01/11/2026
Article très intéressant sur l'évolution de la culture japonaise vs le veganisme.
🌿 Le véganisme au Japon : un élan prometteur ? 🌿
Entre un passé colonial qui l'a freiné et une tradition culinaire basée sur le tofu, le véganisme grandit sensiblement au sein de la société nippone.
Entre le Tonkotsu ramen à base de bouillon d’os de porc et L’Oden, difficile d’imaginer le Japon comme une terre accueillante pour le véganisme. Un peu comme en France, ou même en Allemagne, pourrait-on arguer... Et pourtant, le véganisme y a pris une certaine importance, notamment dans les grandes villes. Dans l’ombre des sushis et du bœuf wagyū, un mouvement lent, mais profond s’enracine : celui d’une alimentation éthique et écologique, en partie fondée sur l'idéologie végane.
Entre héritage bouddhiste et innovations technologiques, le Japon va encore vous surprendre.
🌿 Le véganisme au Japon : entre histoires et difficultés à exister
Attention, ici, le debunkage est de mise. Contrairement à l’image moderne d’un Japon carnivore, le régime japonais a longtemps été presque exclusivement végétarien.
Dans « Bouddhisme, shintoïsme et consommation de viande animale au Japon », L’anthropologue Naomichi Ishige raconte que sous l’influence du bouddhisme, arrivé au VIᵉ siècle, la consommation de viande terrestre a été progressivement découragée puis formellement encadrée.
En 675, l’empereur Tenmu promulgue un décret interdisant la consommation de viande de bœuf, cheval, chien, singe et poulet durant une partie de l’année. Cette interdiction s’étendra ensuite et structurera un tabou de plus de mille ans autour de la viande de mammifères, tout en laissant une place aux poissons.
Plus t**d, la règlementation envers le respect animal intervint même jusque au niveau politique.
Dans le Japon de Tokugawa Tsunayoshi (1646-1709), les animaux acquirent une centralité politique, protégés par les nombreux édits dits « de compassion pour les êtres vivants », émanant du Sh**un. Il était alors interdit d’abandonner un animal et de manquer de respect à un être vivant.
🌿 L’élaboration d’une gastronomie sans souffrance animale
Les temples bouddhistes développent alors une gastronomie spécifique : le shōjin ryōri (精進料理), cuisine de dévotion sans viande ni poisson, à base de tofu, légumes de saison, algues et céréales. Aujourd’hui encore, des temples comme ceux du mont Kōya ou d’Eiheiji servent des repas entièrement végétaux.
On pourrait parler d’un véganisme avant l’heure : pas de bœuf, pas de porc, pas de poisson, pas de produits laitiers, peu ou pas d’ingrédients forts comme l’ail ou l’oignon.
Il ne s’agit pas encore de lutte climatique, mais d’une éthique religieuse : ne pas ôter la vie d’êtres sensibles et éviter la “souillure” du sang, via le concept de Kegare 穢れ・汚れ.
🌿 La rupture Meiji et l’influence occidentale
Tout bascule avec la Restauration de Meiji (1868), comme le montre la thèse de Hans Martin Krämer “Not Befitting Our Divine Country”: Eating Meat in Japanese Discourses of Self and Other from the Seventeenth Century to the Present.
Soucieux de moderniser le pays et de rompre avec l’image d’une nation “arriérée”, un peu comme avec la disparition des yôkai et des croyances populaires, le nouveau gouvernement associe la consommation de viande à la puissance des nations occidentales.
"La viande devient alors un symbole de progrès. L’empereur Meiji lui-même est présenté comme mangeant publiquement du bœuf pour encourager le peuple à l’imiter."
La levée des interdits frappe aussi le clergé : dès les années 1870, les moines bouddhistes obtiennent le droit officiel de se marier et de manger de la viande. Le bœuf et le porc deviennent les emblèmes d’un Japon “fort”, industrialisé, ouvert au monde. Le végétarisme, autrefois norme implicite, bascule vers la marge, associé à un ascétisme dépassé ou à des pratiques de moines.
L’après-1945 achève la transformation. Dans le contexte de l’occupation américaine, les cantines scolaires japonaises se réorganisent autour de menus riches en pain blanc, lait et protéines animales, censés lutter contre la malnutrition.
En quelques décennies, la consommation de viande est multipliée plusieurs fois : selon l’OCDE, elle a été plus que quintuplée entre 1960 et le milieu des années 2000, laissant loin derrière l’ancien régime quasi végétarien. Un “colonialisme carné” qui repose sur une importante dépendance extérieure comme le prouve l'envahissement de McDonald.
Le Japon affiche depuis plusieurs années un taux d’autosuffisance alimentaire de 38 % en calories : autrement dit, près de 60 % des calories consommées sont importées, dans un contexte où la viande et les produits laitiers comptent de plus en plus dans l’assiette.
🌿 La redécouverte du végétal
Le mot “vegan” (ビーガン, bīgan) n’apparaît dans le vocabulaire japonais que t**divement, et surtout via internet et la culture globale. À partir des années 2010, une poignée de restaurants végétaliens émergent à Tokyo et Kyoto, souvent portés par des expatriés ou des Japonais revenus de l’étranger.
En parallèle, l’ONG VegeProject Japan, fondée en 2013, commence à labelliser produits et restaurants et à publier des cartes (“Vegemap”) des lieux proposant des options végétales.
Les Jeux olympiques de Tokyo, prévus pour 2020 et finalement tenus en 2021, servent de catalyseur. Pour accueillir athlètes et touristes aux régimes variés, le gouvernement métropolitain de Tokyo et des ONG comme VegeProject diffusent des guides officiels pour restaurants végétariens et véganes, et subventionnent le développement de menus sans produits animaux.
🌿 Les chaînes s'y mettent
Le capitalisme n'attend pas : des chaînes comme MOS Burger ou CoCo Ichibanya introduisent alors des burgers ou currys à base végétale, parfois présentés comme 100 % sans ingrédients animaux, parfois simplement “plant-based” ou “vegetarian” avec quelques nuances d’étiquetage.
Comme le résume un article de Grist consacré au sujet, le tournant végane au Japon part souvent d’un pragmatisme touristique et économique : satisfaire une demande internationale, avant de devenir un débat intérieur.
🌿 L’influence des jeunes générations
Les statistiques officielles sur le nombre exact de personnes véganes au Japon restent rares et variables, mais toutes convergent sur un point : il s’agit d’une minorité très réduite, généralement estimée autour de 2 % de la population, selon Melbourne Asia Review, en 2022. À titre de comparaison, il est de 0,13 % en France.
En revanche, l’intérêt pour les régimes “plus végétaux” ou “sans viande fréquente” progresse nettement, notamment chez les jeunes. Les réseaux sociaux jouent ici un rôle central : sur Instagram et TikTok, des hashtags comme #ヴィーガンライフ (“vegan life”) ou #プラントベース mettent en avant un mode de vie plant-based, mêlant cuisine, minimalisme et esthétique “clean”.
Parallèlement, la crise climatique nourrit une forme d’éco-anxiété chez les jeunes générations. Une enquête internationale menée par le Dentsu Institute montre que plus de 80 % des jeunes interrogés dans onze pays, dont le Japon, se disent inquiets du changement climatique, et près de la moitié des jeunes Japonais déclarent que cette inquiétude affecte leur vie quotidienne. Les moins jeunes sont également plus ouverts, selon une enquête relayée par le ministère de l’Agriculture : plus de la moitié des Japonais se disent intéressés par les “viandes de soja” ou autres substituts végétaux, notamment pour des raisons de santé et d’environnement.
🌿 Une avancée timide, mais qui existe !
Ironie de l’Histoire. Ou retour à une certaine forme de spiritualité et de rapport éthique au vivant au moment même où nous le détruisons le plus...
Alors que le Japon importait et importe toujours steaks et lait pour symboliser le progrès, sa cuisine la plus ancienne redevient aujourd’hui une source d’inspiration contemporaine. (Oui, le Japon n'a jamais fini de vous inspirer).
Le shōjin ryōri, jadis réservé aux moines, séduit une nouvelle génération de chefs et de touristes. Des établissements comme Ajiro à Kyoto ou Daigo à Tokyo, tous deux mentionnés dans le Guide Michelin et spécialisés dans la cuisine végétale d’inspiration bouddhiste, revisitent ces recettes ancestrales à base de tofu, de sésame, de racines et de kombu.
Sur cette base, on voit émerger une fusion culinaire : ramen végan au miso, curry végétal, tempura de légumes, gyoza sans porc, sushis aux légumes marinés ou aux algues… Des enseignes comme T’s Tantan (Tokyo Station) ou la mini-chaîne Ain Soph. à Tokyo et Kyoto sont devenues des références pour les voyageurs véganes.
Ce mouvement s’ancre dans des valeurs japonaises anciennes, comme le mottainai (もったいない). Ce concept défend l’idée qu’il est moralement condamnable de gaspiller ce qui a de la valeur. Appliqué à l’alimentation, cela signifie à la fois limiter le gaspillage et mieux considérer la vie animale : deux dimensions au cœur de nombreuses réflexions véganes contemporaines.
🌿 Un cadre politique un peu mou sur la question
Le cadre politique japonais n’est pas hostile au véganisme, mais il reste peu proactif. Le Basic Plan for Food, Agriculture and Rural Areas du MAFF fixe des objectifs de sécurité alimentaire et de durabilité, mais les protéines végétales y sont encore abordées surtout sous l’angle industriel et exportateur.
En parallèle, le gouvernement a mis en place des normes JAS pour la “viande de soja” et a lancé des travaux sur l’étiquetage des produits plant-based, afin d’éviter les confusions sans freiner le marché.
On reste loin, toutefois, de politiques publiques “ambitieuses” comparables à certaines stratégies européennes en faveur des protéines végétales. Évidemment, à mettre en perspective face au viandegate et des “appellations trompeuses” en France.
🌿 Un coût qui freine pour certaines denrées
Le coût reste cependant un frein majeur au développement d’une alimentation végane au Japon. Les substituts de viande végétale commercialisés dans l’archipel, en particulier les produits importés, sont généralement plus chers que la viande conventionnelle.
Les études de marché montrent aussi que ces produits ultra-transformés sont surtout introduits via des circuits urbains, premium, ciblant des consommateurs à revenus moyens ou élevés, plus attentifs aux considérations de santé et environnement. (Food Frontier, Export Market Profiles, chapitres Asie).
🌿 Les produits traditionnels bon marché
En parallèle, les protéines végétales traditionnelles que sont le tofu, le miso et le natto restent extrêmement bon marché et omniprésentes dans les supermarchés japonais. Le ministère de l’Agriculture (MAFF) classe d’ailleurs le tofu et le natto parmi les sources de protéines les moins coûteuses du panier alimentaire national.
Cette dualité alimente l’idée que le véganisme industriel, basé sur des produits transformés et importés, demeure perçu comme une pratique de classe moyenne supérieure, tandis que les protéines végétales traditionnelles restent accessibles à tous.
🌿 Se dire "vegan" : une tension entre éthique et harmonie sociale ?
S’affirmer végan au Japon reste pourtant culturellement délicat. Le concept de wa (和), l’harmonie, reste structurant : on évite d’imposer ses opinions, de refuser ostensiblement un plat ou de perturber la convivialité d’un repas de groupe. Beaucoup de Japonais adeptes d’une alimentation végane ou quasi végane évitent même le terme “vegan”, jugé trop clivant, et lui préfèrent des expressions comme plant-based ou yasai shoku (“alimentation centrée sur les légumes”).
Comme le montrent plusieurs travaux sur le “soft activism” végane au Japon, l’engagement passe davantage par des gestes quotidiens discrets. Choisir un bento sans viande, cuisiner végétal chez soi, soutenir des cafés engagés... plutôt que par la confrontation ou la dénonciation publique.
- Mauricette Baelen
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Un œil sur le Japon | Mr Japanization