28/05/2022
Le palmarès de Cannes de ce soir remettra peut-être un 2ème prix d'interprétation à Benoît Magimel ou au moins un prix au film "Pacifiction" d'Albert Serra (c'est d'ailleurs grâce à Albert Serra et son très mauvais film "la mort de Louis 14" que j'ai pu croiser la légende Jean Pierre Leaud).
(Transition Jean-pierre Leaud)
Si vous n'avez qu'un seul film à voir cette année, c'est bien "la Maman et la Pu**in" de Jean Eustache qui ressort en version restaurée le 8 juin. Je ne l'ai pas vu et pourtant comme tant de cinéphiles, j'ai écumé les vidéos-clubs avec pour réponse des vendeurs (ah bah non + petit sourire ou ah celui là on le reverra sans doute jamais + sourire, ah je serai mort avant + rire)...
Cette sortie est donc un petit miracle, celui de voir un film culte, maudit, novateur.
Le texte ci-dessous en parle merveilleusement bien.
LA MAMAN ET LA PU**IN (à partir du 8 juin)
Écrit et réalisé par Jean EUSTACHE
Depuis près d’un demi-siècle, La Maman et la pu**in hante le cinéma, faisant figure de totem pour les cinéphiles et les cinéastes – français mais pas seulement. Le culte qu’il génère auprès de celles et ceux qui font le cinéma aujourd’hui est international, la liste de ses fans, génération après génération, donne le tournis : elle va de Wim Wenders à Michael Haneke, de Jane Campion à Claire Denis, de Jim Jarmusch à Jacques Audiard, de John Waters à Gaspar Noé, à Noah Baumbach, à Cédric Klapisch, à Guillermo Del Toro…
49 ans après le scandale suscité lors de sa présentation à Cannes en mai 1973 (ce fut une sacrée édition, quand on sait que c’était également l’année de La Grande bouffe !), 40 ans après la disparition de son réalisateur (Jean Eustache s’est suicidé en novembre 1981), La Maman et la pu**in n’en finit pas de nous « parler ». Il était pourtant devenu rare depuis sa sortie – voire même quasiment invisible, en tout cas dans de bonnes conditions – jamais encore restauré. Il n’en a pas moins continué de symboliser quelque chose comme un absolu du cinéma d’auteur, du cinéma de chambre, du cinéma de la rencontre. Quel que soit l’endroit par lequel on le prenne, il subjugue : sa durée est hors-norme, son noir et blanc a quelque chose d’originel et de fantomatique. Le jeu des comédiens (centré pour l’essentiel autour du trio Lafont, Léau, Lebrun) est anticonformiste dans sa façon de refuser le naturalisme sans pour autant se refuser au sentiment. Sa mise en scène épurée, tout entière dans la retenue, retrouve l’assurance magnétique des classiques, ces « fondamentaux » qu’Eustache admirait plus que tout : Renoir, Lubitsch, Guitry, Pagnol, Mizoguchi, Lang, Dreyer,
Murnau… Dans une totale économie de moyens, la mise en scène de Jean Eustache, par un découpage rigoureux, se mettait toute entière à la disposition d’un « texte de feu », selon les mots de Bernadette Lafont.
Ses interrogations sur le couple, sur la liberté d’aimer sans entrave et sur l’inassumable possession amoureuse, ses mots pris dans la fièvre du discours amoureux, son lyrisme, passant du sublime au ridicule en repassant par le sublime, ont décrit, comme aucun film, l’intime tel qu’il se dit et s’écrit entre des amants tout au long d’une nuit, ou deux, ou cent. En cela, 50 années ne l’ont pas fait vieillir : tout au contraire, La Maman et la pu**in est le film de ceux qui se posent la question d’avoir à réinventer l’amour.
Eustache tourne La Maman et la pu**in à Paris, entre Montparnasse et Saint-Germain des Prés, en sept semaines, de début juin à fin juillet 1972, exigeant de ses acteurs qu’ils respectent son texte à la lettre. Il ne pouvait en être autrement pour lui : avant d’en revenir à ses souvenirs d’enfance (Mes petites amoureuses, qui devait être son premier long métrage mais qu’il tourna un an plus t**d), il lui fallait écrire, faire jouer, donc entendre et voir, le désordre actuel de sa vie amoureuse pour commencer à la comprendre. La première puissance du film, c’est son caractère écorché, à vif, une histoire éperdue d’amour que seul le cinéma pouvait, éventuellement, consoler. (Sonia Buchman)