05/14/2026
Déménagement!
C’est moi qui suis peut-être pas normal. Je me demande : comment quelqu’un qui a plus de 40 ans peut décider de déménager du jour au lendemain et arriver à le faire? Sans rien traîner derrière lui? Ou si peu. Sans regret? Et sans retourner sur ses pas? Et sans avoir le cœur qui se décompose?
Moi, cela m’a pris un an. En vrai, plus de 12 mois. Pour me faire à l’idée de déménager seulement. Changer de pays. Voir de nouveaux visages. Entendre des bruits nouveaux et, jusqu’ici, inconnus. Sentir de nouvelles odeurs. Goûter à des saveurs qui surprennent. Qui plaisent. Qui dégoûtent ou qui chavirent, tout simplement. Découvrir de nouvelles façons de bâtir le quotidien. Découvrir de nouvelles façons de s’enfermer. Oublier les barricades. Découvrir d’autres façons de respecter l’autre. Accepter qu’on n’est pas plus qu’un numéro dans ce nouvel environnement. Vivre la solitude au milieu des foules. Ne plus être surpris par la propreté des rues. Accepter de manger des fruits stériles, parce qu’ils n’ont pas de pépins. Ne plus s’étonner que le piment puisse être aussi doux que le poivron. Trouver de l’eau à chaque visite au robinet. Ne plus être étonné que l’interrupteur change la vision à chaque fois qu’on le fait changer de position. Réaliser qu’une connexion Internet pouvait être aussi rapide que le guépard. Oublier les concerts d’armes à feu. Oublier le noir qui a, le plus souvent, habité les quatre murs de la maison. Oublier la peur que la venue de deux hommes montés sur une motocyclette peut générer.
Mon esprit a pris plus de neuf mois, en entier, pour digérer ça. Tout le reste du temps a consisté à sélectionner ce que je prendrais avec moi pour partir. J’ai fait un premier. Un deuxième. Un troisième… un dixième tri. La pile n’avait pas changé. Elle était trop chargée. Mon père ne possède pas un cargo. Moi non plus.
Impossible de faire rentrer le très peu de choses que mes mains, mes yeux, mon cœur… mon quotidien ont caressé pendant ces 25 dernières années dans six, sept… huit bagages de voyage.
J’ai résolu de vendre des choses. Même si mon cœur me dissuadait de le faire. Mais il était hors de question que je vende telle ou telle chose. J’ai recommencé à trier. J’ai sélectionné. J’ai mis de côté. J’ai pratiquement plié des choses pour les faire entrer dans ma tête. Dans mon âme.
Vendre une chose qui a été présente pour servir tous les jours est, pour moi, comparable à un crime de haute trahison. C’est, pour moi, une traîtrise qu’on ne peut pas nommer.
J’ai creusé et fouillé longtemps la partie de moi qui, en général, trouve les solutions aux problèmes. Ça y est. J’ai trouvé : donner en cadeau les choses qui ne rentreront pas dans mes bagages et auxquelles je tiens, comme je tiens à chaque larme que verse mon cœur quand il est content ou quand la tristesse le dévore.
J’ai donné beaucoup de choses. Des livres. Des caméras. Des photos. Des tableaux. Des habits. Des assiettes. Des accessoires de cuisine. Des véhicules. Des espaces. Des moments. Des cahiers. Des habits. Des cravates. Des chaussures. Des chaises. Des téléviseurs. Des écrits. Des larmes.
Le plus dur, c’était les livres. J’ai des livres que je n’avais jamais lus, mais envers lesquels j’avais pris les plus grands engagements. J’ai, pendant des années, promis à ces ouvrages qu’un temps viendrait où, pendant des heures, des jours, ou même des semaines, ils seraient toujours avec moi dans les toilettes, les salles et les lignes d’attente… Pendant tout ce temps, mes yeux déshabilleraient chacune de leurs lettres, chaque mot, chaque phrase, chaque paragraphe, chacune de leurs pages, jusqu’à la dernière. Ces livres-là, je ne pouvais pas les donner. Même pas en cadeau. Mais des livres pareils, j’en avais trop. Certains sont terrés, depuis des mois, dans des malles. Je partirais avec eux, comme je dois partir avec mes amours.
Il y en a avec qui j’ai connu des moments euphoriques, des évasions porteuses de tout le bonheur du monde… que je ne pouvais pas offrir non plus.
Mes nuits ne comprenaient plus le sommeil. Mon esprit ne connaissait plus de paix. Le repos était un mot, un état d’être que je ne connaissais plus.
J’ai donné en cadeau plus d’un millier de livres. J’ai été ce traître. J’ai été, pour beaucoup de livres, celui qui n’a pas su respecter une promesse renouvelée à chaque aurore.
Cinq mois plus t**d, la blessure n’a toujours pas été refermée. Cinq mois plus t**d, je continue de me poser cette question, qui n’a reçu que des réponses muettes. J’ose, ne serait-ce que pour faire danser le couteau dans la plaie. Je suis peut-être aussi maso.
“Comment quelqu’un qui a plus de 40 ans peut décider de déménager du jour au lendemain et arriver à le faire sans avoir laissé derrière une grosse partie de son âme?”
Gaspard Dorélien
13 mai 2020
5 h 03 AM