30/10/2021
Les Templiers, c'était il y a une semaine déjà. Le dimanche soir, dans l'attente du déroutage au km 75, quelques pensées pour un instant d'éternité.
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POSTE 125, non, je n’ai pas rêvé !
Etait-ce un sacrilège en osant ce temps de répit, cet instant de repos ? Je me suis allongé dans l’herbe craquante, sur ce tapis d’aiguilles de pins, les deux mains jointes sur ma joue gauche, les jambes, les ailes repliées, les épaules relâchées, le corps enfin apaisé.
Poche de gauche, un cutter, un bic et un marker, poche de droite, l’épaisseur d’une carte repliée, un tableau de secours froissé et ce petit mot lu le matin dans le silence, sans réticence, certes effrayé mais enfin libéré. Un appel à la poésie, un appel pour se dire merci. Un temps de parole, sans obole, sans bougies pour éclairer d’une flamme légère et ondulante un jour à se souvenir, un jour à vivre au grand jour, pour toujours.
Il devait être 20h20, dernière barrière horaire à gérer, fin de course sans ballotage, dernier déroutage sans prise d’otages, derniers virages, derniers visages à deviner sans identité dans le noir d’une nuit désormais bien installée. Poste 125, kilomètre 75, allongé ainsi dans le creux des reins du causse comme arrondi dans un corps alangui, au pied de grands pins dressés comme des fusées. Le Cade, c’était Cap Canaveral ou Baïkonour, Apollo ou Soyouz sur le pas de tir. La tête dans les étoiles, mille clins d’oeil, des idées ruisselantes, j’ai refait la course, du pire au meilleur, de l’insondable à l’irraisonnable, saoulé à redouter un lendemain gu**le de bois.
C’est bon lorsque le silence vous enveloppe, qu’il vous ballote ainsi blotti, qu’il vous transperce ainsi assagi, il ne reste que le sel, le sucré, le poivré des pensées. De l’index, il n’y a plus qu’à dessiner des cercles menottés sur un sol de gris cendré.
L’organisation….c’est une pu**in de solitude à dompter. C’est l’épuisante attente des coureurs au carrefour d’un sentier, la radio crépitant sous le capot, des bonnes ou des mauvaises nouvelles, Pascal le régulateur à la commande, voix profonde rayée par la clope à écouter les appels crispés des ouvreurs, la peur au ventre de se faire griller. Comme Joël au P53, message répété, la trouille non dissimulée « je voudrais être certain que St Jean des Balmes a bien été ouvert ?». Pas d’hésitation, Gaby déjà le pied sur le frein, moi de sauter de la caisse, une ruba d’une main, des fanions dans l’autre, la frontale comme un phare. Echappée belle à foncer droit sur la chapelle, dans une nuit profonde, nuit qui ronge, juste une radio main comme lien imaginaire avec la tête de course. Quelques foulées essoufflées et déjà une ombre sombre, forme carrée, contours violets, vision cabriolet. P59, parcours validé, message diffusé, Joël rassuré. Moi, le front posé sur la pierre froide, à respirer fort, fausse alerte.
« Mais, ils font quoi là, ils devraient être déjà là»….Combien de fois ai-je répété en secret, cette phrase dans la nuit des Templiers ? Car l’habitude, la routine, ça n’existe pas, c’est toujours une première fois. A craindre le pire, la noyade, le naufrage, jusqu’à cet instant de délivrance lorsqu’une fine silhouette sorte enfin du bois. Une image floue, celle du P63, les Cambous, nouveau poste que cette petite bergerie datant de la fin du XIXème exploitée jusque dans les années 40, petit flottement, une certitude, ça court vite, mais rien en vue, l’effondrement possible, les secondes martelant mes nerfs, mes tempes. «Mais que la nuit est noire !» combien de fois ai-je pensé cela, avant que ne surgisse le leader perçant la lumière d’un jour enfin saisissant.
Le reste de la course, le jour enfin là posant un grand voile bleu sur l’horizon d’un causse rougeoyant et empourpré, elle fut limpide. Le temps de souffler, se dire « enfin ».....de dire "merci"....même s’il faut encore se méfier, ne jamais crier victoire, ne jamais trinquer trop tôt, par superstition, oui, j’avoue cette faiblesse. Le temps d’embrasser les amis, de prendre dans mes bras un Jean-Claude ému, joue contre joue, larmes contre larmes, de blaguer avec des bénévoles dévoués roulant méticuleusement, les doigts gantés, des tranches de rosettes comme des mouchoirs en Cholet. Le temps de voir une bataille se livrer, des hommes en chasse, un Spehler intrépide, un Albon impavide, un Martin livide. Le temps enfin de savourer le travail accompli par les équipes terrain à verrouiller le quartier, pour libérer ce grand chemin miné, là-bas, de l’autre côté de la vallée sur le Cade et la Pouncho pour déjouer les ground zero.
Déjà Mas de Bru, à caresser le chien du berger, son maître de dire « avec le troupeau, il est trop gentil ». Appuyé les deux pattes sur mon torse, il est doux, il est câlin, c’est chaud, c’est bon. Au coin de la ferme, une petite table a été dressée. Renaud le berger vend son bon pain. Il est né ici, au bord d’une plaine se fracassant dans la Dourbie. A ses côtés, une apicultrice sort ses pots de miel. Pas le temps de plonger le doigt dans ce délice sucré, faut juste garder le contact avec la course f***e de cet Anglais lévrier. Je découvre son palmarès, Jonathan Albon, champion du monde en titre…..mince, je l’avoue, j’étais passé à côté.
Nous plongeons sur Millau. Sur les quais, nous longeons le défilé joyeux de la Belle de Millau. Je suis ému, je retiens mes larmes, des majorettes, des mascottes, du rose en débandade comme une grande écharpe tricottée au point de croix. Se faufiler, être prudent pour remonter sur St-Estève. On m’agrippe, un petit tour sur le plateau du Live, Julien Chorrier me cédant sa place. Je me cale épaule contre épaule avec Thomas Lorblanchet et Sébastien. Je suis bien encadré. Moment imprévu, les anecdotes se suivent « là tu vois, en ouvrant ce sentier, je suis tombé sur des plans de cannabis ». Au micro, j’oublie de dire « j’aurais bien aimé créer une nouvelle course, le nom était facile à trouver « cannabis trail ». Sur l’écran, Jonathan Albon est insolent d’aisance. Je reconnais chaque rocher, chaque tronc d’arbre qu’il empoigne dans sa descente infernale. Je suis médusé, je vis enfin la course, je la touche, je la sens, je suis avec, sans gilet de sauvetage, je suis happé, aspiré, elle se sculpte, je serai presque à exulter, quelle arrivée !
Il est 20h 21 ???, il s’est écoulé une minute. J’ouvre les yeux. J’entends Jean Phi s’exclamer « ils arrivent ». Sur l’écran de son téléphone qu’il me tend, je me découvre recroquevillé, les yeux clos, apaisé. Je me redresse. Sur mes deux pattes, je m’époussette les fesses. Non, non, je n’ai pas rêvé.
📷 Photos Cyrille Quintard et Greg Alric