là où l'attention mesure ce que vous regardez, l'intention mesure ce que vous êtes prêt à faire. Ce n'est plus seulement votre regard qui est intéressé, mais votre motivation active à agir : voter, acheter, partager, soutenir.
Dans ce paradigme, un vote, un cadeau, un soutien public ne sont pas seulement des gestes symboliques : ce sont des signaux économiques exploitables. Et ces signaux sont précisément ce que les plateformes transforment en valeur, en visibilité, en hiérarchie.
3-) Les plateformes : ingénierie de la conversion
Dans ce système, les plateformes ne sont pas neutres. Elles organisent une économie où la visibilité dépend de l'engagement, l'engament dépend de l'émotion, et l'émotion se convertit en action mesurable (H Varian, ancien employé chez Google, explique ce mécanisme parfaitement à travers son concept « transactions informatisées »). Il nous dit, en gros : chaque interaction devient une donnée. Chaque donnée devient une prédiction. Chaque prédiction devient une valeur économique.
C'est ainsi que les gestes apparemment « irrationnels » deviennent parfaitement fonctionnels dans le système : ils alimentent la machine.
4-) Pourquoi cela prend une intensité particulière chez nous ?
Dans certains contextes sociaux, cette logique prend une force encore plus grande. Lorsque les institutions traditionnelles de reconnaissance - école, État, emploi stable - sont fragiles ou insuffisantes, les plateformes deviennent des espaces alternatifs de visibilité et de dignité. Elles offrent quelque chose de simple mais puissant : être vu, compter, exister publiquement dans un classement immédiat.
Dans ce cadre, un vote n'est pas seulement un geste pour une personne (Nou tande ak ki fyète moun yo konn a di yo sot vote ou redwi sila ki pa ou poko fè l yo). C'est une manière d'exister.
5-) Le faux débat du blâme
Blâmer Ariana est une simplification. Blâmer le public également. Car dans les deux cas, on oublie l'essentiel : les structures qui rendent ces comportements cohérents.
Aussi, réduire tout cela à une « irrationalité collective », c'est ne rien comprendre. C'est comme expliquer la pluie par la faute du vent : on confond les manifestations visibles avec les dynamiques profondes.
6-) Ce que révèle réellement le phénomène
Ce qui s'est joué, à notre sens, autour de House of Challenge n'est pas une dérive isolée, c'est plutôt un symptôme clair d'un monde où la visibilité est devenue une ressource, l'émotion est devenue une monnaie, et l'intention humaine est elle-même devenue un capital circulant.
Bref, ce que je voulais vous dire, ce n'est pas Ariana qu'il faut comprendre ou juger ( si m ta mande n poukisa l gen tout siksè sa, kisa n tap reponn mw ?). Ce n'est pas non plus seulement le public. Ce qu'il faut interroger, c'est le système qui transforme nos élans les plus ordinaires - soutenir, voter, aimer - en données économiques exploitables. Contrairement à ma première invitation (comprendre), cet exercice me semble, j'avoue, être plus difficile.
Et tant que nous ne verrons pas cela, nous continuerons à commenter les symptômes sans jamais regarder la structure.
Autrement dit, le véritable enjeu n'est pas ce que les gens font, mais ce que le système fait de ce qu'ils font.
Sispann voye woch sou mango vèt !
Clarens LINDOR