18/12/2025
SQM n°425 - L'invité de Mousset
Inlassablement, Emmanuel Mousset poursuit ses rencontres avec celles et ceux qui façonnent l'histoire de notre ville. Pour clore l'année 2025, voici Dora Alexandre, la présidente de l'association Hansemble. En tant que personne de petite taille, elle connaît la douleur de vivre avec un handicap. Ce qui ne l'empêche pas de militer pour le bien-être et la bienveillance au sein d'une société inclusive…
Dora Alexandre est présidente de la toute jeune association Hansemble, créée il y a trois ans, et déléguée régionale pour les Hauts-de-France de l'APPT, Association des Personnes de Petite Taille. Nain ou naine, ce sont des mots qu'elle n'accepte pas car porteurs d'une image négative : le bouffon, le méchant, la bête de foire qui fait peur ou qui fait rire, un phénomène qu'on exhibe, pas loin du monstre. Derrière le préjugé popularisé par la littérature et le cinéma, Dora Alexandre veut réhabiliter la personne humaine que rien ne distingue fondamentalement des autres. L'expression "personne de petite taille" lui convient. Mieux encore : "personne atteinte d'un handicap", car il s'agit bien de cela, l'achondroplasie, une maladie génétique qui affecte la croissance des membres, la plus courante parmi les 500 qui expliquent le nanisme.Dora est née en 1975 à Saint-Quentin, d'une famille ouvrière. Deux mois après la naissance, l'hôpital Necker à Paris diagnostique sa maladie. Elle devra être suivie médicalement toute sa vie. Petite, elle porte un corset. La prise de conscience de sa différence a lieu progressivement. Enfant, elle ne se rend pas vraiment compte, même si elle court moins vite ou tombe plus souvent que ses camarades à l'école, même si ses vêtements sont parfois trop grands. C'est à partir de 12 ans, à travers les regards, les remarques ou les plaisanteries, qu'elle apprend vraiment qu'elle n'est pas comme tout le monde. La période de l'adolescence, tout en crise d'identité et recherche de soi, n'arrange rien : Dora Alexandre éprouve de la colère, ressent un mal-être. Relations sociales et vie amoureuse ne sont pas faciles. Elle ne va pas bien et ça se voit. Au lycée Jean-Bouin, elle poursuit des études pour devenir styliste, un métier qui lui plaît. Mais l'école à Paris coûte trop chère, elle doit renoncer. Elle décide de travailler dans le social, animatrice au Centre social du Vermandois et dans le sud de l'Aisne pendant une quinzaine d'années.L'entrée dans la vie professionnelle a permis à Dora Alexandre de s'affirmer et de s'accepter. A partir de 18 ans, elle prête beaucoup moins d'attention aux regards et aux réflexions : elle se sent mieux, d'autant qu'un événement va changer sa vie. Avec une copine, elle s'offre des vacances en Tunisie, un séjour en thalassothérapie. L'un des employés du centre, Abdallah, la remarque et c'est le coup de foudre. Mais Dora, qui jusque-là n'a vécu que des amourettes, doit retourner en France. Son amoureux écrit, appelle, la retrouve un an plus t**d et choisit de repartir avec elle à Saint-Quentin : le grand amour se confirme. Ils sont mariés depuis vingt-trois ans et ont trois enfants, Nahel, Kaïs et Lina. Abdallah a trouvé du travail, chef d'équipe dans le bâtiment.La belle histoire n'efface pas les difficultés. Imagine-t-on ce qu'est l'existence d'une personne de petite taille ? Dès qu'elle sort de chez elle, elle focalise l'attention, on la remarque : "C'est normal que je provoque l'étonnement". Dora Alexandre, avec le temps, a appris à distinguer les coups d'œil ironiques, les sourires en coin. Il y a aussi les comportements dégueulasses qu'encourage le smartphone : elle est filmée à son insu, la vidéo est postée sur les réseaux. Dora a beau se montrer indifférente à ce qui est méprisable, il y a des moments où elle craque : "C'est trop dur, j'ai besoin de pleurer, je sais que la souffrance sera là jusqu'au bout. Alors je peux être aigrie." Et puis il y a la crainte de l'avenir : "Je m'inquiète de tout, c'est dans ma nature. Comment vais-je vieillir avec ce handicap ? Même si, avec les avancées de la médecine, les personnes de petite taille sont mieux traitées qu'autrefois. On entre aujourd'hui dans la génération des seniors."Malgré tout, Dora Alexandre n'hésite pas à le dire : elle est heureuse et ne se sent pas victime ! Son charme et son sourire nous le font comprendre. Il y a bien sûr la présence de ses enfants, le soutien de son mari et une société qui évolue, qui se montre plus tolérante, même s'il reste beaucoup de progrès à faire. Surtout, Dora s'est forgée une conviction : il faut transformer son handicap en force. "Je ne suis pas comme tout le monde ? Eh bien tant mieux ! On nous parle sans cesse de bienveillance : il faut commencer à l'être à l'égard de soi. Quand on ne va pas bien, on ne peut pas être bienveillant envers les autres. Je veux transmettre le bien-être qui est en moi." Mais comment ? D'abord par la parole : "En dialoguant avec quelqu'un, on l'humanise." Un exemple concret : dans le Village de Noël, il y a quelques jours, alors qu'elle tient un stand pour son association, un jeune de 16 ans passe avec ses copains et leur balance pour faire son malin : "Wesh la naine". C'est sans doute plus bête que méchant, mais désagréable à entendre et irrespectueux. Dora le reprend tranquillement, il est confus, ne pensait pas à mal. La parole est une arme qui désarme, efficace et inoffensive.Dora Alexandre fonde le 8 mars 2022, journée internationale des droits des femmes, l'association Hansemble. L'objectif est de réunir tous les handicaps afin de sensibiliser l'opinion. "Ensemble, on est plus fort. Il faut sortir du cloisonnement. Notre slogan : construisons une société inclusive." L'association regroupe pour le moment une vingtaine d'adhérents. Dora pense que les mentalités évolueront si les représentations collectives changent. Les personnes de petite taille ont accédé à la célébrité à travers les figures populaires de Mimie Mathy ou de Passe-Partout, mais leur image est ambiguë. Malgré les bonnes intentions, la télévision reproduit des préjugés que Dora Alexandre veut déconstruire. Pour 2026, Hansemble va multiplier les initiatives en jouant la carte de la sensibilisation. Mais Dora Alexandre a bien conscience qu'on ne peut faire évoluer la société qu'en occupant des postes à responsabilité, qu'en exerçant le pouvoir à un niveau ou à un autre. Elle s'investit déjà beaucoup, est-elle prête à aller plus loin, à s'engager en politique ?
"Pas pour le moment, un jour peut-être…"