06/09/2026
1. Le décor se fissure
Séville, place d’Espagne, 2 février 2023, 14 h 15
La place d’Espagne avait quelque chose d’indécent.
Une symétrie parfaite, des briques blondes, des faïences bleues et blanches, une lumière d’après-midi assez douce pour rendre la vie supportable. Même les touristes semblaient avoir été placés là par un décorateur.
Pierre s’était appuyé contre la balustrade qui longeait le canal. Il regardait les barques passer sous les ponts, le visage offert au soleil. Depuis son arrivée à Séville, il s’appliquait à ne rien attendre. Ni révélation, ni miracle. Il avait déjà demandé cela à Venise, Florence, Rome, Lisbonne, Madrid. Chaque ville lui avait donné quelques jours de répit, puis l’avait rendu à lui-même.
Au fond, voyager ne changeait pas grand-chose. On emportait sa propre fatigue dans les trains, ses obsessions dans les chambres d’hôtel, ses peurs jusque devant les plus beaux paysages du monde.
Seulement, ici, il y avait la lumière.
Et pendant quelques minutes, cette lumière suffisait.
— PU**IN MAIS C’EST TROP BEAU !
La voix fendit la place avec la délicatesse d’une sirène d’alarme.
Pierre tourna la tête.
Josie avançait vers lui, son sac à dos bringuebalant sur une épaule. Elle portait un manteau trop chaud pour l’Andalousie, des lunettes à monture rouge et l’expression triomphale de quelqu’un qui venait de conquérir un continent.
— Regarde-moi ça, Pierrot ! On dirait Naboo.
Elle écarta les bras, pivota sur elle-même, puis s’arrêta brusquement.
— J’ai chaud.
Elle fouilla dans son sac et en sortit un petit ventilateur USB.
Pierre la regarda l’allumer.
— Tu as traversé l’Espagne avec ça ?
— J’ai traversé ma vie avec ça. Je crois que je ménopause.
Pierre haussa un sourcil.
— Tu as trente-neuf ans.
— Je suis précoce.
Josie dirigea le ventilateur vers lui.
— Et il est où le tien, celui que je t’ai offert ?
— Précieusement dans ma chambre d’hôtel.
— C’est avec toi qu’il devrait être, avec cette chaleur.
— Non mais attends, ça va, il fait vingt-quatre degrés.
Elle ramena le ventilateur vers son visage. Son souffle poussif fit voler deux mèches de cheveux.
— Et toi, toujours aussi beau. C’est chiant.
Pierre sourit.
La voir lui faisait plus de bien qu’il ne voulait l’admettre. Depuis un mois, ils s’appelaient presque chaque jour. Il lui avait montré des plafonds d’églises, des gares désertes, des verres à moitié vides et parfois simplement son visage dans le noir. Josie l’avait écouté parler de liberté quand il allait bien et de solitude quand il allait moins bien. Elle n’avait jamais essayé de distinguer les deux. Elle savait que chez lui, elles se ressemblaient.
— Tu m’as manqué, dit-il.
Elle baissa son ventilateur.
— Ah. Quand même.
— N’en profite pas.
— Trop t**d, je jubile.
Elle s’approcha et le serra contre elle. Pierre sentit la fraîcheur de son manteau, l’odeur de sa cigarette et celle, plus discrète, de son parfum. Quelque chose de familier. Quelque chose qui ne lui demandait aucun effort.
Josie recula pour l’examiner.
— Tu as maigri.
— Un peu.
— Tu dors ?
— Un peu.
— Tu baises ?
— Beaucoup.
— Parfait. On va boire.
Ils quittèrent la place sous le soleil de l’après-midi.
Dans les ruelles de Santa Cruz, les murs blanchis retenaient encore la chaleur. Josie parlait de son vol, d’un enfant qui avait frappé trois heures dans son siège et d’une hôtesse qui ressemblait, selon elle, à une ancienne rivale de karaoké. Pierre l’écoutait d’une oreille, amusé par cette capacité qu’elle avait à occuper tous les silences.
Ils s’installèrent dans une bodega où des jambons pendaient au plafond. Des assiettes circulaient au-dessus des têtes. L’air sentait l’ail, l’huile chaude et le vin rouge.
Josie parcourut la carte pendant moins de dix secondes avant d’interpeller le serveur.
— Una grande ración de todo.
Le serveur, un brun à la chemise entrouverte, la regarda avec prudence.
— ¿Todo?
— Todo. Maximum pleasure.
Pierre leva les yeux vers lui.
— Elle ne parle pas espagnol, mais elle le parle très fort.
Au Portugal, elle avait salué chaque chauffeur de bus d’un sonore « olái ». Un peu d’espagnol, un peu d’anglais, et pas un mot de portugais.
Le serveur rit et s’éloigna.
Josie le suivit des yeux.
— J’en ferais bien ma tapa.
— Avec supplément aïoli ?
Son rire partit d’un coup. Clair d’abord, puis déformé par un grognement qu’elle tenta d’étouffer dans sa main. Pierre connaissait ce bruit depuis plus de vingt ans. Il résistait rarement plus de quelques secondes.
Quand ils retrouvèrent leur souffle, les premières assiettes arrivèrent.
Josie leva son verre de tinto de verano.
— À ton voyage.
Pierre cogna doucement son verre contre le sien.
— Il touche à sa fin.
— Pas encore. Je viens d’arriver.
— Justement.
Elle prit une gorgée et l’observa au-dessus du bord de son verre.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Tu es parti pour te retrouver. Je voudrais savoir si tu étais bien caché.
Pierre piqua une croquette avec sa fourchette.
— À Lisbonne, peut-être.
— Je savais que tu allais me parler de Lisbonne.
Il sourit malgré lui.
Son dernier soir là-bas, il était resté au pied du Cristo Rei jusqu’à la tombée de la nuit. Face au pont suspendu et aux lumières de la ville, il avait senti les larmes lui monter aux yeux. Pas de tristesse précise. Plutôt la sensation étrange de quitter un endroit qui lui avait offert, pendant quelques jours, une version de lui-même qu’il aurait aimé garder.
— J’ai eu du mal à partir, dit-il. J’avais l’impression de laisser quelque chose derrière moi.
— Quoi ?
— Je ne sais pas. C’est bien le problème.
Josie ne répondit pas tout de suite. Elle repoussa une assiette vide pour faire de la place aux gambas.
— Et depuis ?
— Madrid, Valence, Murcie. Des musées, des bars, des chambres.
— Des hommes.
— Aussi.
— Combien ?
Pierre la regarda.
— Tu tiens vraiment à tenir une comptabilité ?
— J’ai toujours rêvé d’être expert-comptable de ta bite.
Il éclata de rire.
Les rencontres s’étaient multipliées au fil du voyage. Certaines avaient duré une nuit, d’autres moins d’une heure. Il ne gardait parfois de ces hommes qu’une vidéo, un tatouage, une odeur ou la forme d’un dos sous ses mains. Sur le moment, le désir effaçait tout. Ensuite, dans le silence revenu, il se sentait souvent plus seul qu’avant.
Il ne le dit pas à Josie. Elle le savait déjà.
— Et le petit Rémois ? demanda-t-elle.
Pierre releva les yeux.
— Quel petit Rémois ?
— Ne joue pas au con. Jérémy. Celui à qui tu as fait visiter Lisbonne en visio comme si tu présentais un épisode d’Échappées belles en rut.
— On a parlé, c’est tout.
Pierre se concentra soudain sur son verre.
— Plusieurs fois.
— De temps en temps.
— Tu lui as montré le coucher de soleil depuis le Cristo Rei. À moi, tu as montré les toilettes d’une gare.
— Les azulejos étaient magnifiques.
Josie se pencha vers lui.
— Il te plaît.
Pierre prit son verre.
— Il a vingt-sept ans.
— Ce n’était pas ma question.
— C’est un gamin. À cet âge-là, tout paraît immense. La moindre attirance devient une histoire, la moindre absence devient un drame.
— Alors que toi, tu as atteint la sagesse. Tu couches avec des inconnus pour ne surtout rien ressentir.
La phrase tomba entre eux sans brutalité. Josie n’avait pas haussé la voix. Elle venait seulement de viser juste.
Pierre but une gorgée.
— Pour le moment, je baise. Ça me va très bien.
— Bien sûr.
Il allait répondre quand le son du téléviseur fixé au-dessus du comptoir augmenta brusquement.
Le serveur venait de changer de chaîne.
Un bandeau rouge défilait au bas de l’écran. Une journaliste parlait devant l’entrée d’un hôtel. Derrière elle, des gyrophares bleus éclairaient la façade.
Pierre reconnut l’endroit avant même de comprendre les mots.
Le Gran Sevilla.
Son verre resta suspendu devant ses lèvres.
— …cuerpo encontrado esta mañana en una habitación del hotel…
Un corps retrouvé ce matin dans une chambre de l’hôtel.
La photo apparut.
Marco Leiva.
Pierre cessa de respirer.
Le sourire, les yeux bruns, la barbe courte. Les mêmes traits que sur les photographies échangées sur Grindr, l’application de rencontre entre hommes. Le même visage qui, quelques heures plus tôt, s’était approché du sien dans la pénombre de la suite 708.
Non.
Il regarda l’écran comme si l’image pouvait encore changer.
— ACTOR MARCO LEIVA ENCONTRADO MU**TO EN SEVILLA.
Les bruits de la bodega reculèrent. Les voix, les assiettes, les verres, tout sembla s’éloigner derrière une paroi.
Une vidéo remplaça la photographie. Marco apparaissait sur un plateau de télévision, une femme assise à ses côtés. Deux enfants riaient près d’eux.
Pierre sentit son estomac se contracter.
Josie suivit son regard.
— C’est qui ?
Il ne répondit pas.
Des images revenaient par fragments. La porte de la suite 708. La bouteille de Corpinnat. La main de Marco sur sa nuque. Son rire étouffé quand Pierre avait renversé son verre. Puis ce départ rapide, sans promesse, sans numéro échangé, sans raison de se revoir.
Un plan cul. Rien de plus. Sauf qu’un plan cul ne finissait pas au journal télévisé.
— Pierre ?
Il posa son verre. Sa main tremblait.
Josie le vit.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Sur l’écran, la journaliste répétait le nom de l’hôtel. La police cherchait à reconstituer les dernières heures de l’acteur. Pierre pensa à son passage. Aux caméras. Aux messages encore présents dans son téléphone. À son visage, peut-être enregistré dans un couloir. À son ADN partout dans cette chambre.
Josie se rapprocha.
— Tu le connaissais ?
Pierre parvint enfin à détacher les yeux du téléviseur.
— J’étais avec lui hier soir.
Pour la première fois depuis son arrivée, Josie ne trouva rien à répondre.
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