07/11/2025
𝐋𝐄𝐒 𝐁𝐎𝐍𝐍𝐄𝐒 𝐅𝐄𝐔𝐈𝐋𝐋𝐄𝐒 𝐃𝐔 𝐓𝐎𝐌𝐄 𝐕 𝐃𝐄𝐒 𝐌𝐄́𝐌𝐎𝐈𝐑𝐄𝐒 𝐃𝐄 𝐒𝐀𝐈𝐃 𝐒𝐀𝐃𝐈 : 𝐋’𝐇𝐈𝐒𝐓𝐎𝐈𝐑𝐄 𝐂𝐎𝐌𝐌𝐄 𝐌𝐈𝐑𝐎𝐈𝐑 (𝟐𝟎𝟎𝟕-𝟐𝟎𝟏𝟗)
DÉCRÉPITUDE ALGÉROISE
Je me tenais debout dans la grande salle du 1er étage du siège régional de notre parti dont les bureaux donnaient sur la rue Didouche Mourad, principale artère de la capitale où dominaient les immeubles haussmanniens. Je notai que les vitrines ne portaient aucune trace de décoration du Nouvel an et que des supports stylisés de plusieurs balcons menaçaient de se desceller. Des façades étaient balafrées par les traces des coulées d’eaux usées fuyant de descentes en plomb dont certaines avaient perdu des segments entiers. Les rares clientes qui entraient ou sortaient des magasins étaient majoritairement voilées. (…)
Je découvris vraiment la capitale en 1968 quand je fus recruté comme maitre d’internat au Centre africain des hydrocarbures et du textile, le CAHT de Boumerdès, avant de rejoindre la Faculté de médecine l’année suivante. (…)
Alger était une ville méditerranéenne qui n’avait rien à envier à Barcelone ou Marseille et sa baie rivalisait avec celle de Naples. Il fleurissait une vie culturelle vigoureuse où auteurs et acteurs autochtones représentaient les aspirations de citoyens prêts à adhérer à tous les rêves. Le cinéma avait déjà produit Le Vent des Aurès ou Hassan Terro. (…) Avec le peintre Issiakhem et le miniaturiste Racim, l’art pictural prit son envol et fit rapidement des émules. Au Théâtre national, Mustapha Kateb avait déjà mis en scène les œuvres de Mouloud Mammeri écrites en français : Le Foehn et La Mort absurde des Aztèques. Plus t**d, Kateb Yacine lança avec succès une troupe qui donnait des représentations dans les usines. Nous traduisîmes une de ses pièces en kabyle qui rencontra un remarquable écho populaire. (…)
L’observateur de cet hiver 2008 que j’étais éprouvait une lourde nostalgie. (…) Que s’était-il passé pour que les trottoirs et les murs d’une ville qui avaient intimidé par leur flamboyance l’enfant que j’étais cinquante ans auparavant ne soient plus supportables au regard qu’un jour de pluie ? Quel était la racine profonde de cette étrange évolution ?
AMBIVALENCES ET INCOHERENCES SYSTEMIQUES
L’ambassade du Koweït à Alger était alors une nouvelle construction aux murs couverts de marbre blanc, située dans le quartier huppé de Hydra. La ruelle qui longe son flanc droit est une impasse qui mène aux résidences des généraux Nezzar et Toufik, deux officiers supérieurs qui régnèrent sur l’Algérie pendant près d’un quart de siècle. L’hypersécurisation de cette zone pouvait avoir joué dans la décision d’y implanter cette représentation diplomatique. (…)
C’est alors que je me préparais à quitter les lieux que l’ambassadeur américain, Robert Ford, un gaillard de deux mètres parlant un excellent français, me tapa sur l’épaule :
« Bonsoir Docteur. Mon collègue Koweïtien s’est félicité devant moi de la qualité de vos entretiens. C’est une bonne chose que des responsables du monde musulman partageant des valeurs humanistes établissent des relations solides. J’ai suivi les observations de votre parti sur les derniers attentats qui ont secoué Alger et ses environs. Vous avez raison, on ne peut pas venir à bout du terrorisme si on ne s’attaque pas à ses racines. Je vais quitter mon poste dans trois mois. Je serais heureux de faire un tour d’horizon avec vous avant mon départ. Je vais vous appeler dans la semaine pour convenir d’un rendez-vous. »
À l’époque, les États-Unis poussaient encore à la composition avec l’ensemble des courants islamistes. (…) J’ajoutai que nous avions cru qu’après les attentats des Twin Towers en 2001, les États-Unis avaient saisi la nature totalitaire et pandémique du fondamentalisme musulman. La réponse fut saisissante, non pas parce qu’elle m’était étrangère, mais précisément du fait qu’elle reprenait la base de nos réflexions sur la question intégriste. J’avais déjà entendu l’argumentaire chez des diplomates européens mais c’était la première fois qu’un représentant américain s’exprimait devant moi de façon aussi abrupte :
« Pour l’Afghanistan, vous avez apporté vous-mêmes une partie de l’explication à notre engagement. Nous ne pouvions pas ne pas réagir après ce qui s’est passé à New York. C’était la plus grande attaque subie par notre nation après Pearl Harbor. Quant à l’Algérie, nous nous adaptons en fonction de ce que nous observons sur le terrain. D’autres collègues ont dû vous le dire déjà ; les positions des militaires algériens sont indéchiffrables. Ils frappent dur sur les maquis, sévissent contre les opposants et la société civile qui peuvent proposer autre chose que l’islamisme mais refusent de protéger votre pays des sources qui le produisent. Il n’y a pas que les USA qui ne comprennent pas que l’armée, qui se donne tous les pouvoirs, ne parvienne pas à ordonner au gouvernement de ne pas livrer vos écoles à des programmes scolaires où la religion commande tout. Ça ne va pas. Nous aussi, nous sommes un pays où la religion joue un rôle important mais nous avons une Constitution qui protège les libertés, toutes les libertés. Et puis, même s’il existe des fanatiques en Occident, notre monde n’est quand même pas menacé par l’intégrisme chrétien.
— Vous voulez dire que les militaires algériens entretiennent délibérément l’islamisme. »
DÉPART DU RCD : LE DILEMME
Celui qui insista le plus pour que je garde une autorité dont il fallait trouver la forme fut le vieil Ali Yahia Abdenour. J’entendais ses appréhensions mais restais sur ma position. (…) Rester dans la hiérarchie du RCD prêterait crédit aux inévitables allusions de la fausse sortie de quelqu’un qui cornaquerait une direction alibi. De plus, et, pour moi, c’était la question la plus délicate, ma proximité organique serait un facteur d’inhibition psychologique et, inévitablement, de blocage politique. Par respect, paresse ou commodité, les jeunes dirigeants seraient tentés d’attendre mes remarques, conseils ou indications pour entreprendre alors que l’objectif était de laisser les nouvelles énergies, façonnées par un système éducatif rétrograde, apporter la preuve qu’il était possible de s’émanciper des conditionnements institutionnels quand on s’était donné la peine de chercher d’autres lieux de formation.
INTIMITÉ VAMPIRISÉE PAR LE COMBAT
Dans ce marasme général, un évènement familial vint mettre un peu de fraicheur dans notre maison. Mon fils Ameziane allait se marier avec une jeune femme médecin qui habitait Fréha, une agglomération distante d’une dizaine de kilomètres de notre village. (…) Mais au fur et à mesure qu’approchait la cérémonie, deux questions jaillirent. Sur quels critères allions-nous arrêter la liste des invités ? Nos camarades d’études ou de travail, les militants et sympathisants constituaient une foule impossible à accueillir. (…) Mais ce fut une autre considération qui provoqua la décision de renoncer aux festivités. Le pays vivait toujours sous le risque terroriste et l’emprise d’un régime prédateur. Célébrer une joie, même privée, m’apparut indélicat, presque indécent. (…) Décision fut prise d’informer les parents de la mariée de notre souhait de ne pas organiser de fête et de nous en tenir à un repas regroupant les membres les plus intimes de notre proximité sociale. Un drame vint justifier notre scrupule à festoyer. Alors qu’ils revenaient d’une mission de sécurisation de l’élection présidentielle, onze jeunes militaires du contingent furent tués dans une embuscade tendue par un groupe terroriste le 19 avril à Tassaft, un hameau de haute montagne que la vallée du Sebaou séparait du nôtre. Ma vie politique avait vampirisé celles des miens. Ameziane avait à peine deux ans quand il faisait le tour des prisons avec sa mère qui venait me rendre visite. (…) Nous devions presque nous excuser d’avoir échappé aux drames qui avaient emporté des femmes et des hommes qui m’avaient suivi dans la lutte. Le syndrome du survivant avait bel et bien pesé sur notre relation.
CITOYENNETE AGISSANTE DANS UN SUD MARGINALISE
Le 24 décembre 2014, le ministre de l’Énergie Youcef Yousfi alluma la première torche d’un puits d’extraction de gaz de schiste. (…) Des dizaines de milliers de citoyens, toutes catégories sociales confondues, s’opposaient, depuis plusieurs mois, au principe même de l’exploitation du gaz de schiste. (…) Aucun dirigeant ne manifesta de disponibilité au dialogue alors que des vis-à-vis où l’on retrouvait des médecins, des ingénieurs, des étudiants et des notables de la région qui rejetaient, certes, la politique du Gouvernement, produisaient un discours raisonnable et cohérent. (…) Mohamed Djaouan, responsable de l’association Shams, Soleil, dénonça l’autisme des autorités : « Nous avons alerté sur les nombreuses menaces […] comme les émissions de monoxyde de carbone qui proviennent des puits de gaz […] avec l’exploitation du gaz de schiste, la menace devient réelle sur les nappes albiennes » ; il soutint également : « La seule ressource que nous devons préserver c’est l’eau. On ne peut pas, au nom d’une logique économique qui veut perpétuer la rente, faire des dégâts écologiques. » (…)
Ce fut Ali Yahia qui m’apprit que les tergiversations du Gouvernement étaient dues, en fait, à des engagements contractuels pris avec des multinationales. Soixante-dix milliards de dollars avaient été engagés sur cinq ans pour la recherche du gaz de schiste. Halliburton avait déjà obtenu le monopole des produits chimiques à projeter dans le sous-sol et le français Total avait remporté la quasi-totalité du marché des équipements. (…) « Pour ne pas payer des indemnités faramineuses, le pouvoir ne peut que compter sur un essoufflement qui ne vient pas », commenta le vieil avocat. (…) Belle et rassurante découverte : les communautés du Sud, rejetées depuis l’indépendance à la marge de la vie publique par un Nord dont l’arrogance était vécue dans le silence et, quelques fois, l’humiliation, venaient de donner un exemple d’une puissante mobilisation citoyenne sur l’écologie (…) En l’occurrence, la ressource humaine d’une région avait protégé la plus grande ressource hydrique du pays. Immense leçon d’espoir venue des tréfonds de la société.
HIRAK
Le vendredi 22 février, des centaines de milliers de personnes envahirent les rues de la capitale. Quoique de moindre importance, des démonstrations de colère avaient déjà eu lieu dans d’autres villes du pays. Un phénomène de mobilisation inédite venait de se mettre en branle. (…)
Je fus chargé de rédiger un pensum qui contextualisait le combat citoyen, rappelait la nature de ses revendications et définissait des modèles de construction organique qui lui assurent la projection la plus pertinente. (…) Au début du mois d’août, le texte fut soumis à une première lecture au pays. Une copie fut transmise à l’émigration.(…)
Les réactions ne t**dèrent pas. Les nouveaux coalisés firent front. Rachad, Belabbas et l’universitaire Addi Lahouari sonnèrent la charge simultanément. Les raisons des uns et des autres convergeaient sur le fait qu’il fallait faire avorter une redynamisation qui allait bouleverser une scène politique où beaucoup avaient déjà arrêté leurs calculs. Pour Rachad, le Hirak n’avait d’intérêt que dans la mesure où il augmentait la pression sur une armée avec laquelle il était en contact et dont il connaissait les fragilités. Belabbas qui avait formellement fait le choix de la feuille de route de Rachad devait contrer tout ce qui allait, d’une manière ou d’une autre, remettre dans l’arène politique les thèses du RCD qu’il avait méthodiquement diluées avant de les occulter par le verrouillage du parti. Addi Lahouari savait que le panarabisme tutélaire auquel il avait longtemps cru était désormais une chimère intellectuelle et géopolitique. Il estimait qu’une institution militaire s’adaptant à un islamisme, ferment de l’identité musulmane, était, sinon la solution idéale, du moins un moindre mal pour maintenir l’Algérie dans une Oumma, certes imparfaite, mais qui demeurait l’unique rempart contre une dissolution dont il suspectait « un berbérisme » occidentalophile d’être l’une des principales menaces.
La concomitance des attaques n’était pas anodine. Rachad donna le la en stigmatisant un radicalisme inopportun dans la période présente. Des propos abondamment repris par son porte-parole londonien Larbi Zitout. Le 9 août, le RCD déclara au site TSA que « l’intrusion de mots d’ordre sur la désobéissance civile en ce moment précis […] et la structuration du mouvement serait suicidaire. » Addi Lahouari qui avait déjà salué la composition de Belabbas et de Rachad s’égara dans un long commentaire où il s’indigna que des personnes proposent maintenant une grève générale en sachant très bien que leur action pouvait interdire « à une vieille d’aller à la poste retirer son mandat.
Said Sadi, Mémoires. L'Histoire comme miroir (2007-2019), Tome V, Editions Frantz Fanon, 2025, 396 pages. (Disponible en Algérie, en France et au Canada sur toutes les plateformes de vente en lignes, Fnac, Amazone, Culture, Decitre, etc.)
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