10/03/2026
Les Dominicains haineux ou incultes?
Wilson Isidor venait de planter deux buts à la République dominicaine. Haïti venait de gagner 4-1. L’euphorie. L’adrénaline. Le sang chaud du football. Le garçon pointe le sol, puis son maillot, et lâche : « La Hispaniola est Haïti. Haïti est ici. »
Et là, tremblement de terre patriotique de l’autre côté de la frontière.
On parle de souveraineté. On menace de saisir la FIFA. Des responsables politiques réagissent. Le gouvernement se raidit. On dirait presque que Wilson Isidor avait traversé la frontière avec des chars.
Calmons-nous!
Il n’a pas annexé Santo Domingo entre son premier et son deuxième but. Il a parlé. Peut-être avec provocation. Peut-être avec l’arrogance jubilatoire d’un joueur qui vient de vous en mettre quatre. Mais ce qu’il a dit possède une petite racine historique qui semble avoir piqué très fort.
Parce que Hispaniola n’est pas le nom originel de l’île.
Ce nom vient de Christophe Colomb. L’envahisseur. Le pillard. Celui dont l’arrivée inaugure sur cette terre la destruction du monde autochtone. Avant que l’Europe ne rebaptise ce qu’elle n’avait pas créé, les premiers habitants utilisaient notamment Ayiti, Quisqueya et Bohío pour désigner l’île. Des sources anciennes attestent bien l’usage de Haïti avant La Española.
Alors, chers voisins, avant de faire une syncope nationale parce qu’un footballeur haïtien prononce « Haïti » en parlant de l’île, il faudrait peut-être choisir calmement de quel héritage vous voulez être les défenseurs : celui des peuples qui étaient là avant Colomb, ou celui du monsieur qui est arrivé ensuite pour rebaptiser la maison.
Et puisque nous sommes dans l’Histoire, allons-y franchement.
Quand l’Espagne réannexe Santo Domingo en 1861, les Dominicains se soulèvent. Ceux qui veulent restaurer leur République comprennent qu’ils auront besoin d’aide. Et ils la cherchent où? En Haïti.
Des chefs de la future guerre de Restauration se tournent vers Haïti pour obtenir soutien moral, refuge et assistance. L’Académie dominicaine d’histoire elle-même rapporte que certains dirigeants révolutionnaires considéraient l’appui haïtien comme nécessaire au succès de leur lutte.
L’histoire est parfois une vilaine chose : elle empêche de haïr confortablement.
Alors la question me vient : les Dominicains qui explosent aujourd’hui sont-ils haineux ou incultes?
Je connais trop la République dominicaine pour répondre « incultes ». J’y ai vécu. J’y ai voyagé. J’y ai rencontré des gens intelligents, chaleureux, cultivés.
Donc le problème est ailleurs.
C’est cette vieille haine antihaïtienne, nourrie depuis des générations, répétée, recyclée, politisée, parfois enseignée comme un réflexe de défense nationale.
Et la haine a un talent particulier : elle rend bête même quelqu’un d’instruit.
Elle peut même faire oublier 1937.
Le massacre du Persil. Des milliers d’Haïtiens assassinés sous Trujillo, souvent à la machette, parce qu’ils étaient Haïtiens. Voilà où peut mener l’idée qu’un voisin n’est plus un voisin mais une menace biologique, culturelle, raciale.
Nous sommes en 2026. Ça ne repassera pas.
La République dominicaine peut contrôler sa frontière. Elle peut appliquer ses lois migratoires. C’est son droit. Mais humilier, traquer, brutaliser, expulser massivement des Haïtiens comme s’ils constituaient une contamination nationale nourrit exactement le poison historique dont cette île a déjà trop bu.
Depuis la déclaration d’Isidor, la chasse aux Haïtiens semble avoir redoublé d’ampleur. J’ai même reçu des témoignages d’Haïtiens en situation régulière, avec leurs papiers en règle, interceptés par des agents. Comme ils avaient de l’argent sur eux, ils se sont fait racketter — pratique malheureusement bien connue — puis relâcher sans même être conduits au centre de détention de Haina.
Et il faut aussi arrêter un fantasme. La République dominicaine n’est pas une superpuissance. Elle n’est pas les États-Unis. Elle n’a ni la capacité militaire, ni le poids géopolitique, ni la licence historique que certaines grandes puissances se sont arrogée pour envahir, occuper ou remodeler des territoires selon leurs intérêts. Elle ne va pas envahir Haïti, absorber Haïti, effacer Haïti ou décider que les Haïtiens doivent disparaître de l’île.
Il faudra donc s’habituer à une vérité géographique extraordinairement compliquée : nous sommes là. Vous aussi. Deux peuples. Deux États. Une île.
Même Luis Abinader semble incapable de monter à une tribune internationale sans qu’Haïti finisse quelque part dans son discours. À la dernière Assemblée générale de l’ONU, la crise haïtienne occupait encore une place centrale dans son intervention et dans son agenda new-yorkais.
À force, Haïti devient presque le troisième parti politique dominicain.
Mais on ne construit pas une identité nationale en passant son temps à expliquer qui on n’est pas.
La République dominicaine n’est pas Haïti. Très bien. Haïti n’est pas la République dominicaine. Très bien aussi.
Maintenant qu’on a réglé ce problème de maternelle, pouvons-nous enfin grandir?
Parce que nous n’allons pas déplacer l’île. Nous n’allons pas déménager l’un des deux peuples. Et nous n’allons pas passer les deux prochains siècles à nous regarder comme deux chiens de part et d’autre d’une clôture.
La haine n’est pas une preuve de puissance. Elle est souvent l’aveu d’une peur.
Parfois d’un complexe. Toujours d’une faiblesse.
L’homme n’a pas été fait pour passer sa vie à fabriquer un ennemi dans le visage de son voisin.
Alors oui, Wilson Isidor a provoqué.
Mais peut-être que le vrai scandale n’est pas qu’un Haïtien ait crié « Haïti est ici ».
Peut-être que le vrai scandale est qu’en 2026, il suffise encore de prononcer Haïti en République dominicaine pour réveiller autant de colère.
Gaspard Dorélien
03.10.26
16h58