30/08/2026
Mosquées en Afrique, investissements stratégiques en Occident : pourquoi le modèle de coopération des États Arabe interroge
Pourquoi certains États arabes semblent-ils privilégier en Afrique la construction de mosquées et la formation d’imams, alors que leurs fonds souverains investissent massivement en Occident dans l’immobilier, la finance, les infrastructures, la technologie, la santé, les télécommunications et l’industrie ?
La question mérite d’être posée, non pas pour opposer les religions ou les peuples, mais pour interroger les priorités économiques et géopolitiques qui accompagnent les relations entre les monarchies du Golfe et l’Afrique. Il y a quelques semaines, une déclaration du président burkinabè Ibrahim Traoré a largement circulé, selon laquelle l’Arabie saoudite aurait proposé de financer la construction de 200 mosquées au Burkina Faso et que le président aurait souhaité que ces ressources soient plutôt consacrées aux écoles, aux hôpitaux et aux entreprises créatrices d’emplois.
Mais cette polémique soulève une question plus large : quelles sont réellement les priorités des investissements des monarchies du Golfe en Afrique, et comment les comparer à leurs investissements en Occident ?
En Occident, des milliards investis dans les secteurs stratégiques
Lorsqu’on observe les investissements internationaux du Qatar, le contraste est frappant. La Qatar Investment Authority, le fonds souverain qatari, investit dans des secteurs aussi variés que l’immobilier, la finance, les infrastructures, la technologie, la santé, les télécommunications, l’hôtellerie ou encore le sport. En Allemagne, le Qatar détient notamment des participations dans des groupes tels que Volkswagen, Siemens, RWE, Deutsche Bank et Hapag-Lloyd. Volkswagen indiquait ainsi qu’au 31 décembre 2025, Qatar Holding détenait 17 % des droits de vote du groupe, faisant du Qatar l’un de ses principaux actionnaires.
Au Royaume-Uni, la Qatar Investment Authority détient 20 % de Heathrow Airport Holdings, la société propriétaire de l’aéroport d’Heathrow. Elle contrôle également Harrods, l’une des marques commerciales les plus prestigieuses du Royaume-Uni. La France n’est pas en reste. Les capitaux qataris sont présents notamment dans l’immobilier et l’hôtellerie de luxe. Katara Hospitality, le groupe hôtelier qatari, possède notamment The Peninsula Paris dans son portefeuille. Le Qatar investit donc dans des actifs qui peuvent générer des revenus, prendre de la valeur, renforcer son influence économique et lui permettre de diversifier une richesse initialement largement issue des hydrocarbures.
L’Arabie saoudite poursuit une logique comparable
L’Arabie saoudite utilise elle aussi son fonds souverain, le Public Investment Fund (PIF), pour transformer les revenus pétroliers en actifs internationaux. Aux États-Unis, le PIF a investi massivement dans Lucid Motors, le constructeur automobile électrique, et a développé des relations d’investissement avec des géants de la finance comme BlackRock, Goldman Sachs et Brookfield. Le fonds saoudien affirme également avoir investi environ 170 milliards de dollars dans l’économie américaine depuis 2017, en incluant investissements directs, engagements dans des fonds et achats de biens et services. En 2024, un partenariat de 5 milliards de dollars avec BlackRock a notamment été annoncé. Dans le secteur technologique, l’Arabie saoudite développe également des collaborations avec Amazon Web Services, Microsoft, Oracle et Google Cloud. Au Royaume-Uni, le PIF possède une participation importante dans Heathrow Airport Holdings et détient 80 % de Newcastle United. Encore une fois, la logique est claire : transformer une partie des revenus pétroliers en participations industrielles, financières, technologiques, immobilières, sportives et infrastructurelles.
Alors pourquoi cette logique paraît-elle différente en Afrique ?
C’est ici que le débat devient véritablement intéressant. L’objectif n’est pas de nier les investissements arabes en Afrique. Ils existent, parfois à grande échelle. La question porte plutôt sur la nature et la visibilité de certains programmes de coopération. Lorsqu’un pays africain manque d’universités, d’hôpitaux, de laboratoires, d’usines, de réseaux ferroviaires, de centres technologiques et d’industries capables de créer des millions d’emplois, on peut légitimement se demander pourquoi les partenariats internationaux ne placeraient pas davantage ces secteurs au cœur de leur stratégie.
Car une mosquée peut être utile à une communauté. Une école transforme une génération. Un hôpital sauve des vies. Une université produit des compétences. Une usine crée des emplois. Un laboratoire produit de la connaissance. Une infrastructure moderne augmente la productivité d’une économie. Ce ne sont pas les mêmes effets économiques.
Le véritable problème est celui du modèle proposé à l’Afrique
Il serait cependant injuste d’accuser indistinctement « les Arabes » d’une stratégie unique. Les États arabes ne constituent pas un bloc homogène. Le Qatar, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Maroc, l’Égypte ou encore d’autres pays ont des politiques, des intérêts et des stratégies différentes. La question doit donc être adressée aux États, aux fonds souverains, aux institutions et aux organisations concernés, et non à des populations entières. Mais cela ne doit pas empêcher de poser une question dérangeante : Pourquoi l’Afrique est-elle si souvent considérée comme un espace où il faut apporter une influence religieuse, culturelle ou humanitaire, alors que les mêmes capitaux peuvent être mobilisés ailleurs pour prendre des positions dans des entreprises, des technologies et des infrastructures stratégiques ?
C’est peut-être là que se trouve le véritable problème. Si l’on ne propose aux populations africaines que des lieux de culte, des formations religieuses et des programmes de prédication, tout en réservant les investissements les plus ambitieux aux secteurs industriels, financiers et technologiques des économies occidentales, on ne contribue pas réellement à transformer la structure économique africaine. On contribue surtout à renforcer une influence.
L’Afrique doit demander davantage
Elle devrait demander des universités, des hôpitaux, des usines, des centres de recherche, des infrastructures énergétiques, des entreprises technologiques, des réseaux de transport, des fonds d’investissement, des formations professionnelles et des partenariats industriels. Elle devrait surtout demander que ses ressources et ses marchés servent à construire une économie capable de produire sa propre richesse. Car le véritable enjeu n’est pas de savoir combien de mosquées on peut construire en Afrique.
L’Afrique a besoin de foi pour ceux qui veulent croire, mais elle a aussi besoin de science, d’industrie, de technologie, de capital et de travail pour ceux qui veulent construire. Et si certains partenaires étrangers considèrent réellement l’Afrique comme un continent stratégique, alors qu’ils le démontrent par leurs investissements. Pas seulement en construisant des lieux où les Africains peuvent prier. Mais en construisant aussi les lieux où ils pourront apprendre, soigner, produire, innover et créer leur propre richesse. Car une Afrique que l’on aide uniquement à prier restera dépendante. Une Afrique que l’on aide à produire, à apprendre et à investir pourra enfin devenir une puissance.