09/08/2026
« MON NOM EST DUPE » : LA FUITE VERS LES CHEMINS DE TRAVERSE
Article de Mohamed Mebtoul, sociologue, paru dans EL WATAN
Le beau roman « Mon nom est Dupe » de Mansour Kedidir, politologue, juriste et écrivain, nous rappelle à titre comparatif, la démarche du sociologue américain, Erving Goffman dans son ouvrage « la mise en scène de la vie quotidienne » (1973), dévoilant les tractations, les contournements, et les détournements pour soi et pour ses uniques « ami.es ». Le roman se construit dans les coulisses. L’arrière-plan donne à observer le personnage principal, Kada ou le Rouget, fils d’un vidangeur décédé dans une fosse septique, qui va exercer, avec l’appui de son oncle maternel, le métier de gérant dans un bar d’un complexe hôtelier.
Dans un style limpide, le romancier décrit le bar comme celui des nantis assoiffés dans tous les sens du terme : boisson alcoolisée, argent, pouvoir, opulence, prestige. Le bar, loin d’être un simple espace chosifié et neutre, se présente comme un actant, selon le mot du sociologue Bernard Latour, permettant de « nourrir » et de normaliser l’opportunisme à plusieurs facettes. La fluctuation cognitive et gestuelle des notables de la ville et des acteurs se prétendant être au cœur de pouvoirs importants, rend compte de la théâtralisation qui imprègne le fonctionnement du bar.
Une littérature audacieuse et énigmatique
Mansour Kedidir mobilise des mots très justes. Ce qui lui permet de se positionner dans une littérature à la fois audacieuse et énigmatique, laissant au lecteur le soin d’émettre ses propres conclusions. La connivence entre les sciences sociales et la littérature (Mebtoul, Sebaa et Kedidir, 2026) est perceptible : l’auteur a le souci de fouiller sans cesse la réalité quotidienne invisible qui est indissociable d’une dimension sociopolitique au creux des actes les plus ordinaires et les plus insignifiants. Il restitue de façon dynamique ce qui se joue dans les violences implicites et cachées imprégnant les rapports sociaux : les calculs névrotiques pour s’enrichir davantage, les modalités sociales pour accroître constamment son aura au quotidien, la construction une posture du paraître pour ne pas perdre la face dans une société dominée par le regard de l’Autre. Le cadeau ou autre produit remis discrètement, dans une forme d’anticipation calculée, mais comme si de rien n’était, devant autoriser son auteur, à recevoir davantage de son interlocuteur. Tout se joue dans l’arrière-cour évoquée par le sociologue Goffman, permettant au romancier de mettre en exergue la circulation opaque, discrète, entre soi, des objets multiples de valeur, en échange d’alliances nécessaires pour tenter d’arracher de nouveaux marchés, permettant aux notables de la ville, de j***r avec aisance des biens collectifs de celle-ci. Kada, loin d’être un agent passif, s’engage pour subvenir aux besoins de sa famille, notamment de sa mère, à exercer le métier de gérant d’un bar. Il est quotidiennement confronté au jeu social pervers, sinueux et synonyme d’une quête d’appropriation financière et relationnelle informelle de ceux qui se construisent de façon mythique le statut d’homme « d’affaires » en poursuivant des chemins de traverse non dénués de risques.
Les bifurcations
Dans le contexte politique dominé par la décennie noire, les bars ferment leurs portes. L’ordre social se renferme sur lui-même, le conformisme apparent et les hypocrisies sociales s’amplifient. La ville devient un « non lieu », pour reprendre l’expression de l’anthropologue français, Marc Augé (1992). Il indique de façon extrême la fuite vers l’anonymat articulé puissamment à l’anomie des interactions quotidiennes. L’auteur du roman n’occulte pas la face politique tragique qui est dominée par la peur et la terreur. Paradoxalement, la conjoncture de la peur a aussi permis la poursuite détournée des affaires menées par tous les acteurs privilégiés, renforçant les inégalités sociales, en laissant à la marge les gens de peu dans l’incertitude où seule la survie aléatoire marque leur quotidien de tous les jours.
Kada est à présent en chômage forcé. Ses tentatives de retrouver le même emploi, sont vaines. La boisson alcoolisée se raréfie, confrontée à une offensive radicale des intégristes. « Tout me semblait étrange. Un nuage de frayeur voilait le quartier. En quelques semaines, j’étais amené, sans me rendre compte, à vivre avec une fièvre morbide… J’avais décidé de descendre chaque matin au centre-ville pour chercher du travail… » (74).
Le roman de Mansour Kedidir ouvre des pistes intéressantes dans la compréhension fine de la société algérienne, loin d’être amorphe, se caractérise par une production sociale sans cesse réinventée, n’effaçant jamais les mémoires des personnes, qui ressurgissent en permanence sur la scène sociale. Dans une période de crise au quotidien (Mebtoul, 2024), les reconversions ou les bifurcations des agents sociaux, sont impératives pour tenter de s’en sortir, mais toujours de façon contrastée selon leurs statuts respectifs. Ici, la villa se substitue au bar, qui malgré sa fermeture, a permis de renouer des liens sociaux entre l’ancien gérant du bar et un client fortuné. Kada, Le Rouget va enfin revivre professionnellement grâce à sa rencontre avec Dib, homme d’affaire, qui décide de le recruter. Ce déclic cognitif a été suffisant pour autoriser les deux personnes, à activer un espace plus discret, privé et loin de la ville, dans une villa somptueuse, certaines soirées d’antan. Elles sont régentées par Dib, notable fortuné, mais dont la soif dans toutes ses variantes (boisson, argent, quête de personnes influentes) est insatiable, tout en privilégiant des formes sociales plus discrètes. Le secret, le silence calculé et la défiance sont de mise dans ce nouvel espace flamboyant qui se limite à unir quatre à cinq notables « solidaires » et emportés contre vents et marées par les mêmes préoccupations opaques et informelles : la boisson, les affaires à traiter et les jeux de cartes avec une mise financière.
Le maitre de séance chargé de tout organiser, n’est autre que Kada, devenu un personnage incontournable qui ne cessera d’acquérir auprès de son recruteur, Dib, une importance sociale qui lui permet progressivement de sortir de l’ombre. Pour ce faire, il se plie à toutes les injonctions dictées par les membres du réseau de connivence. Les tâches les plus ingrates, lui sont confiées. En échange, il se voit propulsé maire d’une région imposée par ses « amis », en raison de ses richesses. Kada a intériorisé le statut de complice-exécutant, sans pouvoir ou vouloir se libérer de l’étau qui l’enserre. Se retrouvant isolé et sans aucun appui relationnel, mettant à nu l’ingratitude de ses faux « amis », il se retrouve en prison. Lui, le gérant de bar, se disant « libre de ses mouvements » quand le professeur de philosophie rencontré dans le premier bar de l’hôtel, l’avait apostrophé sur les risques encourus pour sa personne, dans un tel endroit scabreux. Mais fort de ses certitudes, Kada ne l’a point écouté !
Le roman de Mansour Kedidir porte une double empreinte qui configure le système social : la violence de l’argent et le faire-semblant. Lire le roman dans ses nuances les plus implicites, permet de dévoiler les multiples transgressions dans l’acquisition d’une richesse douteuse et ceci, par la médiation de la violence de l’argent (Mebtoul, 2018). Cette captation violente de l’argent, dévoile les fictions relationnelles, toutes en zigzags, instrumentalisées et calculées, le temps que les affaires se « portent » bien, pour se séparer ensuite de ses « faux » amis, les laissant dans la solitude. « Après avoir été sa maîtresse durant plus d’une année, il m’a abandonné à son triste sort » (207). L’argent détourné est un opérateur central qui régule profondément les relations sociales. « Rechercher la richesse à tout prix, ce n’est pas tant rechercher ce qui fascine, que rechercher ce qui est propre à fasciner les autres, tous se comportant de la même manière ». (Orléans, 2002).
Le « faire-semblant » est enfin prégnant dans le roman. Il permet d’indiquer la force du paraître qui permet de révéler une posture toute en déviation des personnages qui ne cessent de théâtraliser leurs représentations et leurs actes au quotidien. Par exemple, la mère de Kada, ignore tout des agissements de son fils. Ce dernier se positionne dans les non-dits, se limitant à l’achat des diverses victuailles. Le « faire semblant » façonne les interactions sociales qui permettent d’accéder à une pacification superficielle, s’interdisant de positiver le conflit pouvant être au cœur du processus de changement. Les effets pervers du « faire semblant » produisent des formes sociales d’abandon et de laisser-faire au cœur des institutions fonctionnant aux affinités relationnelles, tout en éjectant de façon souterraine toute légitimité rationnelle.
Références bibliographiques :
Augé Marc, 1992, Non-lieux, introduction à une anthropologie de la modernité, Paris, éditions du Seuil.
Goffman Erving, 1973, La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi, Tome 1, Paris, éditions de Minuit.
Mebtoul Mohamed, Sebaa Rabeh, Kedidir Mansour, 2026, (eds.), à paraître aux éditons Frantz Fanon.
Mebtoul Mohamed, 2024 (eds.), Algérie. Les crises au quotidien, Alger, éditions Koukou.
Mebtoul Mohamed, 2018, ALGERIE. La citoyenneté impossible ? Alger, éditions Koukou.
Orléan André., 2002, « La monnaie opérateur de totalisation », entretien mené avec André Orléans, réalisé par Françoise Bourdarias, Journal des anthropologues, 90-91, 331-352.
Mansour Kedidir, "Mon nom est Dupe", Algérie-France, Editions Frantz Fanon, 2026 ; prix public: 1300 DA / 20 €