01/08/2026
08-01-2026 -- OPINION: Le sacrifice des paramédics
Commençons par écarter la fiction polie : le refus du Québec d’offrir une convention collective équitable aux paramédics n’a rien à voir avec l’argent. Si c’était le cas, ce conflit serait réglé depuis longtemps.
Il y a 6 642 paramédics actifs au Québec. Même une correction majeure — une augmentation salariale significative accompagnée de l’ensemble des mesures réclamées depuis longtemps en matière de conditions de travail — serait à peine perceptible dans un budget provincial qui se chiffre en dizaines de milliards de dollars. Ça ne ferait pas exploser le déficit. Ça n’obligerait pas à couper ailleurs. Ça ne représenterait même pas une erreur d’arrondi. L’idée que le Québec « ne peut pas se le permettre » ne relève pas de l’analyse sérieuse. C’est un élément de langage.
Les paramédics sont aujourd’hui des cliniciens autonomes qui interviennent dans des environnements non contrôlés. Ils prennent des décisions à haut risque avec une information incomplète. Ils gèrent l’incertitude. Ils prodiguent des soins médicaux avancés. Et, de plus en plus, ils compensent les défaillances du reste du système. Les urgences débordent : les paramédics absorbent les délais. L’accès à la première ligne s’effondre : les paramédics gèrent les retombées. Les crises de santé mentale se multiplient : les paramédics sont dépêchés comme première — et parfois seule — réponse.
Leur champ de pratique s’est élargi sans relâche. Leur classification, elle, est restée figée.
Ce décalage n’est pas accidentel. Il est commode.
Contrairement aux infirmières ou aux enseignants, les paramédics occupent un angle mort structurel. Ils sont essentiels, mais dispersés. Très visibles pour les patients dans les moments de crise, mais largement invisibles comme corps de métier. Ils sont liés par une éthique professionnelle — sans être pleinement reconnus comme professionnels de la santé — ce qui rend toute pression soutenue extrêmement difficile. Ils ne peuvent pas simplement cesser le travail sans conséquences humaines bien réelles. Et comme beaucoup travaillent pour des entreprises privées ou parapubliques sous contrat public, le gouvernement peut maintenir une distance confortable, en faisant semblant qu’il s’agit d’un enjeu commercial plutôt que d’une responsabilité publique.
Cela rend les paramédics particulièrement faciles à sacrifier.
Il y a aussi un calcul politique plus profond. Corriger les salaires et les conditions de travail des paramédics obligerait à reconnaître une vérité dérangeante : le système de soins préhospitaliers d’urgence du Québec tient depuis des années grâce à une main-d’œuvre à qui l’on demande toujours plus, avec toujours moins, tout en absorbant les coûts moraux et physiques des échecs systémiques. Une telle reconnaissance inviterait à l’examen public. Elle soulèverait des questions de planification, de reddition de comptes et de sous-investissement chronique. Elle forcerait une conversation que le gouvernement n’a aucune envie d’avoir.
Alors les négociations s’éternisent. Le délai devient une stratégie. L’attrition devient une politique. L’épuisement devient un outil budgétaire.
D’un point de vue technocratique, le calcul est froid, mais implacable. Les paramédics d’expérience quittent. Les pénuries sont rebaptisées « défis de recrutement ». Moins d’ancienneté signifie un salaire moyen plus bas. Moins de voix chevronnées signifie moins de résistance institutionnelle. Le système se détériore lentement, discrètement, jusqu’à ce que le dysfonctionnement devienne la norme. Ce n’est pas ainsi qu’on bâtit un système de soins d’urgence résilient — mais c’est ainsi qu’on évite d’avoir à le financer.
Ce qui rend cette approche particulièrement cynique, c’est qu’elle repose sur le fait que les paramédics continuent d’agir comme des paramédics : se présenter, encaisser, improviser, placer les patients au premier plan même quand le système les abandonne. Leur professionnalisme est instrumentalisé. Leur fiabilité est traitée comme une ressource inépuisable.
Le Québec pourrait mettre fin à cette situation demain matin. Il pourrait reconnaître la réalité, corriger le déséquilibre et aligner la reconnaissance des paramédics sur les responsabilités qu’ils assument déjà. Le fait qu’il choisisse de ne pas le faire est en soi révélateur.
Ce n’est pas une décision budgétaire.
C’est une décision politique.
Et chaque jour où cette situation perdure, le message envoyé aux paramédics est sans équivoque : votre travail est essentiel, mais votre valeur est négociable. Vos sacrifices sont attendus, mais non réciproques. Vous êtes assez bons pour tenir le système à bout de bras — mais pas assez pour être traités équitablement.
- HN, La dernière ambulance