25/08/2026
À M. ÉRIC NGARLEM TOLDE
Il est très difficile de demander à un journaliste de se taire. Mais lorsqu’il s’agit de la vie d’une personne potentiellement en danger, portée disparue après avoir confronté une institution comme la CNPS, il me semble indispensable de faire preuve d’une prudence particulière.
Dire publiquement qu’elle aurait simulé sa disparition contribue à brouiller les pistes et peut inciter certaines personnes à arrêter de la chercher. Si, au contraire, elle a réellement été enlevée, ce type d’affirmation pourrait objectivement profiter aux ravisseurs et à leurs éventuels complices.
Il ne faut pas non plus exclure que certaines personnes qui vous affirment qu’elle a simulé sa disparition puissent être instrumentalisées, voire payées pour discréditer la victime et sa famille. C’est pourquoi les témoignages non vérifiés doivent être traités avec la plus grande prudence.
Le simple fait de dire « j’ai des sources » ne suffit pas à rendre une information sûre. Une information n’est pas automatiquement vraie parce qu’elle provient de « confrères » ou de prétendues « sources sûres ». Au Tchad, comme ailleurs, des journalistes peuvent être influencés, manipulés ou corrompus. La vérification des faits doit donc rester la priorité.
Ne tombons surtout pas dans le piège qui consiste à discréditer une personne portée disparue alors qu’elle pourrait être en danger. Une personne disparue doit d’abord être recherchée et sa sécurité établie. Les hypothèses sur les circonstances de sa disparition pourront être examinées ensuite.
N’oublions pas non plus que la CNPS semblait particulièrement dérangée par la campagne menée sur les réseaux sociaux autour de cette disparition, notamment par les interrogations concernant son éventuelle implication dans les problèmes qu’elle avait évoqués. Cette situation avait conduit l’institution à publier un communiqué menaçant de poursuites toute personne qui établirait un lien entre sa disparition et la CNPS.
La CNPS est par ailleurs régulièrement accusée d’être très allergique aux dénonciations. Un article publié quelques mois auparavant par TchadOne, intitulé « CNPS : QUAND LA GESTION VIRE À LA PRÉDATION ET À LA RÉPRESSION DES TRAVAILLEURS », évoquait notamment, selon son contenu, un climat de peur, de népotisme et d’intimidation au sein de l’institution.
On se rappelle également, au début de ses problèmes avec la CNPS, des messages d’intimidation qu’elle aurait reçus via Facebook ou WhatsApp. Ces éléments font partie du contexte qui mérite d’être pris en considération.
Cette affaire rappelle aussi le cas de l’influenceuse Miss Simian. Lorsqu’elle avait été enlevée, un artiste tchadien avait consacré un live à son cas. Un intrus était alors intervenu dans le direct en affirmant être son cousin et en assurant qu’elle était saine et sauve. Cette intervention avait conduit à mettre fin au live, puisqu’un prétendu membre de la famille venait de confirmer qu’elle était en sécurité.
Or, selon les informations rapportées par la suite, cet individu n’était pas son cousin, mais une personne de la communauté qui souhaitait faire cesser les discussions autour de cette affaire sur les réseaux sociaux. La jeune femme était pourtant toujours en danger au moment du live.
Cette expérience devrait nous servir de leçon : une affirmation ne constitue pas une preuve.
Monsieur Ngarlem, en affirmant publiquement qu’elle a simulé sa disparition, vous vous êtes désormais attribué une lourde obligation : celle de démontrer qu’elle est réellement en vie et qu’elle n’est pas portée disparue.
Cette démonstration ne peut pas reposer uniquement sur « mes confrères », « mes sources sûres » ou « mes informations ». Elle doit reposer sur des éléments directs, physiques et vérifiables permettant d’établir qu’elle est effectivement en vie.
Pour le moment, la priorité devrait donc être simple : chercher et obtenir une preuve concrète que la journaliste disparue est en vie.
Le reste, disparition simulée ou non, motivations éventuelles, responsabilités et autres hypothèses, pourra être examiné une fois qu’elle aura été retrouvée.
La liberté de la presse implique le droit d’informer. Mais elle implique également une responsabilité particulière lorsqu’une vie humaine pourrait être en jeu.
Republika