03/08/2026
Mon article d’aujourd’hui – L’EST Républicain
Après le drame de BOUMERDES
El Eulma, le visage d’une Algérie fraternelle
Le terrible accident de bus survenu vendredi matin, à quelques kilomètres de Boumerdès, restera longtemps gravé dans la mémoire collective des Algériens. En quelques secondes, une sortie familiale s'est transformée en un cauchemar absolu. Près d'une quarantaine de personnes ont perdu la vie et de nombreux autres passagers ont été blessés dans ce drame qui a endeuillé tout un pays. À El-Eulma, deuxième ville de la wilaya de Sétif, le temps semble s'être arrêté. Les rues habituellement animées ont laissé place au silence, aux regards perdus et aux larmes. Rarement cette cité commerçante aura connu une telle épreuve. Des familles entières ont été décimées : des enfants, des bébés, de jeunes mariés, des bacheliers qui s'apprêtaient à célébrer leur réussite, des parents, des grands-parents. Des citoyens lambda ont été brutalement fauchés alors qu'ils ne cherchaient qu'à partager une journée de détente au bord de la mer.
Mais au milieu de cette tragédie, une autre réalité s'est imposée avec une force bouleversante : celle d'un peuple qui refuse de laisser les siens affronter seuls la douleur. Dès l'annonce du drame, des centaines, puis des milliers de citoyens venus de toutes les régions du pays ont convergé vers El-Eulma. Certains avaient parcouru plusieurs centaines de kilomètres. Beaucoup ne connaissaient aucune des victimes. Ils étaient pourtant là, mus par un seul devoir : partager la peine de leurs compatriotes et leur témoigner que leur douleur était devenue celle de toute une nation. Samedi, le jour des obsèques, El-Eulma n'était plus seulement une ville meurtrie. Elle était devenue le symbole vivant d'une Algérie fraternelle, unie dans l'épreuve et fidèle à ses valeurs de solidarité.
Au cimetière, les scènes observées dépassaient tout ce que les habitants avaient connu jusque-là. Des centaines de bénévoles s’activaient sous une chaleur accablante. D'autres organisaient l'arrivée d’une foule immense, distribuaient de l'eau, de la galette, des dattes, et tout ce qui pouvait soulager, ne serait-ce qu'un instant, des proches accablés par la douleur. Personne ne demandait d'où venait l'autre. Personne ne cherchait à savoir à quelle famille appartenait telle ou telle victime. Dans ces moments de recueillement, une seule identité comptait : celle d'Algériens réunis autour des leurs.
Impressionnante chaine de solidarité
L'émotion est encore palpable dans la voix de Djamel, un sexagénaire qui peine à trouver ses mots.
« Je vous assure qu'il est impossible de raconter ce que nous avons vécu. Vendredi, vers deux ou trois heures du matin, alors que des centaines de bénévoles creusaient encore les tombes de nos proches, nous avons vu arriver une foule immense. Les gens apportaient de la galette (kesra), de l'eau, des dattes, tout ce qu'ils pouvaient offrir. D'autres s'occupaient discrètement de toutes les tâches que les familles n'étaient plus capables d'assumer en ces moments douloureux. Pardonnez-moi... »
Les larmes interrompent son récit. Après quelques instants de silence, il reprend d'une voix brisée :
« Je suis âgé de plus de soixante ans. J'ai connu des moments difficiles dans ma vie, mais jamais je n'avais assisté à un tel élan de solidarité. Ce que nous avons vu dépasse les mots. Nous avons découvert le vrai visage de l'Algérie. » À quelques mètres de lui, Omar tente d'expliquer comment une excursion devenue une tradition familiale s'est transformée en tragédie.
« Depuis près de cinq ans, ces familles voyageaient ensemble avec le même organisateur, un jeune homme apprécié de tous, qui figure malheureusement parmi les victimes. Chaque été, ils partaient quelques heures respirer l'air de la mer avant de rentrer chez eux. Personne n'imaginait que ce voyage serait le dernier. Le destin en a décidé autrement. Nous ne pouvons que nous incliner devant la volonté de Dieu. »
Sa voix se fait plus lourde lorsqu'il évoque les disparus :
« Parmi les victimes, il y avait de jeunes époux qui commençaient leur vie, des bacheliers, des enfants, des jeunes et des personnes âgées. » Sur les places publiques, on ne parlait plus que de cette tragédie. Chacun connaissait une victime, un voisin, un ami ou un parent touché par ce drame.
Les blessures laissées par cette catastrophe mettront des années à cicatriser. Le vide laissé par les disparus ne pourra jamais être comblé. Pourtant, au milieu de cette immense souffrance, les habitants d'El-Eulma garderont aussi en mémoire ces milliers de visages venus de tout le pays pour les soutenir. Car il est des tragédies qui révèlent le pire de la fatalité, mais aussi le meilleur de l'humanité. À El-Eulma, la douleur a uni les cœurs bien au-delà des appartenances régionales. Elle a rappelé que, lorsque l'épreuve frappe, les Algériens savent se retrouver autour de l'essentiel : la fraternité, la dignité et la solidarité.
Dans cette ville aujourd'hui meurtrie, les pleurs finiront un jour par s'estomper. Mais les gestes de compassion, les mains tendues, les étreintes silencieuses et cette impressionnante chaîne de solidarité resteront gravés dans la mémoire collective comme le plus bel hommage rendu aux victimes de cette tragédie. Et au milieu de cette douleur infinie, une certitude demeure : l'Algérie, dans les heures les plus sombres, sait encore faire corps avec ses enfants. Kamel Beniaiche