07/08/2026
LA JUNTE FRANÇAISE CONTRE LES VOIX DISSIDENTES ?
Enquête sur les atteintes à la liberté d’expression en France (1/3)
«Depuis le début de la guerre en Ukraine, la France et l'Union européenne ont profondément modifié leur approche de la sécurité informationnelle. Fermeture de médias, gels d'avoirs, expulsions, retraits de nationalité, sanctions administratives : au nom de la lutte contre les ingérences étrangères, un nouvel arsenal s'est progressivement imposé. Jusqu'où peut aller une démocratie pour se protéger sans fragiliser les libertés qu'elle prétend défendre ?»
La guerre des armes… et la guerre de l'information
Le 24 février 2022 marque le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Quelques jours plus t**d, un autre front s'ouvre : celui de l'information.
Pour la première fois de son histoire, l'Union européenne décide d'interdire la diffusion de plusieurs médias financés par un État étranger, notamment RT (Russia Today) et Sputnik. Bruxelles justifie cette décision en affirmant que ces chaînes ne constituent pas de simples organes de presse, mais des instruments de propagande participant activement au soutien de l'agression militaire russe.
Cette décision marque une rupture. Jusqu'alors, même les médias les plus controversés étaient généralement combattus par le débat contradictoire, la régulation audiovisuelle ou les juridictions nationales. Désormais, la diffusion même de certains médias est empêchée par un régime de sanctions.
Pour les institutions européennes, il ne s'agit pas d'une atteinte à la liberté de la presse, mais d'une mesure de sécurité face à ce qu'elles qualifient d'« opérations d'influence » et de « désinformation » orchestrées par le Kremlin.
Une décision qui divise
Cette lecture n'est toutefois pas unanimement partagée.
Plusieurs responsables politiques, juristes et défenseurs d'une conception extensive de la liberté d'expression ont estimé que l'interdiction de RT et Sputnik créait un précédent inédit dans l'espace démocratique européen. Leur argument est simple : dans une démocratie libérale, même un média accusé de propagande devrait, selon eux, être combattu par la contradiction, le fact-checking ou les tribunaux, plutôt que par une interdiction administrative.
À l'inverse, Reporters sans frontières (RSF) soutient pleinement les sanctions européennes. L'organisation considère RT comme un instrument de propagande de l'État russe et reproche même aux autorités françaises de ne pas appliquer assez strictement les sanctions, estimant que les contenus de RT restent encore trop facilement accessibles en ligne.
Le débat dépasse donc largement le cas d'un média. Il révèle une opposition entre deux conceptions de la liberté d'expression : l'une estime qu'une démocratie doit tolérer même les discours de propagande tant qu'ils relèvent de l'expression publique ; l'autre considère que certains dispositifs informationnels constituent des armes hybrides et peuvent, à ce titre, être neutralisés.
Le glissement vers une doctrine de sécurité informationnelle
Cette évolution ne concerne plus uniquement les médias.
À partir de 2023 et surtout de 2024, les autorités françaises mobilisent un éventail de mesures administratives contre des personnes accusées de participer à des campagnes d'influence ou de déstabilisation : retrait de nationalité, gels des avoirs, expulsions, interdictions de territoire ou sanctions économiques.
Les cas de Kemi Seba, Francklin Nyamsi ou encore Xenia Fedorova illustrent cette évolution. Leurs situations juridiques diffèrent, mais elles traduisent une même tendance : la réponse de l'État passe de plus en plus par l'action administrative, souvent avant toute condamnation pénale définitive.
Pour l'exécutif, cette évolution répond à une nécessité stratégique : les opérations d'influence seraient trop rapides et trop diffuses pour être combattues uniquement par les procédures judiciaires classiques.
Les critiques y voient au contraire un déplacement du centre de gravité de l'État de droit. Ils s'interrogent sur le risque que des mesures administratives particulièrement lourdes produisent des effets comparables à des sanctions pénales, sans les mêmes garanties procédurales.
Le débat africain : une accusation de "deux poids, deux mesures"
Cette évolution est observée de près sur le continent africain.
Au Mali, au Burkina Faso, au Niger, puis plus récemment au Togo, les autorités ont suspendu ou restreint la diffusion de médias français tels que RFI ou France 24, en invoquant des motifs d'atteinte à l'ordre public, de partialité ou de diffusion d'informations jugées inexactes.
À chacune de ces décisions, Reporters sans frontières, ainsi que plusieurs organisations de défense de la liberté de la presse, ont dénoncé des atteintes au pluralisme et à la liberté d'informer.
C'est précisément sur ce point que s'est développée une critique portée par plusieurs responsables politiques, intellectuels et observateurs africains : selon eux, ces organisations condamneraient avec vigueur les restrictions visant des médias occidentaux en Afrique, tout en soutenant ou en considérant comme légitimes les sanctions européennes contre RT et Sputnik. Cette lecture alimente l'accusation d'un « deux poids, deux mesures ».
Les organisations concernées rejettent cette accusation. Elles répondent que les situations ne sont pas comparables : selon elles, RT et Sputnik sont des instruments de communication d'un État engagé dans une guerre et faisant l'objet de sanctions européennes, tandis que les médias français suspendus au Sahel sont des organes de presse bénéficiant des protections ordinaires de la liberté d'informer.
Au-delà de cette divergence, une certitude s'impose : la liberté de la presse est devenue un terrain de confrontation géopolitique. Désormais, chaque restriction est interprétée à travers le prisme des rapports de force internationaux autant que du droit.
Abeilles Sans Frontières - ASF