29/10/2025
SIX ANS APRÈS LE DRAME DE NGOUACHE, LES ZONES À RISQUE DANS LA VILLE: ON FAIT LE POINT AVEC LE MAIRE DE LA Ville de Bafoussam
RAPPEL DU CONTEXTE
Dans la nuit du 28 au 29 octobre 2019, un glissement de terrain survenu au quartier Ngouache 4, à Bafoussam, emportait plusieurs habitations et faisait une quarantaine de morts. Six ans après le drame, la mémoire reste vive dans les esprits. Depuis, les regards se tournent vers la gestion des zones à risques et les promesses de reconstruction. Un projet de forêt communautaire et d’espace de loisirs avait été annoncé sur le site quelques années après, mais rien n’a encore vu le jour. Face aux interrogations des populations, la rédaction du média « Les Bruits Du Couloir » a rencontré Monsieur le Maire de la Ville de Bafoussam, le Commandant Roger TAFAM pour faire le point sur les actions menées, les projets à venir et la vision municipale pour une ville plus sûre et plus verte. La municipalité veut avancer entre mémoire, prévention et développement durable. Roger TAFAM est notre invité.
Les Bruits Du Couloir (LBDC): Monsieur le Maire, quel est le souvenir que vous gardez particulièrement de ce drame ?
Roger TAFAM : Le souvenir que j’ai est celui de la tristesse. Il faut dire que je n’habitait pas encore en permanence à Bafoussam. Nous étions à Douala lorsque nous avons appris cette tragédie. Cela nous a laissés sous le choc. Perdre autant de personnes… il est vrai, le jour même, nous ne connaissions pas encore le nombre de décès. Mais nous savions déjà qu’il allait être très élevé, en voyant toute la surface qui avait glissé avec les maisons dessus. Donc le souvenir que nous avons est vraiment une grande tristesse pour ce drame.
LBDC : Un projet d’aménagement était annoncé sur le site sinistré. Jusqu’à ce jour, rien n’est fait. Quels sont les obstacles qui expliquent l’absence de concrétisation jusqu’ici ?
Roger TAFAM : Nous sommes arrivés à la tête de la municipalité en 2020, et c’est courant 2021 que nous avons lancé l’idée de ce projet. Peut-être que vous ne le savez pas, mais c’est un processus très longue. Nous avons déjà conçu le projet, mais nous ne pouvons pas intervenir directement sur ce terrain comme ça. Il fallait d’abord lancer une opération de déclaration d’utilité publique, afin que le MINDCAF déclare cette zone d’utilité publique, ce qui devrait nous permettre de l’occuper. Nous l’avons fait, avec le préfet de l’époque , une commission était descendue sur le terrain et nous avions délimité la zone. Malheureusement, ce préfet est parti sans transmettre le rapport. Entre-temps, la déclaration d’utilité publique est devenue caduque, et avec l’arrivée du préfet Christophe FOFIÉ, nous avons saisi le MINDCAF, qui nous a donné une deuxième déclaration d’utilité publique, et nous avons saisi le préfet qui a déjà envoyé sa commission sur le terrain. Ce que je peux vous dire, c’est qu’il s’agit d’une zone d’environ 13 hectares, car nous avions pris toute la colline, toute la zone qui s’était effondrée, ainsi que la zone où on faisait les manifestations suite au drame.LBDC
Le projet consiste à sécuriser le flanc de colline avec des arbres spécifiques, pour créer une forêt communautaire à l’intérieur de laquelle il y aura des voies de circulation à pied. Également d’y construire un mémorial, qui portera les noms de toutes les victimes de cette catastrophe. Autour de ce mémorial, on aura certaines infrastructures, comme un hôtel, des salles de conférence et un parc à loisirs pour enfants. L’essentiel est que le thème de tout ce que nous voulons y faire est de sensibiliser sur la dangerosité des zones déclarées non constructibles.
Lorsque le problème foncier sera résolu, car nous avons déjà essayé de contacter de nombreux partenaires pour financer le projet, parc qu’il faut le dire, ce que nous voulons mettre sur place c’est au-delà de 500 millions de francs CFA. Donc, une fois que toutes les conditions seront réunies, les partenaires pourront accepter d’investir. Vous voyez, tant que nous n’avons pas le document qui nous concède la propriété foncière, il est un peu difficile de lever des fonds pour ce projet. Donc, voilà où on en est.
LBDC : Plus globalement, ce drame nous emmène à parler des zones à risques dans la ville de Bafoussam. On voudrait savoir s’il en existe une réelle cartographie des zones à risques aujourd’hui et qu’est-ce que la municipalité fait pour prévenir de nouveaux drames ?
Roger TAFAM : La ville de Bafoussam est l’une des rares villes à disposer d’un plan directeur d’urbanisme et des plan d’occupation des sols. Si vous consultez le plan d’occupation des sols de chaque commune, vous trouverez les zones déclarées non constructibles. Et lorsqu’on a fait des études pour ce plan directeur d’urbanisme, il y a eu des sessions de sensibilisation auprès des populations. Plus récemment en 2022, nous avons fait une étude sur la partie urbaine de la ville, et nous avons pu recenser 492 ménages vivant sur des zones non constructibles. Et il faut dire que la situation évolue, plusieurs facteurs rendent une zone non constructible. Elle peut faire l’objet d’un éboulement ou risque d’éboulement, ou alors d’inondation, etc…, car à chaque forte pluie, on observe le comportement de l’eau dans la ville, ce qui permet de déterminer les zones non constructibles.https://www.facebook.com/share/17HqFyWD1w/
Nous faisons des efforts pour sensibiliser la population sur ce sujet. Il en est de même lorsque les citoyens cherchent à obtenir un permis de construire. Et c’est là que l’importance du permis de construire intervient : lorsque vous sollicitez un permis de construire, vous commencez d’abord par un certificat d’urbanisme, et c’est dans ce certificat qu’est clairement indiquée la nature juridique du terrain sur lequel vous voulez construire, ainsi que les conditions d’urbanisme applicables à ce terrain. Malheureusement, vous verrez toujours des personnes aller construire dans des zones non constructibles. On a un cas le plus frappant, c’est un collège du côté de Kena à Bamougoum, qui est érigé non seulement sur une zone non constructible mais sur le tracé d’une route. Ce cas, par exemple, son dossier n’est jamais arrivé en commission. Les gens ont utilisé, je dirais, la force pour le faire, car nous essayons d’éviter les esclandres. Lorsque nous envoyons des agents municipaux sur un chantier demander l’arrêt des travaux, et les gens profitent des weekends ou utilisent d’autres méthodes pour continuer le travail, c’est à leurs risques et périls. Néanmoins, la municipalité continue de sensibiliser, mais surtout, nous répétons que personne ne doit construire sans vérifier si la zone est déclarée non constructible ou pas.
LBDC: Vous avez parlé de la sensibilisation en relevant qu'il y a toujours des réfractaires. N'y a-t-il pas lieu de frapper du poing sur la table monsieur le Maire?
Roger TAFAM : Lorsque vous frappez du poing sur la table, qu’est-ce-que cela va changer ? Il faut admettre que la municipalité n’a pas tous les moyens de sa politique. Nous n’avons pas tous les moyens qu’il nous faut. Il faut que les autres acteurs interviennent. Déjà, sur le plan du personnel, la municipalité n’en a pas assez pour être sur tous les chantiers en même temps. Mais il faudrait que lorsque la municipalité détecte des irrégularités et saisit d’autres autorités, que tous ces acteurs puissent entrer en jeu. Dites vous bien que la municipalité seule ne peut pas faire respecter les règles d’urbanisme dans une ville. C’est impossible tant que les autres acteurs ne forment pas une synergie avec les municipalités. Nous avons dû démolir des maisons construites sans respecter les règles d’urbanisme, et la municipalité se retrouve dans plusieurs cas au tribunal. Et vous voyez des dossiers qui tournent, reviennent, alors que la vérité est évidente pour tout le monde. Vous comprenez donc que pour qu’une ville soit bien organisée, les règles d’urbanisme doivent être respectées, mais cela ne dépend pas uniquement de la municipalité, c’est l’affaire de tous les acteurs sociaux, des autorités administratives, judiciaires, forces de maintien de l’ordre et de la population elle-même. Parce qu’il faut aussi souligner que la population elle-même, parfois laisse des gens construire dans les marécages, elle ne signale pas toujours à la municipalité le début des chantiers. Et ce n’est que lorsque les constructions sont déjà importantes que la municipalité est informée. Avec la mise en place des comités de quartier, les coordonnateurs de ces comités doivent donner des informations en temps réel.©LBDC
Vous devez savoir qu’en matière d’urbanisme, même lorsqu’on obtient un permis de construire, il y’a un article qui stipule que pour commencer votre chantier, vous devez être avec les ingénieurs de la municipalité. Il doit y avoir un rapport de démarrage, un procès verbal de démarrage de chantier. Et à la fin, il doit avoir un autre rapport pour que la municipalité vérifie qu’il y’a conformité entre ce que vous avez demandé et qui vous a été accordé, et ce qui a été construit. Dans la réalité, combien de personnes invitent la municipalité au moment de démarrer le chantier ? Vous allez voir des gens qui sont même dans des zones constructibles, ils obtiennent un permis de bâtir qui respecte toutes les règles, mais lorsqu’ils implantent le chantier tout seul et surtout le weekend, ils ne respectent plus tout ce qu’ils ont demandé et obtenu dans le permis de construire.
LBDC :Enfin, Monsieur le Maire, quel est le message que vous souhaitez adresser à la population de Bafoussam, surtout à celles qui vivent encore dans des zones à risque ou qui ont l’intention d’y habiter ?
Roger TAFAM : Le message que je vais donner c’est que lorsqu’on est dans une ville, on n doit pas acheter un terrain sans vérifier auprès de la municipalité la nature juridique du terrain par rapport aux règles d’urbanisme. Certains pensent que le fait d’avoir un titre foncier ne dispense de ces règles. Non, le titre foncier vous accorde seulement la propriété du terrain, encore que le propriétaire réel est l’État. Donc le titre foncier vous donne un droit sur une parcelle de terrain mais ce titre n’est pas au-dessus des règles d’urbanisme.©LBDC
Le conseil que je donnerais est de toujours vérifier que l’endroit où vous voulez investir, construire une grande maison, n’est pas une zone non constructible. Et déjà, il faut que les citoyens soient vigilants. Lorsque vous êtes sur un flanc de colline, en contrebas à côté des drains, ou des lignes à haute tension, parce que certains ne le savent pas que ces infrastructures ont des distances de sécurité à respecter. En cas de fortes pluies, tout peut être emporté. Le conseil est donc de vérifier toutes ces choses avant de se lancer dans les constructions.
Les Bruits Du Couloir : Commandant Roger TAFAM, Maire de la ville de Bafoussam : Merci d’avoir répondu à nos questions.
Roger TAFAM : C’est moi qui vous remercie.
Propos recueillis par Les Bruits Du Couloir
Ministère de l'Administration Territoriale du Cameroun
Ministère de l'Habitat et du Développement Urbain
Ministère de la Décentralisation et du Développement Local -Minddevel-
Conseil Régional de l'Ouest