06/11/2025
Jacques Scaglia, le souffle du destin.
Il y a vingt-trois ans, lorsque lâidĂ©e du Concours International de Chant Lyrique de Canari germa dans lâesprit â et surtout dans le cĆur â de Jacques Scaglia, nul nâaurait imaginĂ© que ce pari insensĂ© deviendrait lâun des rendez-vous les plus prestigieux de la MĂ©diterranĂ©e musicale.
Il fallait ĂȘtre un peu fou, et infiniment passionnĂ©, pour croire quâun village perchĂ© du Cap Corse puisse un jour rĂ©sonner des plus belles voix venues du monde entier.
AprĂšs la mort accidentelle de son pĂšre NoĂ«l Ă Casablanca, alors commandant du port, le jeune Jacques trouve dans le chant un refuge et une renaissance. Ses premiers disques dâopĂ©ra sont une rĂ©vĂ©lation : il les Ă©coute, les imite, les habite. Ă dix-sept ans, encouragĂ© par ses proches, il commence Ă Ă©tudier avec Henri Teissere, chef de chant de lâOpĂ©ra de Marseille, qui lui transmet les bases dâune technique vocale exigeante, fondĂ©e sur la respiration, la souplesse du souffle et la justesse du phrasĂ©.
Mais câest Ă Milan, au cĆur du fief italien de lâopĂ©ra, que sa formation prend toute son ampleur. Ă La Scala, il reçoit lâenseignement de Maestro Aureliano Pertile et de Maestro Riboldi, hĂ©ritiers de la grande tradition du bel canto. LĂ , il apprend la rigueur, la beautĂ© du timbre, la discipline du corps et lâintelligence du texte. Ă cette Ă©poque, les chanteurs se produisaient presque chaque soir : il fallait une technique parfaite pour durer, pour que la voix, temple fragile et sacrĂ©, ne sâeffondre jamais.
De retour en France, une autre vie sâimpose : Ă Marinca, dans le Cap, il rencontre Ăvelyne Quilici, fille du musicien et musicologue FĂ©lix Quilici, qui deviendra son Ă©pouse. Cinq filles naĂźtront de cette union. Le devoir dâun pĂšre prend le pas sur les rĂȘves dâartiste : Jacques entre au PMU, oĂč il mĂšnera une brillante carriĂšre, tout en gardant au fond de lui la blessure du chant abandonnĂ© â une blessure devenue force secrĂšte.
Des annĂ©es plus t**d, la voix refait surface. Ălisabeth MĂ©ric, pianiste aujourdâhui au Capitole de Toulouse, reconnaĂźt chez lui lâempreinte intacte de la Scala et lâencourage Ă enseigner. BientĂŽt, dans les studios Hamm Ă Paris, il donne cours avec passion Ă une quarantaine dâĂ©lĂšves. Parmi eux, des voix prometteuses et des passionnĂ©s venus chercher le souffle juste. Câest lĂ quâil croise Claudie Martinet, chef de chant de lâOpĂ©ra de Paris qui devient son alliĂ©e et complice de transmission.
Lorsquâil revient en Corse, les cours se poursuivent Ă Marinca, dans la maison familiale du village ou Ă Bastia. De jeunes chanteurs lyriques mais aussi des voix issues du chant traditionnel viennent Ă lui. Tous repartent marquĂ©s par la prĂ©cision de son oreille, sa bienveillance, et cette maniĂšre unique dâenseigner que chanter, câest respirer avec lâĂąme.
Au tournant des annĂ©es 2000, une idĂ©e audacieuse prend corps : crĂ©er Ă Canari un Festival de Chant Lyrique. La soprano MichĂšle Command en sĂšme la graine, et le grand Gabriel Bacquier en devient le prĂ©sident. Pour Jacques Scaglia, cette initiative Ă©tait bien plus quâun projet artistique : câĂ©tait une Ă©vidence, presque un retour aux sources. Car la Corse fut longtemps une terre passionnĂ©e dâopĂ©ra. Ă lâĂ©poque de CĂ©sar Vezzani, enfant du peuple bastiais devenu tĂ©nor triomphant des plus grandes scĂšnes europĂ©ennes, la ferveur pour le chant lyrique enflammait lâĂźle tout entiĂšre. Au Théùtre de Bastia, dans la lignĂ©e des grands théùtres italiens, une foule Ă©lĂ©gante et fervente se pressait pour Ă©couter Verdi, Puccini ou Mascagni ; on y vibrait au souffle des voix comme Ă un appel du cĆur. Dans les cafĂ©s, dans les villages, on comparait les timbres, on commentait les aigus, on rĂ©citait des fragments dâarias avec la mĂȘme passion que dâautres citent la poĂ©sie.
Câest dans cette filiation directe, dans cette mĂ©moire dâun peuple mĂ©lomane et exigeant, que Jacques Scaglia sâinscrivait. En fondant le Concours de Canari, il ne faisait pas quâhonorer le passĂ© : il en rallumait la flamme, reliant la mĂ©moire de Vezzani et des grandes heures du Théùtre de Bastia Ă la promesse dâun nouvel Ă©lan, nĂ© dans un petit village suspendu entre ciel et mer.
Aujourdâhui, le Concours de Canari est reconnu bien au-delĂ des frontiĂšres de lâĂźle. Chaque annĂ©e, le petit village, perchĂ© entre mer et montagne, devient un théùtre Ă ciel ouvert oĂč les jeunes chanteurs du monde entier viennent Ă©prouver leur souffle, leur courage et leur grĂące, devant un prestigieux jury.
Et dans lâĂ©cho de leurs voix, on croit entendre encore celle de Jacques, calme, prĂ©cise, aimante, veillant Ă ce que jamais le souffle ne se perde.
Un jour, un visiteur, arrivant au village pendant le concours, demanda :
â « OĂč est le berger ? »
On lui répondit :
â « Il est au chant. »
Oui, il y Ă©tait â au chant, non celui de ses brebis, mais celui, plus vaste, de la vie elle-mĂȘme.
INCORSICA Méditerranée
N* 115 octobre 2025
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