07/03/2026
Le refus du progrès technique : deux siècles de résistance et de lucidité
Pourquoi, depuis deux siècles, tant de gens se méfient des grandes innovations, alors qu’on nous répète que le progrès technique serait forcément synonyme de progrès social ? Chaque époque a vu émerger des contestations, des inquiétudes, parfois des révoltes contre les machines qui promettaient un avenir radieux mais qui, bien souvent, apportaient dans leur sillage la casse des emplois, la dépossession des savoir-faire et l'effacement des communautés.
Luddites : une première révolte contre les « machines du progrès »
Au début du XIXe siècle, dans l'Angleterre industrielle naissante, des artisans du textile – tondeurs, tisserands et tricoteurs – voient leur monde s'effondrer. Les nouvelles machines séduisent leurs employeurs, promettant productivité et profits. Mais pour ces ouvriers qualifiés, c'est la catastrophe annoncée : des emplois disparaissent par milliers, ceux qui restent sont déqualifiés, remplacés par des femmes et des enfants payés une misère. C'est tout leur univers social, leurs communautés soudées et autonomes, qui s'efface au profit de grands centres urbains soumis au Marché.
Contrairement à la caricature qui en a été faite, les luddites ne haïssent pas la technique en soi. Ils s'attaquent à une organisation sociale où la machine sert à renforcer le pouvoir des propriétaires contre les travailleurs. Leurs révoltes, marquées par le bris de machines, sont réprimées dans le sang par l'État, qui envoie police et armée protéger les intérêts des possédants. De grands procès exemplaires aboutissent à des punitions sévères pour les meneurs. Deux siècles avant Greta Thunberg, ces résistants s'inquiétaient déjà de notre rapport à l'environnement, de la course à la croissance et de l'accumulation inégalitaire de pouvoir et de richesses.
Le refus du progrès au XIXe et XXe siècle
Ce mouvement ne s'arrête pas aux briseurs de machines anglais. On retrouve les mêmes logiques lors de la révolte des Canuts à Lyon quelques années plus t**d. À chaque grande vague d'innovation – chemin de fer, électricité, téléphone, puis informatisation – des voix s'élèvent pour pointer les effets sur le corps, les territoires, les emplois et la démocratie.
Des penseurs comme Ivan Illich ou Lewis Mumford ont perpétué et élaboré une colonne vertébrale idéologique à la technocritique. D'autres, comme Bernanos, ont dénoncé une société industrielle capable d'écraser les individus au nom de l'efficacité et du profit. Cette critique intellectuelle rejoint les inquiétudes populaires : le progrès technique, quand il est confisqué par quelques-uns, devient un instrument d'aliénation.
De la machine à tisser aux ordinateurs : le fil rouge de la technocritique
Il existe un courant de pensée continu : du luddisme historique jusqu'aux luttes contre le nucléaire, les OGM, la biométrie, le RFID, la numérisation du travail. Tous ces mouvements posent la même question fondamentale : qui décide de la trajectoire technique ? au bénéfice de qui ? avec quels contre-pouvoirs ?
La numérisation des services publics, qui s'accompagne systématiquement de « déshumanisation » avec fermeture de guichets et inaccessibilité pour les nombreux usagers victimes de la fracture numérique, en est un exemple récent. On a vu des résistances collectives contre les compteurs Linky, la mise en place de la 5G, l'installation de nouveaux aéroports ou les méga-bassines.
Le retournement des préjugés : qui est vraiment « archaïque » ?
Le discours des élites économiques et techno traite toute résistance de « luddisme » ou de « peur irrationnelle ». Cette caricature sert surtout à disqualifier les conflits sociaux. Certains idéologues de la Silicon Valley présentent toute régulation comme une hérésie contre le « progrès », comme si la technologie était une force naturelle qu'il faudrait laisser faire sans entrave.
Mais l'Histoire permet de faire émerger une mémoire dont on avait organisé l'oubli, au profit de la fiction panglossienne d'un progrès technique indiscutable. La technologie n'est ni neutre, ni bonne, ni mauvaise, mais chacune porte en elle un certain type d'usage, façonne son utilisateur et fait advenir un nouveau monde. Comprendre les enjeux, c'est pouvoir faire preuve de techno-discernement et se réapproprier le monde qui nous entoure.
Et si… l'IA ?
Si, au XIXe siècle, les ouvriers avaient raison de se méfier des machines qui les mettaient au pas, que devons-nous faire aujourd'hui face aux nouvelles machines qui promettent de gérer nos corps, nos emplois, nos données, nos décisions collectives ?
Et si notre époque ajoutait une couche de pouvoir : non plus seulement des machines qui broient le travail, mais des machines qui prétendent connaître nos vies mieux que nous, nos risques, nos désirs, nos choix politiques ?
L'intelligence artificielle apparaît comme le dernier avatar d'un même problème : la confiscation du progrès par des intérêts privés, avec des conséquences sur les classes populaires et la démocratie. Les réponses à cette nouvelle donne sont multiples, du cyber-minimalisme qui invite à la déconnexion jusqu'aux low-tech, ces technologies plus simples et conviviales qui permettent de se réapproprier les machines et les savoir-faire.
L'association des Soulèvements de la Terre a récemment remis sur le devant de la scène la stratégie du sabotage largement employée par les luddites. Le sabotage revient-il à la mode ? C'est en tout cas le signe que deux siècles après, la question reste la même : comment résister à un progrès qui nous échappe, et comment construire collectivement un avenir technique qui soit vraiment au service de tous, et pas seulement de quelques-uns ?