01/01/2026
En écrivant cet hommage, je n’ai pas éteint la musique.
💡🧠📖🫡 Je me souviens encore…
Ce jour-là, comme tant d’autres, j’étais allé chez ma tante Marie-Rose Benoît 🕊
sur la Grand-Rue espagnole de Ouanaminthe.
Elle avait une petite boutique modeste mais, pour moi, c’était un royaume.
J’y venais surtout pour une raison précise :
😋 son fameux mélange 👇
👉 kola Couronne bien frais, lait Carnation,
et toujours un petit sachet de « bonbon sèl » Guarina pour accompagner.
Un goût simple.
Un goût d’enfance.
Un goût que rien n’efface.
🟢 Après avoir bien dégusté, je sortais jouer dans la cour.
Le temps semblait s’y arrêter.
Au fond de la cour, il y avait une petite maisonnette discrète.
Puis, presque naturellement, la porte s’est ouverte.
Un grand monsieur est apparu.
Cheveux jamais trop courts,
toujours soignés.
Bottes bien mises.
Pantalon noir.
Et surtout cette démarche : ferme, réglée, comme si chaque pas portait une histoire de devoir et de dignité.
Il a traversé la cour sans un mot,
a enfourché sa moto, et le grondement a rempli l’air.
👉 C’était Pierre Luckner.
Son nom, je ne l’apprendrais que bien plus t**d.
À ce moment-là, je ne savais pas encore qu’il avait été militaire des Forces Armées d’Haïti,
ni qu’après la démobilisation de 1994,
il avait dû, comme tant d’autres, se réinventer pour survivre.
Pour moi, ce n’était qu’un homme qui passait.
Mais déjà, la mémoire commençait à graver son image dans mon cœur.
🟡 Plus t**d, je l’ai revu souvent.
Chaque passage chez ma tante, la même silhouette sur la Grand-Rue.
Toujours propre.
Toujours droit.
Avec cette discipline ancienne qui ne l’avait jamais quitté.
La moto annonçait sa présence avant lui.
Un bruit fatigué, familier, mêlé aux voix des marchandes.
🏍 Je n’en connaissais pas la marque, mais elle ressemblait à ces vieilles Kawasaki
qui ne cherchent pas la gloire, seulement la route.
Et surtout, il y avait ce détail que tout le monde remarquait :
on dirait qu’il n’a jamais changé de moto 😂
Deux décennies.
Soleil, pluie, charges lourdes, passagers pressés, vies transportées.
La même moto, fidèle comme un serment silencieux.
Un jour, je l’ai vu passer avec un client chargé de marchandises.
Des sacs, des ballots, toute une économie fragile empilée derrière lui.
Il riait.
Un rire franc, tranquille.
👉 À cet instant précis, j’ai compris que l’armée ne lui manquait peut-être plus.
Le sens du devoir avait simplement changé de terrain.
🔵 Chez ma tante, les rituels sont restés.
Du lait de vache bouilli dont la crème était réservée à la benjamine de la fratrie.
Le mélange de kola, de glace et de lait.😇
Aujourd’hui encore, pour lui rendre hommage et à elle aussi, je prépare ce mélange.
Je le bois avec du bonbon Max salé,
et je laisse les souvenirs venir, sans les interrompre.
C’est dans un de ces moments que je l’ai revu passer.
La même démarche.
La même moto.
👦🏻 L’enfant que j’étais ignorait encore
qu’un ancien soldat vivait là, à quelques mètres de son innocence.
Ce n’est qu’en grandissant que j’ai compris.
Son élégance discrète.
Sa tenue toujours soignée.
Ce respect intact des hommes qui se tiennent droits, même quand la vie ne les applaudit plus.
🔴 Après 1994, beaucoup sont tombés.
Cependant, d’autres se sont relevés autrement.
Mon grand-père, qui a pris sa retraite dans l’armée bien avant, est retourné à la terre.
Chaque samedi, il arrivait sur son beau cheval,
les « makout » chargés de « kann kiba» , de fruits
😋👉 et surtout de « chadèk »👇
Ma cuillère, un couteau et un peu de sucre n’étaient jamais trop loin. 😹
👉 Il nous apprenait que survivre, parfois, c’est transmettre.
Pierre Luckner, lui, a choisi deux roues.
La rue.
Le service sans uniforme.
Transporter.
Faire gagner du temps.
Conduire ceux qui devaient arriver à l’école, au travail, à la vie.
Il était honnête.
Constant.
Discret.
💡 L’un des plus anciens taxi-moto de Ouanaminthe,
figure silencieuse du quotidien.
Sa moto, fatiguée mais fidèle,
refusait la retraite comme lui.
Rue par rue, trou par trou,
elle connaissait la ville par cœur.
💡 Jusqu’à sa mort, Pierre Luckner et sa moto sont restés sur la route.
Aujourd’hui encore, quand une vieille moto passe lentement sur la Grand-Rue espagnole,
il me semble voir son ombre.
Droite.
Calme.
Digne.
Sans le savoir, toute une ville a grandi avec lui.
🫡 Certaines armes se déposent.
Mais le sens du devoir, lui, ne s’enlève jamais.
Pierre Luckner ne portait plus l’uniforme.
Mais il a servi jusqu’au bout.🕊
🟣 Comme beaucoup d’anciens militaires des Forces Armées d’Haïti, Pierre Luckner a longtemps espéré.
Espéré un retour.
Espéré revoir l’armée renaître,
non pas pour reprendre les armes, mais pour redonner un sens à ce qui avait été perdu.
✨ Il n’en parlait presque jamais.
Mais cette nostalgie vivait en lui.
Elle se lisait dans sa posture droite, dans sa manière de marcher,
dans ce respect intact pour une discipline que le pays avait abandonnée mais que lui n’avait jamais trahie.
Les années ont passé.
Les saisons se sont succédé.
Les motos ont changé autour de lui.
Mais l’armée, elle, n’est jamais revenue.
Et Pierre Luckner est mort avec ce rêve-là.
Un rêve discret, sans plainte, sans colère.
Un rêve qu’il a porté en silence, comme il portait ses passagers, comme il portait sa vie.
🙏 Il est parti sans revoir l’uniforme renaître,
sans entendre l’appel.
Il s’en est allé en silence, comme il avait roulé, emportant avec lui l’écho d’un pays qu’il avait servi deux fois :
une fois sous les armes,
et toujours, sous le soleil de Ouanaminthe.
Richardly Pierre