14/06/2026
ASER : Jean-Michel Sène se défend et dévoile les zones d’ombre d’un marché de 37 milliards FCFA
Face aux accusations selon lesquelles il aurait écarté une entreprise sénégalaise au profit d’un opérateur espagnol, le directeur général de l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER), Jean-Michel Sène, livre sa version des faits. Il affirme avoir hérité d’un contrat déjà signé et largement financé avant même sa prise de fonction, tout en révélant les nombreuses interrogations qui ont conduit à l’ouverture d’un examen approfondi du dossier.
Accusé depuis plusieurs mois d’avoir favorisé une société espagnole dans le cadre d’un important marché d’électrification rurale, Jean-Michel Sène contre-attaque. Selon lui, les faits démontrent clairement qu’il n’a joué aucun rôle dans l’attribution du contrat opposant aujourd’hui l’entreprise espagnole AEE POWER/EPC à son partenaire sénégalais.
Le directeur général de l’ASER rappelle qu’à son arrivée à la tête de l’agence, le 10 juillet 2024, le marché était déjà entièrement bouclé. « Le contrat avait été signé et approuvé depuis le 23 février 2024 », explique-t-il, précisant que toutes les validations réglementaires avaient déjà été obtenues auprès de la Direction centrale des marchés publics (DCMP) ainsi que du ministère des Finances et du Budget.
À l’époque, souligne-t-il, l’ASER était dirigée par Baba Diallo tandis que José González assurait la direction de l’entreprise AOP/EPC. « C’est ce contrat-là que j’ai trouvé en place », insiste-t-il.
Un décaissement de 37 milliards qui soulève des questions
En procédant à la r***e des dossiers hérités de l’ancienne administration, Jean-Michel Sène affirme avoir découvert un élément qui a immédiatement retenu son attention : un décaissement de près de 37 milliards de francs CFA déjà effectué au profit du titulaire du marché.
Selon ses explications, l’ancien directeur général de l’ASER avait saisi, dès le 22 mars 2024, la Direction de l’ordonnancement des dépenses publiques (DODP) afin de solliciter le paiement de deux avances réclamées par l’entreprise espagnole : une avance de démarrage et une avance au titre des dépenses engagées. Le montant global de ces deux avances s’élevait à 36,7 milliards FCFA.
Le paiement sera finalement exécuté le 11 juin 2024, soit près d’un mois avant son arrivée à la tête de l’agence.
Face à cette situation, le nouveau directeur général refuse de donner immédiatement le feu vert au lancement du projet, malgré les nombreuses sollicitations reçues. « Tout le monde m’écrivait pour me demander de démarrer le marché, mais j’ai estimé qu’il fallait d’abord examiner tous les contrats que j’avais trouvés », raconte-t-il.
Parmi les acteurs qui l’ont sollicité figuraient notamment AEE POWER/EPC, qui réclamait la tenue de la réunion de démarrage du projet, ainsi qu’AOP Sénégal, qui souhaitait l’engagement des procédures liées à l’étude d’impact environnemental.
Parallèlement, l’Autorité de régulation de la commande publique (ARCOP) l’informe de l’existence d’un différend opposant les deux sociétés et l’invite à participer à une tentative de conciliation.
À peine installé, Jean-Michel Sène décline l’invitation, estimant ne pas maîtriser encore les contours du dossier. Il mandate toutefois trois responsables de l’ASER — le conseiller technique chargé de la stratégie, le directeur des opérations de l’électrification rurale et la spécialiste en passation de marchés — pour représenter l’institution à la rencontre.
Une enquête interne lancée dès juillet 2024
À leur retour, les émissaires confirment l’existence d’un conflit ouvert entre AEEP Sénégal et AEEP/EPC. Une situation qui pousse le directeur général à prendre une décision radicale.
Il signe alors ce qu’il présente comme sa première note officielle au sein de l’ASER, ordonnant le gel de toute initiative liée au dossier jusqu’à nouvel ordre. Il exige la production d’un mémorandum exhaustif retraçant l’historique complet du marché ainsi que la transmission de l’ensemble des documents y afférents.
« Je voulais comprendre exactement ce qui s’était passé avant mon arrivée », explique-t-il.
Durant près de quarante-cinq jours, entre juillet et septembre 2024, Jean-Michel Sène affirme s’être consacré exclusivement à l’examen du dossier, avec l’appui de ses conseillers techniques et de cabinets d’avocats.
Parmi les premières démarches entreprises figure une saisine officielle de la DCMP. Le patron de l’ASER dit avoir demandé des éclaircissements sur la légalité du paiement des 20 % versés au titre des « dépenses engagées », une avance qui lui paraissait inhabituelle.
Selon lui, la réponse de la DCMP a été sans ambiguïté : la vérification de la conformité des justificatifs relevait de la responsabilité de l’autorité contractante, en l’occurrence l’ASER.
Dans le même temps, Jean-Michel Sène affirme avoir auditionné toutes les parties impliquées dans le litige. Il a notamment sollicité des explications auprès d’AEEP/EPC sur les raisons de la rupture du contrat qui la liait à son partenaire sénégalais.
À l’issue de ces investigations préliminaires, le directeur général indique avoir constaté que la société espagnole avait déjà procédé à la résiliation de son partenariat avec l’entreprise sénégalaise avant même son arrivée. C’est cette rupture qui aurait ensuite conduit la partie sénégalaise à saisir l’ARCOP.
« Lorsque nous sommes arrivés, tous ces problèmes étaient déjà déclenchés », conclut-il, rejetant ainsi toute responsabilité dans la genèse d’un dossier qui continue d’alimenter la controverse autour de l’un des plus importants marchés d’électrification rurale du pays.