Carole TOCAH

Carole TOCAH Vieille artiste chanteuse pas célèbre. Féministe, antispéciste, politisée. Voix. Formations Musique. Gironde. Le chanteur est un musicien à part entière.

Je suis Charlie.



'Éléphant9Cie
Soyons pas d'accord, chantons des accords, aimons, coexistons. J'aime les musiques qu'on n'entend pas aux heures, et sur les canaux, de grande écoute. J'aime celles dont l'interprète est profondément sincère, connecté à son bouleversement intime et originel d'enfant percevant pour la première fois la musique. C'est

mon domaine. Jazz, rock, blues, chanson divergente, transgressive, subversive, art indépendant, underground, expérimental, réhabilitation du groove, de la justesse, d'une certaine culture et de la poésie. Je ne suis pas qualifiée pour enseigner le “growl”, et je le regrette. Je rafistole et fais le lien entre les connaissances glanées sur les parcours cahotiques de ceux qui ont d'abord cherché tous seuls; j'adore ça.

Pour parler de musique faut s'y connaître. Mon plombier disait pareil avec la plomberie, et personne n'y voyait rien à r...
21/02/2026

Pour parler de musique faut s'y connaître. Mon plombier disait pareil avec la plomberie, et personne n'y voyait rien à redire.

Sur la scène du Théâtre Antoine, à Paris, Raymond DEVOS explique à Michel PORTAL comment faire une clarinette molle à partir d'un tuyau puis tous deux détaillent le fonctionnement d'une clarinette, démonstration à l'appui. Dialogue entre Michel PORTAL et Raymond DEVOS. Dans le petit parc du...

19/02/2026

Hello Ici TocahzTivi.

Voici un point sur la situation ce 19 février, en attendant pire, prévu de soir. Mais nous, on vivra, avec des complications, des pertes certainement trop lourdes pour nos épaules, mais on vivra, on aimera, on râlera, on jouera encore. On a tenté une sortie de reconnaissance vers le lac de Baurech hier. Il est immense, aussi haut que la route. C'était triste et beau, dans un rayon de soleil, avec les oiseaux qui chantent terrible. On est tombé sur quelques petits cadavres du peuple de la terre et de l'herbe. Une taupe, une musaraigne, étaient posées, gonflées d'eau, sur l'herbe dont l'eau se retirait pour un temps. Je pense, comme lors des incendies d'il y a plus de 3 ans, aux dizaines de millions d'animaux de toutes espèces qui meurent dans de terribles souffrances pendant ces catastrophes. Je pense aux poules et aux moutons morts chez les éleveurs voisins, que l'on a oubliés au milieu des eaux qui m***aient. L'anticipation a manqué, certainement à cause d'une peur et d'un déni que je peux comprendre tant on est démuni quand on ne veut pas qu'arrivent les choses inconnues et terribles à affronter. Tous ces cris d'angoisse et de douleur auxquels mes oreilles ont été sourdes doivent être pour quelque chose de mes acouphènes. Je suis triste et fatiguée, je dors pas bien du tout avec c't'histoire. Mais tout de même j'adresse ma reconnaissance aux anciens qui ont construit notre vénérable cahute sur la petite hauteur qui lui permet de résister encore. Si ses murs pouvaient parler, je suppose qu'ils me diraient en rigolant "cocotte, on en a vu d'autres".
Merci merci aussi pour leur compréhension aux stagiaires petits et grands que je n'ai pas pu recevoir cette semaine, aux collègues avec qui je n'ai pas pu aller répéter et à celles et ceux auprès de qui je vais devoir certainement encore me désister quelques jours.
La suite au prochain numéro.

18/02/2026

Chers amis et .... La tempête arrive, on va voir si nos batardeaux bricolés avec amour par Jack Tocah font bravement leur travail. Les pompiers sont venus à midi nous apporter des courses, très gentiment faites par notre maire Mairie de Baurech. Une étude de 2018 du cabinet Artelia laissait prévoir les évènements actuels à échéance + 10 ans. On avait alors le temps et des préconisations très claires pour protéger le linéaire concerné et s'en inspirer pour protéger les biens publics et privés, et les populations. Impliquée à l'époque dans l'ASA du syndicat des marais de Le Tourne Tabanac Baurech commanditaire de l'étude, j'ai ensuite lutté seule pour que cette étude soit connue, lue et comprise, et serve à réagir et protéger les populations, contre un Titanic d'usine à "gaz administratif", apte à, et conçue pour ?, embrouiller et décourager beaucoup d'entre nous. J'ai reçu, ET JE REÇOIS ENCORE, l'accueil fait à Cassandre. Je tiens à la disposition de qui voudra, cette étude de 2018, document public aussi consultable dans les archives de l'ASA, mairie de Baurech. À plus avec des vidéos, si les éléments le permettent! 😘

Cette fois, l'accès à notre maison aussi est coupé...
17/02/2026

Cette fois, l'accès à notre maison aussi est coupé...

Au cœur du désastre, la solidarité.

Des crues exceptionnelles frappent en ce moment la Gironde, le Lot-et-Garonne et le Maine-et-Loire. Des dizaines de communes sont dévastées — matériellement, humainement.

Je pense en particulier à La Réole, une ville qui m'est chère, où la Garonne monte à près de 10 mètres. Je pense à mon ami Bruno Marty, son maire, à toute son équipe, et à tous les habitants qui traversent cette épreuve avec une dignité impressionnante et un courage exemplaire.

Au cœur du désastre, un élan de solidarité a vu le jour. Des habitants qui s'entraident, qui accueillent, qui vont veiller sur les plus fragiles. Et j’aimerais partager ici les mots d’une habitante dont la maison est sous les eaux, des mots qui m’ont été transmis par Bruno Marty et qui parlent si bien de ce qu’est au fond notre commune humanité:

« La Réole, voilà deux mois et demi que je vis dans cette charmante commune au bord de la Garonne, protégée par une digue. Si l’on m’avait dit qu’une fois avoir trouvé ma maison, mon cocon, où le bruit des voitures a été remplacé par le chant des oiseaux, j’allais vivre une si grande inondation, j’aurais ri !!! Et vous savez tous que le rire est important pour moi, car il a toujours été ma bouée lors des moments difficiles, le rire déstressant pour retrouver une part de l’enfant qui est en soi.
Pourquoi vous confier aujourd’hui que j’ai trouvé mon habitation à La Réole ? Parce que j’y ai trouvé bien plus ! L’amitié, la solidarité, le partage, l’aide, des valeurs tellement essentiels au bien-être. Rassurez-vous, je vais bien, mes chats aussi, quand l’eau a envahie le jardin jusqu’à la porte d’entrée, je suis partie me réfugier sur les hauteurs (l’amitié), les techniciens de la Mairie sont venus mettre des parpaings sous mes meubles (la sécurité), et j’ai été informée tous les jours grâce aux publications quotidiennes sur le Facebook de Bruno Marty (l’humanité). Avec les voisins, nous prenons des nouvelles régulièrement les uns des autres (la solidarité) et je ne vous parle pas des appels et photos des amis réolais, au quotidien ! »

Voilà ce qu’est la solidarité humaine au cœur d’un désastre. Nous veillerons à ce que la solidarité nationale soit à la hauteur.

15/02/2026

Voici une nouvelle d'Émile Zola - L’inondation

"Je m’appelle Louis Roubieu. J’ai soixante-dix ans, et je suis né au village de Saint-Jory, à quelques lieues de Toulouse, en amont de la Garonne. Pendant quatorze ans, je me suis battu avec
la terre, pour manger du pain. Enfin, l’aisance est venue, et le mois dernier, j’étais encore le plus riche fermier de la commune.
Notre maison semblait bénie. Le bonheur y poussait ; le soleil était notre frère, et je ne me souviens pas d’une récolte mauvaise. Nous étions près d’une douzaine à la ferme, dans ce
bonheur. Il y avait moi, encore gaillard, menant les enfants au travail ; puis, mon cadet Pierre, un vieux garçon, un ancien sergent ; puis, ma sœur Agathe, qui s’était retirée chez nous après la mort de son mari, une maîtresse femme, énorme et gaie, dont les rires s’entendaient à l’autre bout du village. Ensuite venait toute la nichée : mon fils Jacques, sa femme Rose, et leurs trois filles,
Aimée, Véronique et Marie; la première mariée à Cyprien Bouisson, un grand gaillard, dont elle
avait deux petits, l’un de deux ans, l’autre de dix mois ; la seconde, fiancée d’hier, et qui devait
épouser Gaspard Rabuteau ; la troisième, enfin, une vraie demoiselle, si blanche, si blonde,
qu’elle avait l’air d’être née à la ville. Ça faisait dix, en comptant tout le monde. J’étais grand-
père et arrière-grand-père. Quand nous étions à table, j’avais ma sœur Agathe à ma droite, mon
frère Pierre à ma gauche ; les enfants fermaient le cercle, par rang d’âges, une file où les têtes se
rapetissaient jusqu’au bambin de dix mois, qui mangeait déjà sa soupe comme un homme. Allez,
on entendait les cuillers dans les assiettes ! La nichée mangeait dur. Et quelle belle gaîté, entre
deux coups de dents ! Je me sentais de l’orgueil et de la joie dans les veines, lorsque les petits
tendaient les mains vers moi, en criant :
– Grand-père, donne-nous donc du pain !... Un gros morceau, hein ! grand-père !
Les bonnes journées ! Notre ferme en travail chantait par toutes ses fenêtres. Pierre, le soir,
inventait des jeux, racontait des histoires de son régiment. Tante Agathe, le dimanche, faisait des
galettes pour nos filles. Puis, c’étaient des cantiques que savait Marie, des cantiques qu’elle filait
avec une voix d’enfant de chœur ; elle ressemblait à une sainte, ses cheveux blonds tombant dans
son cou, ses mains nouées sur son tablier. Je m’étais décidé à élever la maison d’un étage, lorsque
Aimée avait épousé Cyprien ; et je disais en riant qu’il faudrait l’élever d’un autre, après le
mariage de Véronique et de Gaspard ; si bien que la maison aurait fini par toucher le ciel, si l’on
avait continué, à chaque ménage nouveau. Nous ne voulions pas nous quitter. Nous aurions plutôt
bâti une ville, derrière la ferme, dans notre enclos. Quand les familles sont d’accord, il est si bon
de vivre et de mourir où l’on a grandi !
Le mois de mai a été magnifique, cette année. Depuis longtemps, les récoltes ne s’étaient
annoncées aussi belles. Ce jour-là, justement, j’avais fait une tournée avec mon fils Jacques.
Nous étions partis vers trois heures. Nos prairies, au bord de la Garonne, s’étendaient, d’un vert
encore tendre ; l’herbe avait bien trois pieds de haut, et une oseraie, plantée l’année dernière,
donnait déjà des pousses d’un mètre. De là, nous avions visité nos blés et nos vignes, des champs
achetés un par un, à mesure que la fortune venait : les blés poussaient dru, les vignes, en pleine
fleur, promettaient une vendange superbe. Et Jacques riait de son bon rire, en me tapant sur
l’épaule.
– Eh bien ? père, nous ne manquerons plus de pain ni de vin. Vous avez donc rencontré le
bon Dieu, pour qu’il fasse maintenant pleuvoir de l’argent sur vos terres ?
Souvent, nous plaisantions entre nous de la misère passée. Jacques avait raison, je devais
avoir gagné là-haut l’amitié de quelque saint ou du bon Dieu lui-même, car toutes les chances
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dans le pays étaient pour nous. Quand il grêlait, la grêle s’arrêtait juste au bord de nos champs. Si
les vignes des voisins tombaient malades, il y avait autour des nôtres comme un mur de
protection. Et cela finissait par me paraître juste. Ne faisant de mal à personne, je pensais que ce
bonheur m’était dû.
En rentrant, nous avions traversé les terres que nous possédions de l’autre côté du village.
Des plantations de mûriers y prenaient à merveille. Il y avait aussi des amandiers en plein
rapport. Nous causions joyeusement, nous bâtissions des projets. Quand nous aurions l’argent
nécessaire, nous achèterions certains terrains qui devaient relier nos pièces les unes aux autres et
nous faire les propriétaires de tout un coin de la commune. Les récoltes de l’année, si elles
tenaient leurs promesses, allaient nous permettre de réaliser ce rêve.
Comme nous approchions de la maison, Rose, de loin, nous adressa de grands gestes, en
criant :
– Arrivez donc !
C’était une de nos vaches qui venait d’avoir un veau. Cela mettait tout le monde en l’air.
Tante Agathe roulait sa masse énorme. Les filles regardaient le petit. Et la naissance de cette bête
semblait comme une bénédiction de plus. Nous avions dû récemment agrandir les étables, où se
trouvaient près de cent têtes de bétail, des vaches, des moutons surtout, sans compter les chevaux.
–Allons, bonne journée! m’écriai-je. Nous boirons ce soir une bouteille de vin cuit.
Cependant, Rose nous prit à l’écart et nous annonça que Gaspard, le fiancé de Véronique,
était venu pour s’entendre sur le jour de la noce. Elle l’avait retenu à dîner. Gaspard, le fils aîné
d’un fermier de Moranges, était un grand garçon de vingt ans, connu de tout le pays pour sa force
prodigieuse ; dans une fête, à Toulouse, il avait vaincu Martial, le Lion du Midi. Avec cela, bon
enfant, un cœur d’or, trop timide même, et qui rougissait quand Véronique le regardait
tranquillement en face.
Je priai Rose de l’appeler. Il restait au fond de la cour, à aider nos servantes, qui étendaient le
linge de la lessive du trimestre. Quand il fut entré dans la salle à manger, où nous nous tenions,
Jacques se tourna vers moi, en disant :
– Parlez, mon père.
– Eh bien ? dis-je, tu viens donc, mon garçon, pour que nous fixions le grand jour ?
– Oui, c’est cela, père Roubieu, répondit-il, les joues très rouges.
– Il ne faut pas rougir, mon garçon, continuai- je. Ce sera, si tu veux, pour la Sainte-Félicité,
le 10 juillet. Nous sommes le 23 juin, ça ne fait pas vingt jours à attendre... Ma pauvre défunte
femme s’appelait Félicité, et ça vous portera bonheur... Hein ? est-ce entendu ?
– Oui, c’est cela, le jour de la Sainte-Félicité, père Roubieu.
Et il nous allongea dans la main, à Jacques et à moi, une tape qui aurait assommé un bœuf.
Puis, il embrassa Rose, en l’appelant sa mère. Ce grand garçon, aux poings terribles, aimait
Véronique à en perdre le boire et le manger. Il nous avoua qu’il aurait fait une maladie, si nous la
lui avions refusée.
– Maintenant, repris-je, tu restes à dîner, n’est- ce pas ?... Alors, à la soupe tout le monde !
J’ai une faim du tonnerre de Dieu, moi !
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Ce soir-là, nous fûmes onze à table. On avait mis Gaspard près de Véronique, et il restait à la
regarder, oubliant son assiette, si ému de la sentir à lui, qu’il avait par moments de grosses larmes
au bord des yeux. Cyprien et Aimée, mariés depuis trois ans seulement, souriaient. Jacques et
Rose, qui avaient déjà vingt-cinq ans de ménage, demeuraient plus graves; et, pourtant à la
dérobée, ils échangeaient des regards, humides de leur vieille tendresse. Quant à moi, je croyais
revivre dans ces deux amoureux, dont le bonheur mettait, à notre table un coin de paradis. Quelle
bonne soupe nous mangeâmes, ce soir-là ! Tante Agathe, ayant toujours le mot pour rire, risqua
des plaisanteries. Alors, ce brave Pierre voulut raconter ses amours avec une demoiselle de Lyon.
Heureusement, on était au dessert, et tout le monde parlait à la fois. J’avais monté de la cave deux
bouteilles de vin cuit. On trinqua à la bonne chance de Gaspard et de Véronique ; cela se dit ainsi
chez nous : la bonne chance, c’est de ne jamais se battre, d’avoir beaucoup d’enfants et d’amasser
des sacs d’écus. Puis, on chanta. Gaspard savait des chansons d’amour en patois. Enfin, on
demanda un cantique à Marie : elle s’était mise debout, elle avait une voix de flageolet, très fine,
et qui vous chatouillait les oreilles.
Pourtant, j’étais allé devant la fenêtre. Comme Gaspard venait m’y rejoindre, je lui dis :
– Il n’y a rien de nouveau, par chez vous ?
– Non, répondit-il. On parle des grandes pluies de ces jours derniers, on prétend que ça
pourrait bien amener des malheurs.
En effet, les jours précédents, il avait plu pendant soixante heures, sans discontinuer. La
Garonne était très grosse depuis la veille ; mais nous avions confiance en elle ; et, tant qu’elle ne
débordait pas, nous ne pouvions la croire mauvaise voisine. Elle nous rendait de si bons services !
elle avait une nappe d’eau si large et si douce ! Puis, les paysans ne quittent pas aisément leur
trou, même quand le toit est près de crouler.
– Bah ! m’écriai-je en haussant les épaules, il n’y aura rien. Tous les ans, c’est la même
chose : la rivière fait le gros dos, comme si elle était furieuse, et elle s’apaise en une nuit, elle
rentre chez elle, plus innocente qu’un agneau. Tu verras, mon garçon ; ce sera encore pour rire,
cette fois... Tiens, regarde donc le beau temps !
Et, de la main, je lui montrais le ciel. Il était sept heures, le soleil se couchait. Ah ! que de
bleu ! Le ciel n’était que du bleu, une nappe bleue immense, d’une pureté profonde, où le soleil
couchant volait comme une poussière d’or. Il tombait de là-haut une joie lente, qui gagnait tout
l’horizon. Jamais je n’avais vu le village s’assoupir dans une paix si douce. Sur les tuiles, une
teinte rose se mourait. J’entendais le rire d’une voisine, puis des voix d’enfants au tournant de la
route, devant chez nous. Plus loin, m***aient, adoucis par la distance, des bruits de troupeaux
rentrant à l’étable. La grosse voix de la Garonne ronflait, continue ; mais elle me semblait la voix
même du silence, tant j’étais habitué à son grondement. Peu à peu, le ciel blanchissait, le village
s’endormait davantage. C’était le soir d’un beau jour, et je pensais que tout notre bonheur, les
grandes récoltes, la maison heureuse, les fiançailles de Véronique, pleuvant de là-haut, nous
arrivaient dans la pureté même de la lumière. Une bénédiction s’élargissait sur nous, avec l’adieu
du soir.
Cependant, j’étais revenu au milieu de la pièce. Nos filles bavardaient. Nous les écoutions en
souriant, lorsque, tout à coup, dans la grande sérénité de la campagne, un cri terrible retentit, un
cri de détresse et de mort :
– La Garonne ! la Garonne !
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Nous nous précipitâmes dans la cour.
Saint-Jory se trouve au fond d’un pli de terrain, en contre-bas de la Garonne, à cinq cents
mètres environ. Des rideaux de hauts peupliers, qui coupent les prairies, cachent la rivière
complètement.
Nous n’apercevions rien. Et toujours le cri retentissait :
– La Garonne ! la Garonne !� Brusquement, du large chemin, devant nous, débouchèrent
deux hommes et trois femmes ; une d’elles tenait un enfant entre les bras. C’étaient eux qui
criaient, affolés, galopant à toutes jambes sur la terre dure. Ils se tournaient parfois, ils
regardaient derrière eux, le visage terrifié, comme si une bande de loups les eût poursuivis.
– Eh bien ? qu’ont-ils donc ? demanda Cyprien. Est-ce que vous distinguez quelque chose,
grand-père ?
– Non, non, dis-je. Les feuillages ne bougent même pas.
En effet, la ligne basse de l’horizon, paisible, dormait.
Mais je parlais encore, lorsqu’une exclamation nous échappa. Derrière les fuyards, entre les
troncs des peupliers, au milieu des grandes touffes d’herbe, nous venions de voir apparaître
comme une meute de bêtes grises, tachées de jaune, qui se ruaient. De toutes parts, elles
pointaient à la fois, des vagues poussant des vagues, une débandade de masses d’eau moutonnant
sans fin, secouant des baves blanches, ébranlant le sol du galop sourd de leur foule.� À notre tour,
nous jetâmes le cri désespéré : – La Garonne ! la Garonne !
Sur le chemin, les deux hommes et les trois femmes couraient toujours. Ils entendaient le
terrible galop gagner le leur. Maintenant, les vagues arrivaient en une seule ligne, roulantes,
s’écroulant avec le tonnerre d’un bataillon qui charge. Sous leur premier choc, elles avaient cassé
trois peupliers, dont les hauts feuillages s’abattirent et disparurent. Une cabane de planches fut
engloutie ; un mur creva ; des charrettes dételées s’en allèrent, pareilles à des brins de paille.
Mais les eaux semblaient surtout poursuivre les fuyards. Au coude de la route, très en pente à cet
endroit, elles tombèrent brusquement en une nappe immense et leur coupèrent toute retraite. Ils
couraient encore cependant, éclaboussant la mare à grandes enjambées, ne criant plus, fous de
terreur. Les eaux les prenaient aux genoux. Une vague énorme se jeta sur la femme qui portait
l’enfant. Tout s’engouffra.
– Vite ! vite ! criai-je. Il faut rentrer... La maison est solide. Nous ne craignons rien.
Par prudence, nous nous réfugiâmes tout de suite au second étage. On fit passer les filles les
premières. Je m’entêtais à ne monter que le dernier. La maison était bâtie sur un tertre, au- dessus
de la route. L’eau envahissait la cour, doucement, avec un petit bruit. Nous n’étions pas très
effrayés.
– Bah ! disait Jacques pour rassurer son monde, ce ne sera rien... Vous vous rappelez, mon
père, en 55, l’eau est comme ça venue dans la cour. Il y en a eu un pied; puis, elle s’en est allée.
–C’est fâcheux pour les récoltes tout de même, murmura Cyprien, à demi-voix.
– Non, non, ce ne sera rien, repris-je à mon tour, en voyant les grands yeux suppliants de nos
filles.
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Aimée avait couché ses deux enfants dans son lit. Elle se tenait au chevet, assise, en
compagnie de Véronique et de Marie. Tante Agathe parlait de faire chauffer du vin qu’elle avait
monté, pour nous donner du courage à tous. Jacques et Rose, à la même fenêtre, regardaient.
J’étais devant l’autre fenêtre, avec mon frère, Cyprien et Gaspard.
– Montez donc ! criai-je à nos deux servantes qui pataugeaient au milieu de la cour. Ne
restez pas à vous mouiller les jambes.
– Mais les bêtes ? dirent-elles. Elles ont peur, elles se tuent dans l’étable.
– Non, non, montez... Tout à l’heure. Nous verrons.
Le sauvetage du bétail était impossible, si le désastre devait grandir. Je croyais inutile
d’épouvanter nos gens. Alors, je m’efforçai de montrer une grande liberté d’esprit. Accoudé à la
fenêtre, je causais, j’indiquais les progrès de l’inondation. La rivière, après s’être ruée à l’assaut
du village, le possédait jusque dans ses plus étroites ruelles. Ce n’était plus une charge de vagues
galopantes, mais un étouffement lent et invincible. Le creux, au fond duquel Saint-Jory est bâti,
se changeait en lac. Dans notre cour, l’eau atteignit bientôt un mètre. Je la voyais monter ; mais
j’affirmais qu’elle restait stationnaire, j’allais même jusqu’à prétendre qu’elle baissait.
– Te voilà forcé de coucher ici, mon garçon, dis-je en me tournant vers Gaspard. À moins
que les chemins ne soient libres dans quelques heures... C’est bien possible.
Il me regarda, sans répondre, la figure toute pâle ; et je vis ensuite son regard se fixer sur
Véronique avec une angoisse inexprimable.
Il était huit heures et demie. Au-dehors, il faisait jour encore, un jour blanc, d’une tristesse
profonde sous le ciel pâle. Les servantes, avant de monter, avaient eu la bonne idée d’aller
prendre deux lampes. Je les fis allumer, pensant que leur lumière égaierait un peu la chambre déjà
sombre, où nous nous étions réfugiés. Tante Agathe, qui avait roulé une table au milieu de la
pièce, voulait organiser une partie de cartes. La digne femme, dont les yeux cherchaient par
moments les miens, songeait surtout à distraire les enfants. Sa belle humeur gardait une vaillance
superbe ; et elle riait pour combattre l’épouvante qu’elle sentait grandir autour d’elle. La partie
eut lieu. Tante Agathe plaça de force à la table Aimée, Véronique et Marie. Elle leur mit les
cartes dans les mains, joua elle-même d’un air de passion, battant, coupant, distribuant le jeu,
avec une telle abondance de paroles, qu’elle étouffait presque le bruit des eaux. Mais nos filles ne
pouvaient s’étourdir ; elles demeuraient toutes blanches, les mains fiévreuses, l’oreille tendue. À
chaque instant, la partie s’arrêtait. Une d’elles se tournait, me demandait à demi-voix.
– Grand-père, ça monte toujours ?
L’eau m***ait avec une rapidité effrayante. Je plaisantais, je répondais :
– Non, non, jouez tranquillement. Il n’y a pas de danger.
Jamais je n’avais eu le cœur serré par une telle angoisse. Tous les hommes s’étaient placés
devant les fenêtres, pour cacher le terrifiant spectacle. Nous tâchions de sourire, tournés vers
l’intérieur de la chambre, en face des lampes paisibles, dont le rond de clarté tombait sur la table,
avec une douceur de veillée. Je me rappelais nos soirées d’hiver, lorsque nous nous réunissions
autour de cette table. C’était le même intérieur endormi, plein d’une bonne chaleur d’affection.
Et, tandis que la paix était là, j’écoutais derrière mon dos le rugissement de la rivière lâchée, qui
m***ait toujours.
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– Louis, me dit mon frère Pierre, l’eau est à trois pieds de la fenêtre. Il faudrait aviser.
Je le fis taire, en lui serrant le bras. Mais il n’était plus possible de cacher le péril. Dans nos
étables, les bêtes se tuaient. Il y eut tout d’un coup des bêlements, des beuglements de troupeaux
affolés ; et les chevaux poussaient ces cris rauques, qu’on entend de si loin, lorsqu’ils sont en
danger de mort.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Aimée, qui se mit debout, les poings aux tempes, secouée d’un
grand frisson.
Toutes s’étaient levées, et on ne put les empêcher de courir aux fenêtres. Elles y restèrent,
droites, muettes, avec leurs cheveux soulevés par le vent de la peur. Le crépuscule était venu.
Une clarté louche flottait au-dessus de la nappe limoneuse. Le ciel pâle avait l’air d’un drap blanc
jeté sur la terre. Au loin, des fumées traînaient. Tout se brouillait, c’était une fin de jour
épouvantée s’éteignant dans une nuit de mort. Et pas un bruit humain, rien que le ronflement de
cette mer élargie à l’infini, rien que les beuglements et les hennissements des bêtes !
– Mon Dieu ! mon Dieu ! répétaient à demi- voix les femmes, comme si elles avaient craint
de parler tout haut.
Un craquement terrible leur coupa la parole. Les bêtes furieuses venaient d’enfoncer les
portes des étables. Elles passèrent dans les flots jaunes, roulées, emportées par le courant. Les
moutons étaient charriés comme des feuilles mortes, en bandes, tournoyant au milieu des remous.
Les vaches et les chevaux luttaient, marchaient, puis perdaient pied. Notre grand cheval gris
surtout ne voulait pas mourir ; il se cabrait, tendait le cou, soufflait avec un bruit de forge ; mais
les eaux acharnées le prirent à la croupe, et nous le vîmes abattu, s’abandonner.
Alors, nous poussâmes nos premiers cris. Cela nous vint à la gorge, malgré nous. Nous
avions besoin de crier. Les mains tendues vers toutes ces chères bêtes qui s’en allaient, nous nous
lamentions, sans nous entendre les uns les autres, jetant au-dehors les pleurs et les sanglots que
nous avions contenus jusque-là. Ah ! c’était bien la ruine ! les récoltes perdues, le bétail noyé, la
fortune changée en quelques heures ! Dieu n’était pas juste ; nous ne lui avions rien fait, et il nous
reprenait tout. Je montrai le poing à l’horizon. Je parlai de notre promenade de l’après-midi, de
ces prairies, de ces blés, de ces vignes, que nous avions trouvés si pleins de promesses. Tout cela
mentait donc ? Le bonheur mentait. Le soleil mentait, quand il se couchait si doux et si calme, au
milieu de la grande sérénité du soir.
L’eau m***ait toujours. Pierre, qui la surveillait, me cria :
– Louis, méfions-nous, l’eau touche à la fenêtre.
Cet avertissement nous tira de notre crise de désespoir. Je revins à moi, je dis en haussant les
épaules :
– L’argent n’est rien. Tant que nous serons tous là, il n’y aura pas de regret à avoir... On en
sera quitte pour se remettre au travail.
– Oui, oui, vous avez raison, mon père, reprit Jacques fiévreusement. Et nous ne courons
aucun danger, les murs sont bons... Nous allons monter sur le toit.
Il ne nous restait que ce refuge. L’eau, qui avait gravi l’escalier marche à marche, avec un
clapotement obstiné, entrait déjà par la porte. On se précipita vers le grenier, ne se lâchant pas
d’une enjambée, par ce besoin qu’on a, dans le péril, de se sentir les uns contre les autres.
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Cyprien avait disparu. Je l’appelai, et je le vis revenir des pièces voisines, la face bouleversée.
Alors, comme je m’apercevais également de l’absence de nos deux servantes et que je voulais les
attendre, il me regarda étrangement, il me dit tout bas :
–Mortes. Le coin du hangar, sous leur chambre, vient de s’écrouler.
Les pauvres filles devaient être allées chercher leurs économies, dans leurs malles. Il me
raconta, toujours à demi-voix, qu’elles s’étaient servies d’une échelle, jetée en manière de pont,
pour gagner le bâtiment voisin. Je lui recommandai de ne rien dire. Un grand froid avait passé sur
ma nuque. C’était la mort qui entrait dans la maison.
Quand nous montâmes à notre tour, nous ne songeâmes pas même à éteindre les lampes. Les
cartes restèrent étalées sur la table. Il y avait déjà un pied d’eau dans la chambre.
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III
Le toit, heureusement, était vaste et de pente douce. On y m***ait par une fenêtre à tabatière,
au-dessus de laquelle se trouvait une sorte de plate-forme. Ce fut là que tout notre monde se
réfugia. Les femmes s’étaient assises. Les hommes allaient tenter des reconnaissances sur les
tuiles, jusqu’aux grandes cheminées, qui se dressaient, aux deux bouts de la toiture. Moi, appuyé
à la lucarne par où nous étions sortis, j’interrogeais les quatre points de l’horizon.
– Des secours ne peuvent manquer d’arriver, disais-je bravement. Les gens de Saintin ont des
barques. Ils vont passer par ici... Tenez ! là-bas, n’est-ce pas une lanterne sur l’eau ?
Mais personne ne me répondait. Pierre, sans trop savoir ce qu’il faisait, avait allumé sa pipe,
et il fumait si rudement, qu’à chaque bouffée il crachait des bouts de tuyau. Jacques et Cyprien
regardaient au loin, la face morne ; tandis que Gaspard, serrant les poings, continuait de tourner
sur le toit, comme s’il eût cherché une issue. À nos pieds, les femmes en tas, muettes,
grelottantes, se cachaient la face pour ne plus voir. Pourtant, Rose leva la tête, jeta un coup d’œil
autour d’elle, en demandant :
– Et les servantes, où sont-elles ? pourquoi ne montent-elles pas ?
J’évitai de répondre. Elle m’interrogea alors directement, les yeux sur les miens.
– Où donc sont les servantes ?
Je me détournai, ne pouvant mentir. Et je sentis ce froid de la mort qui m’avait déjà effleuré,
passer sur nos femmes et sur nos chères filles. Elles avaient compris. Marie se leva toute droite,
eut un gros soupir, puis s’abattit, prise d’une crise de larmes. Aimée tenait serrés dans ses jupes
ses deux enfants, qu’elle cachait comme pour les défendre. Véronique, la face entre les mains, ne
bougeait plus. Tante Agathe, elle- même, toute pâle, faisait de grands signes de croix, en
balbutiant des Pater et des Ave.
Cependant, autour de nous, le spectacle devenait d’une grandeur souveraine. La nuit, tombée
complètement, gardait une limpidité de nuit d’été. C’était un ciel sans lune, mais un ciel criblé
d’étoiles, d’un bleu si pur, qu’il emplissait l’espace d’une lumière bleue. Il semblait que le
crépuscule se continuait, tant l’horizon restait clair. Et la nappe immense s’élargissait encore sous
cette douceur du ciel, toute blanche, comme lumineuse elle-même d’une clarté propre, d’une
phosphorescence qui allumait de petites flammes à la crête de chaque flot. On ne distinguait plus
la terre, la plaine devait être envahie. Par moments, j’oubliais le danger. Un soir, du côté de
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Marseille, j’avais aperçu ainsi la mer, j’étais resté devant elle béant d’admiration.
– L’eau monte, l’eau monte, répétait mon frère Pierre, en cassant toujours entre ses dents le
tuyau de sa pipe, qu’il avait laissée s’éteindre.
L’eau n’était plus qu’à un mètre du toit. Elle perdait sa tranquillité de nappe dormante. Des
courants s’établissaient. À une certaine hauteur, nous cessions d’être protégés par le pli de terrain,
qui se trouve en avant du village. Alors, en moins d’une heure, l’eau devint menaçante, jaune, se
ruant sur la maison, charriant des épaves, tonneaux défoncés, pièces de bois, paquets d’herbes.
Au loin, il y avait maintenant des assauts contre des murs, dont nous entendions les chocs
retentissants. Des peupliers tombaient avec un craquement de mort, des maisons s’écroulaient,
pareilles à des charretées de cailloux vidées au bord d’un chemin.
Jacques, déchiré par les sanglots des femmes, répétait :
– Nous ne pouvons demeurer ici. Il faut tenter quelque chose... Mon père, je vous en supplie,
tentons quelque chose.
Je balbutiais, je disais après lui :
– Oui, oui, tentons quelque chose.
Et nous ne savions quoi. Gaspard offrait de prendre Véronique sur son dos, de l’emporter à la
nage. Pierre parlait d’un radeau. C’était fou. Cyprien dit enfin :
– Si nous pouvions seulement atteindre l’église.
Au-dessus des eaux, l’église restait debout, avec son petit clocher carré. Nous en étions
séparés par sept maisons. Notre ferme, la première du village, s’adossait à un bâtiment plus haut,
qui lui-même était appuyé au bâtiment voisin. Peut-être, par les toits, pourrait-on en effet gagner
le presbytère, d’où il était aisé d’entrer dans l’église. Beaucoup de monde déjà devait s’y être
réfugié; car les toitures voisines se trouvaient vides, et nous entendions des voix qui venaient
sûrement du clocher. Mais que de dangers pour arriver jusque-là !
– C’est impossible, dit Pierre. La maison des Raimbeau est trop haute. Il faudrait des
échelles.
–Je vais toujours voir, reprit Cyprien. Je reviendrai, si la route est impraticable. Autrement,
nous nous en irions tous, nous porterions les filles.
Je le laissai aller. Il avait raison. On devait tenter l’impossible. Il venait, à l’aide d’un
crampon de fer, fixé dans une cheminée, de monter sur la maison voisine, lorsque sa femme
Aimée, en levant la tête, vit qu’il n’était plus là. Elle cria :
– Où est-il ? Je ne veux pas qu’il me quitte. Nous sommes ensemble, nous mourrons
ensemble.
Quand elle l’aperçut en haut de la maison, elle courut sur les tuiles, sans lâcher ses enfants.
Et elle disait :
– Cyprien, attends-moi. Je vais avec toi, je veux mourir avec toi.
Elle s’entêta. Lui, penché, la suppliait, en lui affirmant qu’il reviendrait, que c’était pour
notre salut à tous. Mais, d’un air égaré, elle hochait la tête, elle répétait :
– Je vais avec toi, je vais avec toi. Qu’est-ce que ça te fait ? je vais avec toi.
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Il dut prendre les enfants. Puis, il l’aida à monter. Nous pûmes les suivre sur la crête de la
maison. Ils marchaient lentement. Elle avait repris dans ses bras les enfants qui pleuraient, et lui,
à chaque pas, se retournait, la soutenait.
– Mets-la en sûreté, reviens tout de suite ! criai-je.
Je l’aperçus qui agitait la main, mais le grondement des eaux m’empêcha d’entendre sa
réponse. Bientôt, nous ne les vîmes plus. Ils étaient descendus sur l’autre maison, plus basse que
la première. Au bout de cinq minutes, ils reparurent sur la troisième, dont le toit devait être très
en pente, car ils se traînaient à genoux le long du faîte. Une épouvante soudaine me saisit. Je me
mis à crier les mains aux lèvres, de toutes mes forces :
– Revenez ! revenez !
Et tous, Pierre, Jacques, Gaspard, leur criaient aussi de revenir. Nos voix les arrêtèrent une
minute. Mais ils continuèrent ensuite d’avancer. Maintenant, ils se trouvaient au coude formé par
la rue, en face de la maison Raimbeau, une haute bâtisse dont le toit dépassait celui des maisons
voisines de trois mètres au moins. Un instant, ils hésitèrent. Puis, Cyprien m***a le long d’un
tuyau de cheminée, avec une agilité de chat. Aimée, qui avait dû consentir à l’attendre, restait
debout au milieu des tuiles. Nous la distinguions nettement, serrant ses enfants contre sa poitrine,
toute noire sur le ciel clair, comme grandie. Et c’est alors que l’épouvantable malheur commença.
La maison des Raimbeau, destinée d’abord à une exploitation industrielle, était très
légèrement bâtie. En outre, elle recevait en pleine façade le courant de la rue. Je croyais la voir
trembler sous les attaques de l’eau ; et, la gorge serrée, je suivais Cyprien, qui traversait le toit.
Tout à coup, un grondement se fit entendre. La lune se levait, une lune ronde, libre dans le ciel, et
dont la face jaune éclairait le lac immense d’une lueur vive de lampe. Pas un détail de la
catastrophe ne fut perdu pour nous.. C’était la maison des Raimbeau qui venait de s’écrouler.
Nous avions jeté un cri de terreur, en voyant Cyprien disparaître. Dans l’écroulement, nous ne
distinguions qu’une tempête, un rejaillissement de vagues sous les débris de la toiture. Puis, le
calme se fit, la nappe reprit son niveau, avec le trou noir de la maison engloutie, hérissant hors de
l’eau la carcasse de ses planchers fendus. Il y avait là un amas de poutres enchevêtrées, une
charpente de cathédrale à demi détruite. Et, entre ces poutres, il me sembla voir un corps remuer,
quelque chose de vivant tenter des efforts surhumains.
– Il vit ! criai-je. Ah ! Dieu soit loué, il vit !... Là, au-dessus de cette nappe blanche que la
lune éclaire !
Un rire nerveux nous secouait. Nous tapions dans nos mains de joie, comme sauvés nous-
mêmes.
– Il va remonter, disait Pierre.
– Oui, oui, tenez ! expliquait Gaspard, le voilà qui tâche de saisir la poutre, à gauche.
Mais nos rires cessèrent. Nous n’échangeâmes plus un mot, la gorge serrée par l’anxiété.
Nous venions de comprendre la terrible situation où était Cyprien. Dans la chute de la maison, ses
pieds se trouvaient pris entre deux poutres ; et il demeurait pendu, sans pouvoir se dégager, la tête
en bas, à quelques centimètres de l’eau. Ce fut une agonie effroyable. Sur le toit de la maison
voisine, Aimée était toujours debout, avec ses deux enfants. Un tremblement convulsif la
secouait. Elle assistait à la mort de son mari, elle ne quittait pas du regard le malheureux, sous
elle, à quelques mètres d’elle. Et elle poussait un hurlement continu, un hurlement de chien, fou
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d’horreur.
– Nous ne pouvons le laisser mourir ainsi, dit Jacques éperdu. Il faut aller là-bas.
– On pourrait peut-être encore descendre le long des poutres, fit remarquer Pierre. On le
dégagerait.
Et ils se dirigeaient vers les toits voisins, lorsque la deuxième maison s’écroula à son tour. La
route se trouvait coupée. Alors, un froid nous glaça. Nous nous étions pris les mains,
machinalement ; nous nous les serrions à les broyer, sans pouvoir détacher nos regards de
l’affreux spectacle.
Cyprien avait d’abord tâché de se raidir. Avec une force extraordinaire, il s’était écarté de
l’eau, il maintenait son corps dans une position oblique. Mais la fatigue le brisait. Il lutta
pourtant, voulut se rattraper aux poutres, lança les mains autour de lui, pour voir s’il ne
rencontrerait rien où s’accrocher. Puis, acceptant la mort, il retomba, il pendit de nouveau, inerte.
La mort fut lente à venir. Ses cheveux trempaient à peine dans l’eau, qui m***ait avec patience. Il
devait en sentir la fraîcheur au sommet du crâne. Une première vague lui mouilla le front.
D’autres fermèrent les yeux. Lentement, nous vîmes la tête disparaître.
Les femmes, à nos pieds, avaient enfoncé leur visage entre leurs mains jointes. Nous-mêmes,
nous tombâmes à genoux, les bras tendus, pleurant, balbutiant des supplications. Sur la toiture,
Aimée toujours debout, avec ses enfants serrés contre elle, hurlait plus fort dans la nuit.
IV
J’ignore combien de temps nous restâmes dans la stupeur de cette crise. Quand je revins à
moi, l’eau avait grandi encore. Maintenant, elle atteignait les tuiles ; le toit n’était plus qu’une île
étroite, émergeant de la nappe immense. À droite, à gauche, les maisons avaient dû s’écrouler. La
mer s’étendait.
– Nous marchons, murmurait Rose qui se cramponnait aux tuiles.
Et nous avions tous, en effet, une sensation de roulis; comme si la toiture emportée se fût
changée en radeau. Le grand ruissellement semblait nous charrier. Puis, quand nous regardions le
clocher de l’église, immobile en face de nous, ce vertige cessait ; nous nous retrouvions à la
même place, dans la houle des vagues.
L’eau, alors, commença l’assaut. Jusque-là, le courant avait suivi la rue ; mais les décombres
qui la barraient à présent, le faisaient refluer : Ce fut une attaque en règle. Dès qu’une épave, une
poutre, passait à la portée du courant, il la prenait, la balançait, puis la précipitait contre la maison
comme un bélier. Et il ne la lâchait plus, il la retirait en arrière, pour la lancer de nouveau, en
battant les murs à coups redoublés, régulièrement. Bientôt, dix, douze poutres nous attaquèrent
ainsi à la fois, de tous les côtés. L’eau rugissait. Des crachements d’écume mouillaient nos pieds.
Nous entendions le gémissement sourd de la maison pleine d’eau, sonore, avec ses cloisons qui
craquaient déjà. Par moments, à certaines attaques plus rudes, lorsque les poutres tapaient
d’aplomb, nous pensions que c’était fini, que les murailles s’ouvraient et nous livraient à la
rivière, par leurs brèches béantes.
Gaspard s’était risqué au bord même du toit. Il parvint à saisir une poutre, la tira de ses gros
bras de lutteur.
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– Il faut nous défendre, criait-il.
Jacques, de son côté, s’efforçait d’arrêter au passage une longue perche. Pierre l’aida. Je
maudissais l’âge, qui me laissait sans force, aussi faible qu’un enfant. Mais la défense
s’organisait, un duel, trois hommes contre un fleuve. Gaspard, tenant sa poutre en arrêt, attendait
les pièces de bois dont le courant faisait des béliers ; et, rudement, il les arrêtait, à une courte
distance des murs. Parfois, le choc était si violent, qu’il tombait. À côté de lui, Jacques et Pierre
manœuvraient la longue perche, de façon à écarter également les épaves. Pendant près d’une
heure, cette lutte inutile dura. Peu à peu, ils perdaient la tête, jurant, tapant, insultant l’eau.
Gaspard la sabrait, comme s’il se fût pris corps à corps avec elle, la trouait de coups de pointe
ainsi qu’une poitrine. Et l’eau gardait sa tranquille obstination, sans une blessure, invincible.
Alors, Jacques et Pierre s’abandonnèrent sur le toit, exténués ; tandis que Gaspard, dans un
dernier élan, se laissait arracher par le courant sa poutre, qui, à son tour, nous battit en brèche. Le
combat était impossible.
Marie et Véronique s’étaient jetées dans les bras l’une de l’autre. Elles répétaient, d’une voix
déchirée, toujours la même phrase, une phrase d’épouvante que j’entends encore sans cesse à mes
oreilles :
– Je ne veux pas mourir !... Je ne veux pas mourir !
Rose les entourait de ses bras. Elle cherchait à les consoler, à les rassurer ; et elle-même,
toute grelottante, levait sa face et criait malgré elle :
– Je ne veux pas mourir !
Seule, tante Agathe ne disait rien. Elle ne priait plus, ne faisait plus le signe de la croix.
Hébétée, elle promenait ses regards, et tâchait encore de sourire, quand elle rencontrait mes yeux.
L’eau battait les tuiles, maintenant. Aucun secours n’était à espérer. Nous entendions
toujours des voix, du côté de l’église ; deux lanternes, un moment, avaient passé au loin ; et le
silence de nouveau s’élargissait, la nappe jaune étalait son immensité nue. Les gens de Saintin,
qui possédaient des barques, devaient avoir été surpris avant nous.
Gaspard, cependant, continuait à rôder sur le toit. Tout d’un coup, il nous appela. Et il disait :
– Attention !... Aidez-moi. Tenez-moi ferme.
Il avait repris une perche, il guettait une épave, énorme, noire, dont la masse nageait
doucement vers la maison. C’était une large toiture de hangar, faite de planches solides, que les
eaux avaient arrachée tout entière, et qui flottait, pareille à un radeau. Quand cette toiture fut à sa
portée, il l’arrêta avec sa perche ; et, comme il se sentait emporté, il nous criait de l’aider. Nous
l’avions saisi par la taille, nous le tenions ferme. Puis, dès que l’épave entra dans le courant, elle
vint d’elle-même aborder contre notre toit, si rudement même, que nous eûmes peur un instant de
la voir voler en éclats.
Gaspard avait hardiment sauté sur ce radeau que le hasard nous envoyait. Il le parcourait en
tous sens, pour s’assurer de sa solidité, pendant que Pierre et Jacques le maintenaient au bord du
toit ; et il riait, il disait joyeusement :
– Grand-père, nous voilà sauvés... Ne pleurez plus, les femmes !... Un vrai bateau. Tenez !
mes pieds sont à sec. Et il nous portera bien tous. Nous allons être comme chez nous, là-dessus !
Pourtant, il crut devoir le consolider. Il saisit les poutres qui flottaient, les lia avec des cordes, que Pierre avait emportées à tout hasard, en quittant les chambres du bas. Il tomba même
dans l’eau ; mais, au cri qui nous échappa, il répondit par de nouveaux rires. L’eau le connaissait,
il faisait une lieue de Garonne à la nage. Remonté sur le toit, il se secoua, en s’écriant :
– Voyons, embarquez, ne perdons pas de temps.
Les femmes s’étaient mises à genoux. Gaspard dut porter Véronique et Marie au milieu du
radeau, où il les fit asseoir. Rose et tante Agathe glissèrent d’elles-mêmes sur les tuiles et allèrent
se placer auprès des jeunes filles. À ce moment, je regardai du côté de l’église. Aimée était
toujours là. Elle s’adossait maintenant contre une cheminée, et elle tenait ses enfants en l’air, au
bout des bras, ayant déjà de l’eau jusqu’à la ceinture.
– Ne vous affligez pas, grand-père, me dit Gaspard. Nous allons la prendre en passant, je
vous le promets.
Pierre et Jacques étaient montés sur le radeau. J’y sautai à mon tour. Il penchait un peu d’un
côté, mais il était réellement assez solide pour nous porter tous. Enfin, Gaspard quitta le toit le
dernier, en nous disant de prendre des perches, qu’il avait préparées et qui devaient nous servir de
rames. Lui-même en tenait une très longue, dont il se servait avec une grande habileté. Nous nous
laissions commander par lui. Sur un ordre qu’il nous donna, nous appuyâmes tous nos perches
contre les tuiles pour nous éloigner. Mais il semblait que le radeau fût collé au toit. Malgré tous
nos efforts, nous ne pouvions l’en détacher. À chaque nouvel essai, le courant nous ramenait vers
la maison, violemment. Et c’était là une manœuvre des plus dangereuses, car le choc menaçait
chaque fois de briser les planches sur lesquelles nous nous trouvions.
Alors, de nouveau, nous eûmes le sentiment de notre impuissance. Nous nous étions crus
sauvés, et nous appartenions toujours à la rivière. Même, je regrettais que les femmes ne fussent
plus sur le toit; car, à chaque minute, je les voyais précipitées, entraînées dans l’eau furieuse.
Mais, quand je parlai de regagner notre refuge, tous crièrent :
–Non, non essayons encore. Plutôt mourir ici !
Gaspard ne riait plus. Nous renouvelions nos efforts, pesant sur les perches avec un
redoublement d’énergie. Pierre eut enfin l’idée de remonter la pente des tuiles et de nous tirer
vers la gauche, à l’aide d’une corde ; il put ainsi nous mener en dehors du courant ; puis, quand il
eut de nouveau sauté sur le radeau, quelques coups de perche nous permirent de gagner le large.
Mais Gaspard se rappela la promesse qu’il m’avait faite d’aller recueillir notre pauvre Aimée,
dont le hurlement plaintif ne cessait pas. Pour cela, il fallait traverser la rue, où régnait ce terrible
courant, contre lequel nous venions de lutter. Il me consulta du regard. J’étais bouleversé, jamais
un pareil combat ne s’était livré en moi. Nous allions exposer huit existences. Et pourtant, si
j’hésitai un instant, je n’eus pas la force de résister à l’appel lugubre.
– Oui, oui, dis-je à Gaspard. C’est impossible, nous ne pouvons nous en aller sans elle.
Il baissa la tête, sans une parole, et se mit, avec sa perche, à se servir de tous les murs restés
debout. Nous longions la maison voisine, nous passions par-dessus nos étables. Mais, dès que
nous débouchâmes dans la rue, un cri nous échappa. Le courant, qui nous avait ressaisis, nous
emportait de nouveau, nous ramenait contre notre maison. Ce fut un vertige de quelques
secondes. Nous étions roulés comme une feuille, si rapidement, que notre cri s’acheva dans le
choc épouvantable du radeau sur les tuiles. Il y eut un déchirement, les planches déclouées
tourbillonnèrent, nous fûmes tous précipités. J’ignore ce qui se passa alors. Je me souviens qu’en
tombant je vis tante Agathe à plat sur l’eau, soutenue par ses jupes ; et elle s’enfonçait, la tête en

arrière, sans se débattre.
Une vive douleur me fit ouvrir les yeux. C’était Pierre qui me tirait par les cheveux, le long
des tuiles. Je restai couché, stupide, regardant. Pierre venait de replonger. Et, dans
l’étourdissement où je me trouvais, je fus surpris d’apercevoir tout d’un coup Gaspard, à la place
où mon frère avait disparu : le jeune homme portait Véronique dans ses bras. Quand il l’eut
déposée près de moi, il se jeta de nouveau, il retira Marie, la face d’une blancheur de cire, si raide
et si immobile, que je la crus morte. Puis, il se jeta encore. Mais, cette fois, il chercha inutilement.
Pierre l’avait rejoint. Tous deux se parlaient, se donnaient des indications que je n’entendais pas.
Comme ils rem***aient sur le toit, épuisés :
–Et tante Agathe! criai-je, et Jacques! et Rose !
Ils secouèrent la tête. De grosses larmes roulaient dans leurs yeux. Aux quelques mots qu’ils
me dirent, je compris que Jacques avait eu la tête fracassée par le heurt d’une poutre. Rose s’était
cramponnée au cadavre de son mari, qui l’avait emportée. Tante Agathe n’avait pas reparu. Nous
pensâmes que son corps, poussé par le courant, était entré dans la maison, au-dessous de nous,
par une fenêtre ouverte.
Et, me soulevant, je regardai vers la toiture où Aimée se cramponnait quelques minutes
auparavant. Mais l’eau m***ait toujours. Aimée ne hurlait plus. J’aperçus seulement ses deux
bras raidis, qu’elle levait pour tenir ses enfants hors de l’eau. Puis, tout s’abîma, la nappe se
referma, sous la lueur dormante de la lune.

Nous n’étions plus que cinq sur le toit. L’eau nous laissait à peine une étroite bande libre, le
long du faîtage. Une des cheminées venait d’être emportée. Il nous fallut soulever Véronique et
Marie évanouies, les tenir presque debout, pour que le flot ne leur mouillât pas les jambes.
Elles reprirent enfin connaissance, et notre angoisse s’accrut, à les voir trempées,
frissonnantes, crier de nouveau qu’elles ne voulaient pas mourir. Nous les rassurions comme on
rassure les enfants, en leur disant qu’elles ne mourraient pas, que nous empêcherions bien la mort
de les prendre. Mais elles ne nous croyaient plus, elles savaient bien qu’elles allaient mourir. Et,
chaque fois que ce mot « mourir » tombait comme un glas, leurs dents claquaient, une angoisse
les jetait au cou l’une de l’autre.
C’était la fin. Le village détruit ne montrait plus, autour de nous, que quelques pans de
murailles. Seule, l’église dressait son clocher intact, d’où venaient toujours des voix, un murmure
de gens à l’abri. Au loin ronflait la coulée énorme des eaux. Nous n’entendions même plus ces
éboulements de maisons, pareils à des charrettes de cailloux brusquement déchargés. C’était un
abandon, un naufrage en plein Océan, à mille lieues des terres.
Un instant, nous crûmes surprendre à gauche un bruit de rames. On aurait dit un battement,
doux, cadencé, de plus en plus net. Ah ! quelle musique d’espoir, et comme nous nous dressâmes
tous pour interroger l’espace ! Nous retenions notre haleine. Et nous n’apercevions rien. La nappe
jaune s’étendait, tachée d’ombres noires ; mais aucune de ces ombres, cimes d’arbres, restes de
murs écroulés, ne bougeait. Des épaves, des herbes, des tonneaux vides, nous causèrent des
fausses joies ; nous agitions nos mouchoirs, jusqu’à ce que, notre erreur reconnue, nous
retombions dans l’anxiété qui frappait toujours nos oreilles, de ce bruit sans que nous pussions
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découvrir d’où il venait.
– Ah ! je la vois, cria Gaspard, brusquement. Tenez ! là-bas, une grande barque !
Et il nous désignait, le bras tendu, un point éloigné. Moi, je ne voyais rien ; Pierre, non plus.
Mais Gaspard s’entêtait. C’était bien une barque. Les coups de rames nous arrivaient plus
distincts. Alors, nous finîmes aussi par l’apercevoir. Elle filait lentement, ayant l’air de tourner
autour de nous, sans approcher. Je me souviens qu’à ce moment nous fûmes comme fous. Nous
levions les bras avec fureur, nous poussions des cris, à nous briser la gorge. Et nous insultions la
barque, nous la traitions de lâche. Elle, toujours noire et muette, tournait plus lentement. Était-ce
réellement une barque ? je l’ignore encore. Quand nous crûmes la voir disparaître, elle emporta
notre dernière espérance.
Désormais, à chaque seconde, nous nous attendions à être engloutis, dans la chute de la
maison. Elle se trouvait minée, elle n’était sans doute portée que par quelque gros mur, qui allait
l’entraîner tout entière, en s’écroulant. Mais ce dont je tremblais surtout, c’était de sentir la
toiture fléchir sous notre poids. La maison aurait peut-être tenu toute la nuit ; seulement, les tuiles
s’affaissaient, battues et trouées par les poutres. Nous nous étions réfugiés vers la gauche, sur des
chevrons solides encore. Puis, ces chevrons eux- mêmes parurent faiblir. Certainement, ils
s’enfonceraient, si nous restions tous les cinq entassés sur un si petit espace.
Depuis quelques minutes, mon frère Pierre avait remis sa pipe à ses lèvres, d’un geste
machinal. Il tordait sa moustache de vieux soldat, les sourcils froncés, grognant de sourdes
paroles. Ce danger croissant qui l’entourait et contre lequel son courage ne pouvait rien,
commençait à l’impatienter fortement. Il avait craché deux ou trois fois dans l’eau, d’un air de
colère méprisante. Puis, comme nous enfoncions toujours, il se décida, il descendit la toiture.
– Pierre ! Pierre ! criai-je, ayant peur de comprendre. Il se retourna et me dit tranquillement :
– Adieu, Louis... Vois-tu, c’est trop long pour moi. Ça vous fera de la place.
Et, après avoir jeté sa pipe la première, il se précipita lui-même, en ajoutant :
– Bonsoir, j’en ai assez !
Il ne reparut pas. Il était nageur médiocre. D’ailleurs, il s’abandonna sans doute, le cœur
crevé par notre ruine et par la mort de tous les nôtres, ne voulant pas leur survivre.
Deux heures du matin sonnèrent à l’église. La nuit allait finir, cette horrible nuit déjà si
pleine d’agonies et de larmes. Peu à peu, sous nos pieds, l’espace encore sec se rétrécissait ;
c’était un murmure d’eau courante, de petits flots caressants qui jouaient et se poussaient. De
nouveau, le courant avait changé ; les épaves passaient à droite du village, flottant avec lenteur,
comme si les eaux près d’atteindre leur plus haut niveau, se fussent reposées, lasses et
paresseuses.
Gaspard, brusquement, retira ses souliers et sa veste. Depuis un instant, je le voyais joindre
les mains, s’écraser les doigts. Et, comme je l’interrogeais :
– Écoutez, grand-père, dit-il, je meurs, à attendre. Je ne puis plus rester... Laissez-moi faire,
je la sauverai.
Il parlait de Véronique. Je voulus combattre son idée. Jamais il n’aurait la force de porter la
jeune fille jusqu’à l’église. Mais lui, s’entêtait.
– Si ! si ! j’ai de bons bras, je me sens fort... Vous allez voir !
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Et il ajoutait qu’il préférait tenter ce sauvetage tout de suite, qu’il devenait faible comme un
enfant, à écouter la maison s’émietter sous nos pieds.
– Je l’aime, je la sauverai, répétait-il.
Je demeurai silencieux, j’attirai Marie contre ma poitrine. Alors, il crut que je lui reprochais
son égoïsme d’amoureux, il balbutia :
– Je reviendrai prendre Marie, je vous le jure. Je trouverai bien un bateau, j’organiserai un
secours quelconque... Ayez confiance, grand- père.
Il ne conserva que son pantalon. Et, à demi- voix, rapidement, il adressait des
recommandations à Véronique : elle ne se débattrait pas, elle s’abandonnerait sans un
mouvement, elle n’aurait pas peur surtout. La jeune fille, à chaque phrase, répondait oui, d’un air
égaré. Enfin, après avoir fait un signe de croix, bien qu’il ne fût guère dévot d’habitude, il se
laissa glisser sur le toit, en tenant Véronique par une corde qu’il lui avait nouée sous les bras. Elle
poussa un grand cri, battit l’eau de ses membres, puis, suffoquée, s’évanouit.
– J’aime mieux ça, me cria Gaspard. Maintenant, je réponds d’elle.
On s’imagine avec quelle angoisse je les suivis des yeux. Sur l’eau blanche, je distinguais les
moindres mouvements de Gaspard. Il soutenait la jeune fille, à l’aide de la corde, qu’il avait
enroulée autour de son propre cou ; et il la portait ainsi, à demi jetée sur son épaule droite. Ce
poids écrasant l’enfonçait par moments ; pourtant, il avançait, nageant avec une force
surhumaine. Je ne doutais plus, il avait déjà parcouru un tiers de la distance, lorsqu’il se heurta à
quelque mur caché sous l’eau. Le choc fut terrible. Tous deux disparurent. Puis, je le vis
reparaître seul ; la corde devait s’être rompue. Il plongea à deux reprises. Enfin, il revint, il
ramenait Véronique, qu’il reprit sur son dos. Mais il n’avait plus de corde pour la tenir, elle
l’écrasait davantage. Cependant, il avançait toujours. Un tremblement me secouait, à mesure
qu’ils approchaient de l’église. Tout à coup, je voulus crier, j’apercevais des poutres qui
arrivaient de biais. Ma bouche resta grande ouverte : un nouveau choc les avait séparés, les eaux
se refermèrent.
À partir de ce moment, je demeurai stupide. Je n’avais plus qu’un instinct de bête veillant à
sa conservation. Quand l’eau avançait, je reculais. Dans cette stupeur, j’entendis longtemps un
rire, sans m’expliquer qui riait ainsi près de moi. Le jour se levait, une grande aurore blanche. Il
faisait bon, très frais et très calme, comme au bord d’un étang dont la nappe s’éveille avant le
lever du soleil. Mais le rire sonnait toujours ; et, en me tournant, je trouvai Marie, debout dans ses
vêtements mouillés. C’était elle qui riait.
Ah ! la pauvre chère créature, comme elle était douce et jolie, à cette heure matinale ! Je la
vis se baisser, prendre dans le creux de sa main un peu d’eau, dont elle se lava la figure. Puis, elle
tordit ses beaux cheveux blonds, elle les noua derrière sa tête. Sans doute, elle faisait sa toilette,
elle semblait se croire dans sa petite chambre, le dimanche, lorsque la cloche sonnait gaîment. Et
elle continuait à rire, de son rire enfantin, les yeux clairs, la face heureuse.
Moi, je me mis à rire comme elle, gagné par sa folie. La terreur l’avait rendue f***e, et c’était
une grâce du ciel, tant elle paraissait ravie de la pureté de cette aube printanière.
Je la laissais se hâter, ne comprenant pas, hochant la tête tendrement. Elle se faisait toujours
belle. Puis, quand elle se crut prête à partir, elle chanta un de ses cantiques de sa fine voix de
cristal. Mais, bientôt, elle s’interrompit, elle cria, comme si elle avait répondu à une voix qui
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l’appelait et qu’elle entendait seule :
– J’y vais ! j’y vais !
Elle reprit son cantique, elle descendit la pente du toit, elle entra dans l’eau, qui la recouvrit
doucement, sans secousse. Je n’avais pas cessé de sourire. Je regardais d’un air heureux la place
où elle venait de disparaître.
Ensuite, je ne me souviens plus. J’étais tout seul sur le toit. L’eau avait encore monté. Une
cheminée restait debout, et je crois que je m’y cramponnais de toutes mes forces, comme un
animal qui ne veut pas mourir. Ensuite rien, rien, un trou noir, le néant.
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VI
Pourquoi suis-je encore là ? On m’a dit que les gens de Saintin étaient venus vers six heures,
avec des barques, et qu’ils m’avaient trouvé couché sur une cheminée, évanoui. Les eaux ont eu
la cruauté de ne pas m’emporter après tous les miens, pendant que je ne sentais plus mon
malheur.
C’est moi, le vieux, qui me suis entêté à vivre. Tous les autres sont partis, les enfants au
maillot, les filles à marier, les jeunes ménages, les vieux ménages. Et moi je vis ainsi qu’une
herbe mauvaise, rude et séchée, enracinée aux cailloux ! Si j’avais du courage, je ferais comme
Pierre, je dirais : « J’en ai assez, bonsoir ! » et je me jetterais dans la Garonne, pour m’en aller
par le chemin que tous ont suivi. Je n’ai plus un enfant, ma maison est détruite, mes champs sont
ravagés. Oh ! le soir, quand nous étions tous à table, les vieux au milieu, les plus jeunes à la file,
et que cette gaîté m’entourait et me tenait chaud !
Oh ! les grands jours de la moisson et de la vendange, quand nous étions tous au travail, et
que nous rentrions gonflés de l’orgueil de notre richesse ! Oh ! les beaux enfants et les belles
vignes, les belles filles et les beaux blés, la joie de ma vieillesse, la vivante récompense de ma vie
entière ! Puisque tout cela est mort, mon Dieu ! pourquoi voulez-vous que je vive ?
Il n’y a pas de consolation. Je ne veux pas de secours. Je donnerai mes champs aux gens du
village qui ont encore leurs enfants. Eux, trouveront le courage de débarrasser la terre des épaves
et de la cultiver de nouveau. Quand on n’a plus d’enfants, un coin suffit pour mourir.
J’ai eu une seule envie, une dernière envie. J’aurais voulu retrouver les corps des miens, afin
de les faire enterrer dans notre cimetière, sous une dalle où je serais allé les rejoindre. On
racontait qu’on avait repêché, à Toulouse, une quantité de cadavres emportés par le fleuve. Je me suis décidé à tenter le voyage.
Quel épouvantable désastre! Près de deux mille maisons écroulées ; sept cents morts ; tous les ponts emportés ; un quartier rasé, noyé sous la boue ; des drames atroces ; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim ; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus ; le deuil partout, les rues pleines de convois funèbres, les aumônes impuissantes à panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J’avais mes ruines, j’avais mes morts, qui m’écrasaient.
On me dit qu’en effet beaucoup de corps avaient pu être repêchés. Ils étaient déjà ensevelis, en longues files, dans un coin du cimetière. Seulement, on avait eu le soin de photographier les inconnus. Et c’est parmi ces portraits lamentables que j’ai trouvé ceux de Gaspard et de Véronique. Les deux fiancés étaient demeurés liés l’un à l’autre, par une étreinte passionnée, échangeant dans la mort leur ba**er de noces. Ils se serraient encore si puissamment, les bras
raidis, la bouche collée sur la bouche, qu’il aurait fallu leur casser les membres pour les séparer.
Aussi les avait-on photographiés ensemble, et ils dormaient ensemble sous la terre.
Je n’ai plus qu’eux, cette image affreuse, ces deux beaux enfants gonflés par l’eau, défigurés,
gardant encore sur leurs faces livides, l’héroïsme de leur tendresse. Je les regarde, et je pleure.

Adresse

Chemin De Port Leyron
Baurech
33880

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