13/06/2026
MFINFOS
Le Mali ferme les sanctuaires du terrorisme : une décision courageuse qui appelle rigueur, pédagogie et adhésion populaire
Le gouvernement malien vient de poser un acte fort dans la longue et difficile lutte que mène notre pays contre le terrorisme...
En décidant de placer 39 forêts, réserves naturelles et aires protégées sous le statut de zones d'intérêt militaire strictement interdites aux populations civiles, les autorités franchissent une étape décisive dans la reconquête du territoire national.
Cette mesure, prise dans le cadre de l'opération "Dougoukoloko", ne constitue pas un simple ajustement. Elle traduit une évolution majeure de la stratégie sécuritaire nationale face à une menace qui, depuis plus d'une décennie, fragilise l'État et met à l'épreuve la cohésion nationale.
Il faut reconnaître que cette décision répond à une réalité connue de tous. Au fil des années, de vastes espaces forestiers et des zones difficilement accessibles ont été transformés par les groupes armés terroristes en sanctuaires opérationnels. Ces territoires, autrefois dédiés à la préservation de la biodiversité ou aux activités traditionnelles des populations riveraines, sont devenus des lieux de repli, d'entraînement, de stockage logistique et de préparation d'attaques contre les forces de défense et les populations civiles.
Les nombreuses opérations conduites ces dernières années ont confirmé cette réalité. Chaque fois que les Forces armées maliennes ont investi ces espaces, elles y ont découvert des caches, des équipements, des postes de commandement ou des traces manifestes d'occupation terroriste. Dans ces conditions, laisser subsister de tels refuges reviendrait à accorder à l'ennemi un avantage considérable. Or, un vieux proverbe bambara enseigne que "lorsque le serpent a élu domicile dans le grenier, il faut parfois vider le grenier pour sauver la récolte". Toute la logique de la décision gouvernementale se résume dans cette sagesse populaire. Il ne s'agit de retirer aux groupes criminels les refuges qui leur permettent de poursuivre leur entreprise de destruction.
Depuis le début de la crise sécuritaire, les organisations terroristes ont démontré une remarquable capacité d'adaptation. Elles exploitent leur connaissance du terrain, utilisent les obstacles naturels comme moyens de protection et profitent de la dispersion des populations pour se fondre dans leur environnement. Face à cette guerre asymétrique, la maîtrise de l'espace devient un enjeu fondamental. Celui qui contrôle le terrain impose souvent le rythme des opérations. A cet égard, en transformant ces trente-neuf zones en périmètres militaires fermés, l'État cherche précisément à inverser ce rapport de force. L'objectif est de réduire les capacités de dissimulation des groupes armés, de faciliter les opérations des Forces armées maliennes et de reprendre l'initiative dans des secteurs longtemps favorables à l'ennemi. La célèbre maxime de Sun Tzu selon laquelle "celui qui occupe le terrain décisif avant son adversaire et l'y attend est victorieux" trouve ici une résonance particulière. Le Mali tente aujourd'hui de reconquérir ce terrain décisif qui, pendant trop longtemps, a échappé à son contrôle effectif. Pour autant, je ne cesserais jamais de le marteler, aussi pertinente soit-elle, une mesure sécuritaire ne produit jamais tous ses effets par sa seule proclamation. Son succès dépend largement de la manière dont elle est comprise et acceptée par les citoyens. Or, le Mali demeure un vaste pays où l'accès à l'information reste inégal. Dans de nombreuses localités rurales, les décisions prises à Bamako mettent parfois du temps à parvenir aux populations. La presse écrite circule peu, l'accès à Internet demeure limité dans plusieurs régions et les radios communautaires ne couvrent pas l'ensemble du territoire. Le risque existe donc que des citoyens de bonne foi continuent à fréquenter ces espaces désormais interdits pour des activités qui rythment leur quotidien depuis des générations : collecte du bois de chauffe, cueillette, pâturage, chasse traditionnelle, recherche de produits forestiers ou simple traversée pour rejoindre un village voisin.
Une telle situation serait lourde de conséquences. Il serait regrettable que des populations innocentes se retrouvent exposées à des dangers graves faute d'avoir été suffisamment informées des nouvelles dispositions.
C'est pourquoi cette décision militaire doit impérativement être accompagnée d'un vaste effort national de sensibilisation. La sécurité ne se décrète pas seulement ; elle s'explique. Elle se construit aussi par la compréhension et l'adhésion des populations. D'autant que l'expérience montre que les politiques publiques les plus efficaces sont celles qui associent fermeté et dialogue. C'est dire que la fermeture de ces espaces devra donc s'accompagner d'une campagne permanente d'information adaptée aux réalités socioculturelles du pays. Les cartes des zones concernées devront être largement diffusées et les populations clairement informées des limites géographiques des périmètres interdits ainsi que des risques liés à toute intrusion.
Cette démarche gagnerait également à être complétée par un mécanisme d'évaluation continue. Toute décision publique de cette ampleur mérite d'être observée, analysée et ajustée en fonction des réalités du terrain. Les autorités pourraient recueillir régulièrement les observations des collectivités territoriales et mesurer l'impact concret de la mesure, tant sur les populations riveraines que sur l'efficacité opérationnelle des forces engagées. N'oublions pas cette sagesse africaine qui enseigne que " celui qui veut traverser la rivière observe d'abord le courant ". L'observation attentive des effets de cette décision permettra de corriger rapidement les éventuelles difficultés et de renforcer ce qui fonctionne. Mais la réussite de cette politique dépendra surtout de la mobilisation des relais communautaires. Dans les campagnes maliennes, l'information circule d'abord par les canaux de la confiance et de la proximité. La parole du chef de village, du notable respecté, du leader religieux, de l'enseignant, du griot ou du responsable associatif conserve une influence considérable. Aussi, les canaux de veille citoyenne doivent donc être pleinement associés à cet effort de sensibilisation.
La pédagogie devra être simple, directe et constante. Les populations doivent savoir que ces espaces ne sont plus des zones ordinaires. Elles doivent comprendre qu'il ne s'agit ni d'une mesure de circonstance ni d'une simple restriction administrative, mais d'une disposition de sécurité nationale liée à des opérations militaires en cours.
Le message doit être clair : ne pas pénétrer dans les zones interdites ; ne pas y conduire les troupeaux ; ne pas y pratiquer la chasse ; ne pas y récolter du bois ; ne pas y installer de campements ; signaler aux autorités toute présence suspecte ou tout mouvement inhabituel observé à proximité. Comme le rappelle la sagesse populaire, "l'homme averti voit le danger de loin". Une autre formule africaine ajoute avec pertinence : "Quand le tam-tam de l'alerte résonne, le sage ne demande pas qui l'a frappé ; il se met à l'abri."
Ma conviction est que la sanctuarisation de ces trente-neuf forêts et aires protégées pourrait constituer l'un des tournants majeurs de la lutte contre le terrorisme au Mali. Cette décision mérite d'être soutenue. Mais l'histoire enseigne aussi qu'une décision juste peut échouer lorsqu'elle n'est pas suffisamment expliquée, tandis qu'une mesure difficile peut réussir lorsqu'elle est comprise, appropriée et portée par les citoyens eux-mêmes.
Le défi qui s'ouvre désormais devant les autorités maliennes dépasse le seul champ militaire. Il est également pédagogique, social, civique et politique. Il consiste à faire en sorte que chaque Malienne et chaque Malien comprenne les raisons de cette mesure, en saisisse les implications et contribue à son succès. Car si l'armée tient les lignes de front, c'est toujours le peuple qui assure la profondeur stratégique d'une nation. Aucune victoire durable ne peut être obtenue sans l'adhésion consciente des citoyens. Le tout-militaire a ses limites. La sécurité d'un pays ne repose pas uniquement sur la puissance des armes ; elle repose aussi sur la confiance, la responsabilité collective et la participation de tous.
Que cette décision marque donc le début d'une reconquête complète : celle des territoires, mais aussi celle des consciences, afin que les forêts du Mali cessent définitivement d'être des refuges pour les artisans de la violence et redeviennent ce qu'elles n'auraient jamais dû cesser d'être : un patrimoine national protégé, sécurisé et mis au service du développement, de la paix et de l'avenir.
DICKO Seidina DICKO
Journaliste - Historien - Écrivain