09/05/2026
Il suffit parfois d’un détail, et soudain, tout vacille. Dans Certains l’aiment chaud, Billy Wilder installe le trouble avec une légèreté désarmante. Deux hommes fuient la mort, enfilent des robes, modifient leur voix, et le monde continue de tourner autour d’eux. Ou plutôt : il se dérègle doucement et les identités glissent, se déplacent et se fissurent. On a souvent parlé du film comme d’une comédie parfaite. Le rythme, les dialogues, la mécanique du quiproquo, tout y est, réglé avec une précision d’horloger. Mais ce serait passer à côté de ce que Wilder fait affleurer, presque en douce. Car derrière le rire, il y a autre chose. Une manière de montrer que les rôles que l’on endosse finissent toujours par nous échapper. Jerry devient Daphne, d’abord pour survivre. Puis pour autre chose. Joe, lui, multiplie les masques jusqu’à ne plus très bien savoir lequel lui permet d’aimer. Et au milieu, Sugar avance, fragile et lucide à la fois, cherchant une vérité qui se dérobe sans cesse derrière les apparences.
Wilder filme tout cela en regardant ses personnages se débattre avec une tendresse mêlée d’ironie, laissant le questionnement s’installer dans les corps, dans les regards, dans le rythme même des scènes. Le travestissement n’est pas seulement un ressort comique : il devient un révélateur. De désir, de solitude, de normes aussi, que le film contourne avec une audace qui n’a rien perdu de sa modernité. C’est peut-être cela, au fond, qui continue de nous saisir aujourd’hui. Cette façon qu’a Wilder de faire glisser le spectateur. On entre dans le film en terrain connu : des gangsters, une cavale, en fait une comédie, et, peu à peu, sans même s’en rendre compte, on se retrouve ailleurs. Dans un espace moins défini, plus libre aussi, où les identités ne tiennent plus tout à fait en place.
Ce numéro de L’Avant-Scène Cinéma propose d’en observer les variations. Notre ambition est d’explorer les multiples facettes de cette comédie emblématique. À travers une analyse du film signée René Marx, mais aussi en écho à l’exposition que La Cinémathèque française consacre à Marilyn Monroe, avec un entretien avec sa commissaire Florence Tissot. À la faveur de ce film, il fallait également revenir à cette actrice essentielle, à qui Myriam Burloux rend hommage. Parce que Certains l’aiment chaud constitue l’une des quintessences de l’art de Billy Wilder, il était naturel de revenir à cet ironiste de génie. Le travestissement, moteur comique central du film, permet aussi à Benoît Gourisse d’en suivre les multiples formes à travers l’histoire du cinéma. Enfin, Antoine Sire replace cette œuvre dans le contexte plus large de l’exil des cinéastes allemands à Hollywood, qu’il retrace avec la générosité qu’on lui connaît.
« Nobody’s perfect » !