27/12/2025
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Elle ouvre la fenêtre.
Comme tous les jours.
Le cadran marque l'heure précise : 18h56.
Son regard se pose au-delà, sur le monde extérieur.
Le mur demeure, immuable.
Toujours cette teinte ocre, si familière, qui a su charmer son cœur.
Elle le connaît intimement, ce mur.
Ses saillies, ses recoins secrets, l'abri des trois araignées, ses amies.
Elle a attribué un nom à chacune, une identité propre.
Mysteria, Eolia et Furtiva, elles sont devenues ses confidentes silencieuses.
Des heures entières, elle les a observées dans la cour, tissant des récits muets avec elles.
Parfois, elle surprend sa propre voix murmurant des mots pour elles seules.
Les contours de sa vie actuelle narrés à ces êtres minuscules.
À 18h05, les préparatifs débutent.
Face au miroir, elle entame un maquillage minutieux,
Chaque geste, elle le vit avec une précision théâtrale.
Elle se souvient de ce film qui l’avait bouleversée: « Adieu ma concubine. »
Puis, à 18h23, elle s'élève, avec la même solennité, se purge dans l'eau purificatrice.
Sa robe, toujours identique, elle la revêt.
À 18h35, une chaise l'attend, faisant face à la fenêtre.
Là, elle patiente. Elle dissipe ses pensées, n'en laissant qu'une unique.
Son désir : faire naître la silhouette lumineuse qui hante son esprit.
Au fil des jours, ce rituel a donné naissance au vide au sein de ses pensées, éclipsant tout.
Ni silhouette, ni souvenirs rêvés, ni craintes refoulées.
Un espace déserté, une pièce sans mur ni toit, suspendue dans l'air.
"Pourquoi cette routine, chaque jour ?
J'attends son retour. Il reviendra, j'en suis certaine. Je veux être prête pour ce jour-là.
Pourquoi à cette heure précise ?
L'intuition.
Il est parti depuis longtemps ?
Je ne me souviens plus.
Le disparu a-t-il un nom ?
Alessio.
Et tu l'aimes ?
Il reviendra, je le sais.
Toute la journée, elle arpente les rues de la ville.
Elle espère.
À chaque coin de rue, elle ralentit.
Les bruits des conversations lui sont de plus en plus insupportables.
Elle sent que son esprit se désagrège peu à peu, comme un mur fissuré.
Parfois, elle parle à des ombres inexistantes et souvent elle s’arrête tétanisée.
Et les sanglots la submergent.
Quand la fin de l’après-midi approche, elle se prend à courir comme une f***e jusque chez elle.
Surtout ne pas manquer l’heure du rendez-vous.
Ses voisins ne lui parlent plus, ils ont renoncé.
Ils la surnomment « La Recluse ».
Tous les jeunes hommes de la ville rêvent d’elle.
Mais aucun d’entre eux n’ose venir troubler son mystère.
Personne ne sait pourquoi Alessio a disparu sans un mot, personne.
« Il est agent secret », avait-elle répondu aux policiers qui l’avaient interrogée.
« Il voyage, il va en Afrique. Il a une arme. »
Ils avaient noté puis s’étaient éclipsés.
« Je suis sa mémoire, je suis sa boîte à secret, alors il reviendra je le sais » leur avait-elle crié.
« Je veillerai sur lui, je le protégerai, je l’aimerai » murmura-t-elle encore.
Et comme tous les jours,
Elle se prépara pour son rituel immuable,
Attendit l’heure et entrouvrit la fenêtre….
A la nuit tombée, elle la refermera. Elle enlèvera sa robe. Elle ira jusqu’à sa chambre. Elle s’allongera, nue, sur les draps. Elle laissera ses rêves l’emporter.
Loin…
Jusqu’à demain.