09/06/2026
Kenza-Mon Erreur
Le silence dura un moment. Yve posa sa tasse. Il se leva, alla vers la fenêtre, regarda les toits du seizième avec cette expression qu'il avait dans les moments où il prenait une décision.
— Je vais lui parler, dit-il.
— À Kenza ?
— À Mathieu.
Silence d'Ibou. Plus long que d'habitude.
— Pour dire quoi ?
— Ce que j'ai à dire. Clairement. Entre hommes.
— Yve. La dernière fois que t'as eu une interaction avec Mathieu t'as failli lui sauter dessus dans une rue du Marais.
— J'ai pas failli lui sauter dessus.
— T'avais les épaules de quelqu'un qui allait sauter sur quelqu'un.
— J'ai progressé depuis.
— En combien de temps ? Quelques mois ?
— Assez pour savoir que ce que j'ai à dire doit être dit à lui directement et pas autour de lui indirectement.
Ibou réfléchit. Il réfléchit vraiment, avec ce sérieux qu'il avait quand les enjeux étaient réels.
— D'accord, dit-il finalement. Mais tu vas pas chez lui. Tu le croises quelque part de neutre. Et tu restes calme.
— Je suis toujours calme.
— T'as blessé cinq joueurs lors d'un match de football à cause d'une lingerie rouge.
— C'était le terrain.
— Le terrain c'est toi, Yve. Ton état intérieur produit ton comportement extérieur. Alors quand tu vas parler à cet homme tu t'assures que ton état intérieur est celui de quelqu'un qui a quelque chose à dire et pas de quelque chose à prouver. La nuance est importante.
— Je sais faire la différence.
— Alors fais-la.
La rencontre avec Mathieu eut lieu trois jours plus t**d.
Pas organisée — ou pas entièrement. Yve savait depuis Diane via Aminata via la cousine que Mathieu avait une exposition de photos dans une galerie du Marais ce jeudi soir, une exposition de groupe à laquelle Kenza n'était pas invitée parce qu'elle avait une livraison ce soir-là. Il s'y rendit seul, sans Ibou qu'il avait décidé de laisser hors de cette conversation parce que certaines choses se géraient entre les gens directement concernés et sans public.
La galerie était petite et bien — ce genre d'endroit du Marais qui sent le bois clair et le café et où les gens parlent de photographie avec des mots précis et un peu exclusifs. Yve arriva à vingt heures, prit un verre au buffet, regarda les photos sur les murs avec l'attention réelle de quelqu'un qui essaie de comprendre ce qu'il voit.
Les photos de Mathieu dans cette exposition n'étaient pas les photos du reportage sur Kenza — c'était un autre projet, des portraits d'artistes de rue dans différentes villes européennes, des visages et des mains et des espaces urbains saisis avec cette façon qu'il avait de trouver la lumière exacte qui disait ce qu'il voulait dire. C'était bon. Yve le reconnut sans plaisir mais avec l'honnêteté qu'il se devait à lui-même — cet homme savait regarder le monde et le montrer aux autres d'une façon qui rendait le monde plus lisible.
Mathieu le vit au bout de vingt minutes.
Il s'arrêta une demi-seconde — juste une — puis continua de se déplacer vers lui avec le calme de quelqu'un qui avait peut-être lui aussi envisagé cette conversation et qui avait décidé comment il voulait la traverser.
Ils se retrouvèrent devant une photo — un musicien de rue à Lisbonne, la tête penchée sur sa guitare avec une concentration absolue, les mains sur les cordes, et derrière lui le soleil de fin d'après-midi qui transformait le trottoir en quelque chose d'autre.
— Adjomahou, dit Mathieu.
— Arsenault.
Ils se regardèrent. Pas comme au Marais, pas comme devant la chaîne de télévision — différemment, avec quelque chose de plus stable et de moins chargé d'électricité incontrôlée, le regard de deux hommes qui savent exactement où ils en sont et qui ont décidé de se parler depuis cet endroit-là.
— T'es venu pour les photos ou pour me parler ? dit Mathieu.
— Pour les deux. Les photos sont bonnes.
— Merci.
— Je voulais te dire quelque chose directement.
— Je t'écoute.
— Je l'aime. — Yve dit ça simplement, sans préambule supplémentaire, avec la même clarté qu'il mettait dans les choses importantes depuis qu'il avait arrêté de se cacher derrière les formes. — Depuis longtemps. Et j'aurais dû faire les choses différemment il y a longtemps. Je l'ai pas fait. C'est ma responsabilité. Mais là je suis là et je vais pas prétendre que je suis pas là.
Mathieu le regarda. Puis il regarda la photo du musicien de Lisbonne. Puis il reporta les yeux sur Yve avec cette expression qu'il avait — ce mélange de calme et d'acuité, le regard de quelqu'un qui voit les choses clairement et qui préfère ça à n'importe quelle autre façon de voir.
— Je sais que tu l'aimes, dit-il. Je l'ai vu la première fois au Marais. J'aurais préféré ne pas le voir mais je l'ai vu quand même.
— Et ?
— Et je l'aime aussi. — Il dit ça avec la même simplicité directe. — Et je vais pas me retirer parce que toi t'as décidé que c'était le moment de te manifester. J'ai pas attendu que tu sois prêt pour être là. J'ai été là parce que j'avais envie d'être là.
— Je sais ça.
— Alors on est d'accord sur la situation.
— On est d'accord sur la situation, confirma Yve.
— Et Kenza choisit.
— Kenza choisit.
— Alors arrête de rôder, dit Mathieu, et dans sa voix il n'y avait pas d'agressivité mais quelque chose de ferme et de final, la voix d'un homme qui pose une limite clairement et qui n'a pas besoin de la répéter. — Pas les trottoirs, pas les galeries où tu sais que je serai. Sois présent dans sa vie si elle veut que tu le sois. Mais le territoire indirect c'est terminé.
Yve le regarda. Quelque chose en lui se contracta avec cette résistance instinctive qu'on a quand quelqu'un nomme exactement ce qu'on fait et qu'on n'aime pas être vu en train de le faire.
— Et toi, dit-il, tu te rends compte que t'es en train d'aménager son appartement comme si c'était déjà le vôtre.
— Elle m'a demandé de l'aider.
— T'aurais pu juste porter des cartons et repartir.
— J'aurais pu. — Mathieu ne nia pas ça. Il l'avait en face de lui et il l'assumait avec cette franchise qui était sa façon. — Mais je suis resté parce que c'est là que j'avais envie d'être. Dans son espace. À l'aider à construire quelque chose qui lui appartient. C'est pas de la stratégie. C'est de l'amour.
Yve garda ses yeux sur lui. Longtemps. Il pensa à ce qu'Ibou lui avait dit — son état intérieur produit son comportement extérieur — et il sentit en lui cette contraction instinctive qui voulait devenir quelque chose d'autre et il la laissa passer.
— Je te préviens, dit-il finalement, et dans sa voix quelque chose avait changé de tonalité, pas de l'agressivité, quelque chose de plus profond et de plus dangereux parce que plus réel. — Je vais pas me retirer non plus. Je vais être là. Proprement, honnêtement, avec tout ce que j'ai. Et si elle choisit toi c'est son droit et je le respecterai. Mais si elle choisit de me donner une chance tu devras accepter ça aussi.
— Je l'accepterai, dit Mathieu. Parce que c'est son choix et que son choix me suffit quelle qu'en soit la direction.
Ils se regardèrent encore une seconde. Deux hommes de mondes différents devant une photo d'un musicien de Lisbonne dans une galerie du Marais un soir de juillet, avec entre eux une femme qui ne savait pas encore qu'ils venaient d'avoir cette conversation et qui n'avait pas besoin de le savoir pour prendre sa décision.
— Tes photos sont vraiment bonnes, dit Yve.
— Ton dernier match avant la suspension était très bon aussi, dit Mathieu.
Ce fut tout. Ils s'écartèrent l'un de l'autre avec la politesse tendue de deux hommes qui se respectent juste assez pour ne pas se faire de mal inutilement.
Ibou appela à vingt-deux heures.
— Alors. La galerie.
— Comment tu—
— Diane. Aminata. La cousine. C'est Cotonou je te rappelle.
— Je vais changer de ville.
— T'iras nulle part. Alors comment ça s'est passé ?
— On a parlé.
— Sans te battre ?
— Sans se battre.
— T'as dit quoi ?
— Que j'allais pas me retirer.
— Et lui ?
— Pareil.
— Ah. — Ibou prit une seconde. — Et les photos ?
— Bonnes. Vraiment bonnes.
— Je t'aime mais t'aurais pu mentir là-dessus.
— Non.
— Non. — Ibou soupira. — C'est le problème avec les gens bien, ils sont bons dans ce qu'ils font et ça complique tout.
L'appartement de Kenza était au deuxième étage d'un immeuble de la rue Oberkampf dans le onzième arrondissement, cinquante-cinq mètres carrés avec une fenêtre en baie qui donnait sur la rue et une petite cuisine ouverte sur le salon et une chambre séparée par une cloison légère. Le parquet était ancien et beau, les murs avaient besoin de peinture, les radiateurs avaient été changés récemment par le propriétaire qui avait accepté de le faire en échange de deux mois de caution seulement.
C'était à elle.
Pas chez Adjoua. Pas dans un espace emprunté ou partagé. À elle, avec son nom sur le bail, ses clés dans sa poche, sa décision proprement prise un matin de juin après avoir calculé que son activité lui permettait désormais d'assumer ce loyer sans tension et avec suffisamment de marge pour ne pas revivre les nuits à compter les francs.
Elle avait dit à Adjoua en signant le bail que partir de chez elle ne changeait rien entre elles.
Adjoua avait dit bien sûr que ça change quelque chose — t'es en train de devenir toi-même complètement et c'est exactement ce que je voulais pour toi.
Mathieu l'aidait à l'aménager depuis deux week-ends. Pas avec de l'argent — elle n'en avait pas voulu, elle n'acceptait pas ce genre de choses, la frontière entre aide et dette était une frontière qu'elle traçait proprement — mais avec son temps et ses bras et sa façon de comprendre les espaces visuellement, de voir comment la lumière rentrait à quelle heure depuis quelle fenêtre et d'aider à placer les meubles en conséquence. Il avait une lampe chez lui en double dont il lui avait proposé de la débarrasser. Elle avait accepté la lampe parce que c'était une lampe et que les lampes n'avaient pas de sous-texte.