22/12/2025
[Nouvelle traduction d'Yves Coleman] 🟥 𝐋’𝐢𝐧𝐯𝐞𝐧𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐧𝐚𝐳𝐢𝐞 𝐝𝐞 𝐥’𝐚𝐧𝐭𝐢𝐬𝐢𝐨𝐧𝐢𝐬𝐦𝐞 𝐚𝐧𝐭𝐢-𝐢𝐦𝐩𝐞́𝐫𝐢𝐚𝐥𝐢𝐬𝐭𝐞, par Lars Fischer (2024). En ligne sur le site 𝑁𝑖 𝑃𝑎𝑡𝑟𝑖𝑒, 𝑛𝑖 𝐹𝑟𝑜𝑛𝑡𝑖𝑒̀𝑟𝑒𝑠 : https://npnf.eu/spip.php?article1266
Alors que le génocide des Juifs d’Europe touchait à sa fin, les n***s craignaient que l’antisémitisme ne dispose plus de la même force mobilisatrice une fois que les Européens, et les Allemands en particulier, ne seraient plus confrontés à des Juifs dans la vie réelle, et ce même si le combat était loin d’être terminé. C’est alors qu’ils concentrèrent leur propagande sur le sionisme, visage de « l’impérialisme juif », et sur Chaim Weizmann, « le fauteur de troubles le plus dangereux au monde ».
Dans leur tentative d’affirmer que rien ne pourrait être plus authentiquement juif et moins antisémite que leur antisionisme, les antisionistes de gauche aiment particulièrement souligner le fait que, avant la Seconde Guerre mondiale, le sionisme était minoritaire parmi les Juifs du monde entier et qu’il était plus ou moins violemment combattu par diverses factions juives. Il s’agit bien sûr d’un argument fondamentalement ahistorique et anachronique, car au moins trois facteurs ont radicalement changé depuis lors.
Premièrement, et c’est le plus important, la Shoah a soulevé la question de la survie et de la sécurité des Juifs avec une urgence jusqu’alors inimaginable.
Deuxièmement, l’État d’Israël existe désormais. Le 21 mai 1948, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le chef de la délégation soviétique aux Nations unies, Andreï Gromyko, déclara, « avec un beau vibrato », comme l’écrivit plus t**d Jean Améry : « En ce qui concerne l’État juif, son existence est déjà un fait ; que cet État plaise ou non, il est bel et bien là [...]. La délégation de l’URSS ne peut que s’étonner de la position adoptée par les États arabes sur la question palestinienne, et en particulier du fait que ces États – ou du moins certains d’entre eux – aient recouru à des mesures telles que l’envoi de leurs troupes en Palestine et la conduite d’opérations militaires visant à réprimer le mouvement de libération nationale en Palestine. [...] Nous ne pouvons identifier les intérêts vitaux des peuples de l’Orient arabe avec les déclarations de certains dirigeants arabes ou avec les actions des gouvernements de certains États arabes dont nous sommes actuellement témoins. »
Troisièmement, l’antisionisme prit un tournant anti-impérialiste radical à partir des années 1940.
Dans le contexte de la guerre d’agression menée actuellement par la Russie contre l’Ukraine, ce changement est une fois de plus attribué principalement à Staline et interprété comme un jalon dans la longue histoire de l’antisémitisme russe prétendument pérenne, qui se reflète notamment dans le procédé bizarre qu’utilise Poutine en traitant le président juif ukrainien de « n**i ». Pourtant, comme l’indique la déclaration de Gromyko, cette version des faits ne tient tout simplement pas la route. En ce qui concerne la nouvelle forme d’antisémitisme qui s’est développée à partir des années 1940 sous le couvert de l’antisionisme anti-impérialiste, les n***s ont devancé Staline et ont sans doute contribué à créer les conditions, tant en Europe de l’Est qu’au Moyen-Orient, qui ont finalement conduit Staline à adopter cette forme d’antisémitisme comme un outil utile.
Les militants d’extrême gauche pourraient trouver cette affirmation choquante, étant donné que beaucoup d’entre eux adhèrent à des théories du complot suggérant que les n***s et les sionistes étaient les meilleurs amis du monde. En réalité, si, dans un premier temps, les n***s « préféraient » évidemment les Juifs qui souhaitaient quitter l’Allemagne et l’Europe aux Juifs qui étaient déterminés à y rester, ils furent toujours antisionistes. On sait bien que, en 1942, ils disposaient déjà d’un groupe d’intervention (Einsatzgruppe) en attente, qu’ils avaient l’intention d’envoyer au Yishouv dès l’arrivée des troupes allemandes. Compte tenu de la collaboration active des dirigeants arabes de Palestine avec le régime de Berlin (documentée en détail, entre autres, par Klaus-Michael Mallmann et Martin Cüppers [dans Croissant fertile et croix gammée, Verdier, 2009]), les n***s considéraient comme acquis que l’Einsatzgruppe n’aurait qu’à superviser l’extermination des Juifs du Yishouv, car les partenaires arabes locaux de l’Allemagne seraient certainement désireux de mener eux-mêmes le massacre. Sans la victoire des Alliés à El Alamein, le Yishouv aurait lui aussi été complètement anéanti.
Malgré tout, l’attitude des n***s envers le sionisme subit une transformation radicale vers la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Pour dire les choses brutalement, en 1944, les n***s rangèrent le sionisme dans une autre catégorie : plutôt que de le présenter simplement comme un symptôme du complot mondial juif, ils le présentèrent était désormais comme son incarnation même. La raison de ce changement radical d’orientation était aussi simple que frappante. Les n***s étaient totalement incapables de prévoir la viabilité et la puissance tant de l’antisémitisme sans Juifs que de l’antisémitisme secondaire [1] (c’est-à-dire l’antisémitisme défensif « à cause d’Auschwitz »). Alors que le génocide des Juifs d’Europe était en train de s’achever, ils craignaient que l’antisémitisme ne dispose plus de la même force mobilisatrice une fois que les Européens, et les Allemands en particulier, ne seraient plus confrontés à des Juifs dans la vie réelle, et ce même si le combat était loin d’être terminé.
L’histoire suivante a déjà été racontée. Elle figure dans l’ouvrage de Max Weinreich intitulé Les professeurs et Hi**er ([1999] Les Belles Lettres, 2013), et Léon Poliakov et Joseph Wulf publièrent certains des documents pertinents [dans Le Troisième Reich et les Juifs, Gallimard, 1959]. Plus récemment, Michael Berkowitz a présenté cette histoire dans The Crime of My Very Existence [University of California Presse, 2007]. Pourtant, si l’on en croit les récits largement diffusés sur les origines staliniennes de l’antisionisme anti-impérialiste, cette histoire reste largement méconnue du grand public.
J’espère que cet article contribuera à rectifier cet état de fait, notamment en ajoutant aux récits antérieurs un contexte supplémentaire et des preuves de l’impact immédiat de cette réorientation sur la presse du « Grand Reich » allemand.
Dès l’automne 1943, Klaus Schickert, éminent universitaire antisémite, déplorait dans le principal périodique des Jeunesses hitlériennes, Wille und Macht, que « des centaines de milliers de jeunes Allemands atteignent l’âge du service militaire sans savoir ce qu’est un Juif — cela semble une légende lointaine à leurs yeux. Le Juif est-il plus qu’une pièce de musée que l’on peut regarder avec curiosité et une certaine gêne, une bête fossilisée et merveilleuse qui porte une étoile jaune sur la poitrine, en témoignage du passé, mais n’existe plus dans le présent ? [...] Comment cette créature pitoyable pourrait-elle être dangereuse ? »
Compte tenu notamment de « notre tendance innée à traiter les autres peuples et races comme nous-mêmes et à privilégier le droit plutôt que la force, à opter pour la compassion et à nous laisser influencer par nos sentiments face aux lois éternelles et sévères de la vie », la jeune génération risquait de baisser la garde, déplorait Schickert.
Schickert n’était pas le seul à nourrir ces inquiétudes. Wolf Meyer-Christian, un n**i passionnément loyal depuis 1926, était tout aussi préoccupé. Ancien directeur de l’École de presse du Reich (Reichpresseschule) créée par Joseph Goebbels, il avait publié en 1941 une monographie de 200 pages, Die englisch-jüdische Allianz (L’Alliance anglo-juive), qui avait été activement promue par le ministère de l’Éducation publique et de la Propagande et avait fait beaucoup de bruit. En mars 1944, il finalisa une proposition intitulée « Le traitement de la question juive dans la presse allemande ». Elle comprenait quatre parties : la proposition principale (onze pages), une annexe avec des notes détaillées sur la manière dont le sionisme devait désormais être traité (sept pages), une chronologie de quatre pages sur l’histoire du sionisme et un glossaire détaillé (quinze pages). Il soumit la proposition finalisée à Walther Koerber, haut fonctionnaire du département de la presse du ministère de la Propagande, responsable du « Schnelldienst » (service rapide) chargé d’évaluer rapidement les dépêches de presse provenant de l’étranger en vue d’une éventuelle couverture dans la presse allemande. Le 13 juin 1944, Koerber transmit à son tour la proposition au chef adjoint du département de la presse, le SS Obersturmbannführer Helmut Sündermann, bien connu pour son « approche radicale » de la plupart des questions.
Dans sa lettre d’accompagnement, Koerber soulignait que deux experts reconnus dans ce domaine, Karl-August Stuckenberg et Franz Gengler, soutenaient expressément la proposition de Meyer-Christian. Stuckenberg, qui avait présidé le Comité pour la création d’une Ligue mondiale contre le bolchevisme colonial – l’une des organisations de façade du ministère –, était un expert du « bolchevisme colonial ». En 1941, il était responsable de toutes les questions juives au sein de la section coloniale du département de la propagande du ministère.
Ludwig Franz Gengler était un propagandiste chevronné du parti qui avait été repéré par le rédacteur en chef du tristement célèbre Der Stürmer, Julius Streicher, plus t**d condamné à mort à Nuremberg. Gengler était déjà connu (ou vilipendé, selon le point de vue) dans tout le pays pour ses provocations antisémites ignobles dans les années 1920, bien avant l’arrivée au pouvoir des n***s. Sa contribution la plus originale à l’agitation antisémite fut l’utilisation de l’accusation calomnieuse de meurtres rituels pour expliquer le phénomène de la prétendue « souillure raciale », c’est-à-dire la « profanation » sexuelle des femmes non juives par les hommes juifs ; Gengler établit un lien entre la prétendue luxure sexuelle des Juifs et leur [imaginaire] soif de sang. Il semble avoir été responsable des publications de l’Institut pour l’étude de la question juive, une autre organisation de façade du ministère de la Propagande. Gengler était également associé au RSHA VI : ce département de l’appareil de sécurité de Himmler se consacrait spécialement à la recherche idéologique et disposait également d’un groupe de travail sur la question juive. On ne sait pas exactement à quel titre Gengler fut consulté sur la proposition de Meyer-Christian ; peut-être pour toutes ces raisons à la fois.
Au cas où l’essence de la proposition de Meyer-Christian aurait échappé à certains lecteurs du mémorandum principal, Koerber souligna que Meyer-Christian « insiste sur la nécessité de mettre particulièrement l’accent sur le fait que le sionisme fonctionne à la fois comme un instrument de l’impérialisme juif et un moyen de le camoufler car cet impérialisme a conclu un mariage de convenance avec les trois impérialismes bien connus (anglais, russe et américain) ». En effet, cette préoccupation était si importante « que toutes les autres questions éculées concernant les Juifs devaient disparaître ». En clair, il ne fallait plus faire référence aux questions qui avaient jusqu’alors été au centre de la propagande antisémite.
Comme Schickert, Meyer-Christian souligna que « les jeunes officiers âgés d’une vingtaine d’années, lorsqu’on leur pose la question, expliquent qu’ils n’ont jamais vu un Juif ». Pour eux, « typiquement juif » avait à peu près autant de sens que « typiquement chinois ». Il n’était donc pas étonnant que « les anciennes méthodes » de la propagande antisémite ne trouvent guère d’écho, maintenant que « leur cible » avait été éliminée. Pourtant, il était erroné de supposer que la question juive avait été résolue. En réalité, elle n’avait fait que s’aggraver et devenir plus urgente depuis 1933. Pour les n***s, la création de l’Agence juive en 1929 marquait le point de départ évident de cette escalade dramatique. Celle-ci avait, « pour la première fois dans l’histoire du peuple juif, réuni l’ensemble de la communauté juive [2] sous la bannière du sionisme ». Ce faisant, elle avait mobilisé contre l’Allemagne les « dix à douze millions de Juifs » restants dans le monde, soutenus, selon les n***s, par d’énormes ressources financières, intellectuelles et politiques. Il convient de noter que le calcul de Meyer-Christian concernant la population juive mondiale excluait déjà les six millions de Juifs européens dont il considérait tout simplement l’extermination comme acquise.
Pourtant, non seulement les Juifs représentaient une menace plus grande que jamais, mais l’antisémitisme était également « l’arme la plus importante » pour rallier d’autres nations « saines » à leur cause. À juste titre, on le décrivait souvent cette idéologie « de manière assez concise et précise comme l’arme secrète du Führer ». Malheureusement, cette arme n’était pas utilisée à son plein potentiel, et il était urgent que cela change. À cette fin, Meyer-Christian présenta un « plan d’attaque » qui « réussirait inévitablement parce qu’il était soutenu par la nécessité historique ».
Ce plan d’attaque avait un objectif central : le sionisme en tant que tel devait désormais devenir l’ennemi principal. La lutte devait se concentrer sur « les objectifs spécifiques du sionisme, ses dirigeants et leurs aspirations, ses institutions ouvertes et secrètes et ses entités auxiliaires, son projet de création d’un État juif, son idéologie et sa pratique politique ». Afin de poursuivre cet objectif principal avec la détermination nécessaire, il fallait cesser de faire référence aux « nombreux autres motifs d’hostilité actuellement insignifiants, tels que les caractéristiques personnelles de la race juive, la corruption, la fraude, l’avarice, la paresse, la lâcheté, etc. ». Les titres des articles de journaux, en particulier, devaient désormais être choisis de façon absolument pertinente. Tout ce qui détournait l’attention de « la communauté juive mondiale dans son ensemble » vers des Juifs individuels et leurs activités, et mettait ainsi l’accent sur « l’insignifiant au détriment des questions vraiment décisives », était contre-productif et devait absolument être évité.
Selon Meyer-Christian, le sionisme poursuivait en fait un double objectif : créer un État juif et imposer la domination juive à l’échelle mondiale. Il identifiait Chaïm Weizmann comme le principal instigateur du prétendu virage du mouvement sioniste vers une « politique mondiale juive impérialiste ». En effet, pour Meyer-Christian, Weizmann était « le fauteur de troubles le plus dangereux au monde ». L’État juif réclamé par les sionistes était « uniquement destiné à créer une base pour l’impérialisme juif mondial à partir de laquelle renforcer le pouvoir juif dans le reste du monde ». Par conséquent, il était dans l’intérêt de toutes les nations « saines » d’empêcher cela, et la propagande allemande devait absolument les inciter à agir en conséquence.
Mis à part le fait que les journaux de la « Grande Allemagne » imprimaient presque invariablement ce que le pouvoir leur disait d’imprimer, il existe des preuves évidentes de l’adoption et de l’impact de l’initiative de Meyer-Christian. Je soupçonne que cette initiative a été précédée par des querelles internes sur la question. L’article principal en première page du plus important quotidien du régime, le Völkischer Beobachter, du 6 mars 1944, semble encore une fois avoir été rédigé par un comité réunissant plusieurs personnes (au sens figuré). En effet, il proposait cinq explications différentes aux événements concernant la Palestine :
• premièrement, « les Juifs » et l’Union soviétique étaient de mèche et tentaient de prendre le contrôle du Moyen-Orient ;
• deuxièmement, la Grande-Bretagne et les États-Unis se livraient à ce que les antisémites d’aujourd’hui qualifieraient de « pity-washing » (littéralement « blanchiment par la pitié ») : ils soutenaient le sionisme pour donner l’impression qu’ils se souciaient des Juifs alors qu’en réalité, tout ce qui les intéressait,
• troisièmement, c’était « le pouvoir et, par conséquent, le pétrole » ;
• quatrièmement, la Grande-Bretagne « refuse de reconnaître qu’elle est en fait devenue leur servante » [sous-entendu : celle des Juifs] ;
• et enfin, l’article consacrait une section spécifique aux prétendues machinations de l’Agence juive. L’argumentation était remarquablement similaire à la position développée de manière plus détaillée par Meyer-Christian dans sa proposition. Tout comme la proposition, elle désignait Weizmann et son sionisme synthétique comme l’ennemi principal ; elle alignait Ben Gourion sur Moscou et, de manière assez frappante, mentionnait également le chiffre de « dix à douze millions de Juifs » mobilisés contre l’Allemagne par le sionisme.
Dans cet article de journal largement diffusé, les cinq à sept millions de Juifs qui figuraient auparavant dans les statistiques n**ies avaient tout simplement disparu. Cela prouve à nouveau que, si le régime ne voulait certainement pas que le génocide perpétré contre les Juifs d’Europe soit évoqué en public, le génocide était tout sauf secret.
Cependant, si certaines des informations marquantes qui sous-tendaient la proposition de Meyer-Christian étaient mentionnées dans cette dernière partie de l’article, rien ne suggérait encore que le sionisme en tant que tel devait désormais être considéré comme l’ennemi principal. En effet, le 13 mai 1944, un mois avant que Koerber ne soumette la proposition de Meyer-Christian à Sündermann, le titre à la une du Völkischer Beobachter était encore : « Moscou sera le centre officiel du judaïsme mondial : l’État juif de Palestine la pierre angulaire du contrôle soviétique en Méditerranée. »
Pourtant, le 4 juillet 1944, trois semaines après que Koerber eut soumis la proposition de Meyer-Christian à ses supérieurs, le Völkischer Beobachter publia en première page (et en deuxième page) un éditorial intitulé « Les dangers du sionisme », rédigé par Walter Freund. « Les Juifs n’ont-ils pas le droit, eux aussi, d’avoir leur propre État, comme toutes les autres nations de la terre ? », se demanda-t-il de manière rhétorique. Et il précisa immédiatement que « la réponse à cette question fréquemment posée ne peut être qu’un “non” sans ambiguïté. [...] Les Juifs veulent simplement créer un État central à partir duquel ils pourraient alors diriger et exploiter le monde non juif. [...] Si ce plan satanique venait à aboutir, ils [les Juifs] rendraient alors visite aux peuples assujettis, un passeport hébreu en poche, et les enchaîneraient à leur Comité central en Palestine. »
Quinze jours plus t**d, les 16 et 17 juillet 1944 respectivement, deux journaux autrichiens publièrent un long éditorial intitulé « Qu’est-ce que le sionisme ? », rédigé par Karl Friedrich Euler. Euler était un théologien spécialisé dans les études de l’Ancien Testament et il apporta une contribution substantielle aux travaux du tristement célèbre Institut pour l’étude et l’élimination de l’influence juive sur la vie de l’Église allemande, basé à Eisenach. Tous les slogans et concepts sionistes n’étaient « nationaux qu’en apparence », selon Euler. Le sionisme « était comme toutes les autres formes de judaïsme : simplement une forme de judaïsme camouflée sous une façade nationale. Derrière le masque d’un mouvement national se cache le Juif international ».
Même s’ils n’en étaient probablement pas conscients, les n***s avaient une raison plus profonde de rejeter toute idée selon laquelle le sionisme était un mouvement véritablement « national ». L’antisémitisme politique moderne tire en grande partie sa force du fait que « les Juifs » sont largement considérés non pas comme un autre groupe national, mais comme une force qui subvertit le principe national. D’autres nations peuvent être des ennemis, mais ce sont des ennemis au sein d’un ordre mondial fonctionnel fondé sur la coexistence des États-nations. En subvertissant cet ordre mondial, « les Juifs » représentent, pour les antisémites, une menace infiniment plus grande que n’importe quelle autre nation concurrente pourrait représenter. Si l’on reconnaissait que les Juifs étaient capables de s’organiser en tant que nation et de diriger un État-nation, cette menace serait radicalement réduite. Cela explique sans doute l’enthousiasme pro-israélien remarquablement répandu parmi les conservateurs ouest-allemands après la guerre. Ils n’avaient guère abandonné leur antisémitisme, mais l’idée que les Juifs pouvaient former une nation les rendait beaucoup moins menaçants, à leurs yeux, et la nécessité de les combattre beaucoup moins urgente.
Hélas, les membres de la génération suivante ne surent pas développer les capacités de perception nécessaires pour comprendre ces nuances. Ils observèrent les tentatives, souvent désespérées et vaines, de leurs parents pour surmonter ce qu’ils considéraient comme l’athéisme du n***sme en revenant à un ordre fondé sur une interprétation conservatrice des valeurs chrétiennes. Les jeunes révolutionnaires de la fin des années 1960 interprétèrent ces tentatives comme une simple continuation du n***sme lui-même. Par conséquent, ces militants supposèrent qu’ils étaient engagés dans un combat mortel contre le n***sme alors qu’en réalité, ils ne faisaient, en grande partie, que se rebeller contre le conservatisme post-n**i de leurs parents. Pour de nombreux jeunes gauchistes, le soutien à Israël semblait faire partie intégrante de ce conservatisme. Ayant confondu ce conservatisme avec le n***sme, ils en conclurent que le soutien à Israël était tout aussi répréhensible et devait être combattu avec la même véhémence et la même urgence que tout autre aspect du n***sme. Paradoxalement, le désir de s’opposer au n***sme apparent de la génération précédente conduisit ainsi la plupart des sympathisante et militants de la Nouvelle Gauche à s’aligner sur l’antisionisme radical des vrais n***s, que beaucoup de leurs parents avaient, à des degrés divers, surmonté.
Il convient de souligner que, tandis que Meyer-Christian et ses collègues s’efforçaient d’assurer l’avenir de l’antisémitisme n**i en plaçant l’antisionisme anti-impérialiste au centre de la scène, en Union soviétique, le Comité antifasciste juif, dont les délégués venaient de rentrer d’une tournée spectaculaire de sept mois aux États-Unis, au Mexique, au Canada et au Royaume-Uni, intensifiait ses activités, soutenait les survivants et rassemblait des documents sur les atrocités commises contre les Juifs par les Allemands et leurs alliés au sein des territoires soviétiques. Ilya Ehrenbourg put publier deux ouvrages sur la Shoah, en yiddish, respectivement en avril et septembre 1944. En juillet 1944, alors que l’initiative de Meyer-Christian commençait à porter ses fruits en Allemagne et en Autriche, l’Armée rouge libéra Majdanek. La publication du Livre noir [3] , plus complet, documentant les souffrances des Juifs en Union soviétique, ne fut stoppée qu’à la fin de 1946. En novembre 1947, l’Union soviétique vota en faveur de la partition de la Palestine mandataire, et nous avons déjà vu ce que Gromyko avait à dire sur la déclaration d’indépendance d’Israël. Déjà fermement sous contrôle soviétique, la Tchécoslovaquie fut le plus important fournisseur d’armes et de munitions d’Israël pendant la guerre d’indépendance.
L’énorme enthousiasme qui accueillit Golda Meyerson (qui s’appela plus t**d Golda Meir) lorsqu’elle arriva à Moscou en tant que première ambassadrice d’Israël en Union soviétique en septembre 1948, et (peut-être plus important encore) la prise de conscience du désir fort et sincère exprimé par de nombreux Juifs soviétiques d’aider à défendre Israël durant la guerre d’indépendance, nourrirent sans aucun doute les fantasmes de Staline sur un éventuel manque de loyauté parmi les Juifs soviétiques. Cependant, la campagne antisémite qui s’ensuivit, et qui toucha non seulement l’Union soviétique mais aussi tous les pays d’Europe centrale et orientale sous contrôle soviétique, était en fin de compte motivée par un objectif beaucoup plus fondamental. Elle visait principalement à apaiser les populations des pays en question, où trop nombreux étaient ceux qui croyaient passionnément à la rumeur sur la menace « judéo-bolchevique ». Cette rumeur avait conduit un nombre important d’Européens de l’Est à accueillir chaleureusement les occupants allemands ; et, à leur tour, les n***s avaient fait tout leur possible pour propager cette fable et la nourrir encore davantage. En menant cette campagne antisémite, aussi ostentatoire qu’horrible, l’URSS voulut mettre en scène une démonstration incontestable : en aucun cas, le pouvoir soviétique n’agirait de connivence avec « les Juifs » ou à leur demande (ce dont personne n’aurait jamais soupçonné les n***s, bien sûr !).
Comme Meyer-Christian et ses collègues quatre ans plus tôt, les autorités soviétiques choisirent alors de faire de l’antisionisme une arme, car cela semblait être un moyen efficace de rallier à leur cause les nations « saines » : d’abord en Europe centrale et orientale, puis au Moyen-Orient, où de nombreux anciens propagandistes n***s avaient repris sans difficulté leur carrière antérieure.
Lars Fischer, Tel Aviv Review of Books, Hiver 2024, https://www.tarb.co.il/mw_writer/lars-fischer/
NOTES
1. Cf. l’excellent article de Bruno Quénellec, https://k-lar***e.com/l-antisemitisme-secondaire-ou-a-cause-dauschwitz/ (NdT).
2. Les n***s n’utilisaient évidemment pas l’expression « communauté juive » mais le terme antisémite de « juiverie » (NdT).
3. Le livre noir. Textes et témoignages réunis par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, Actes Sud, 2019 (NdT).
A lire en même temps :
• Ce qu’est réellement l’antisionisme (Adam Louis-Klein)
https://npnf.eu/spip.php?article1265
• Bondi Beach et la longue histoire de la violence antisioniste (Adam Louis-Klein)
https://npnf.eu/spip.php?article1264