12/11/2025
Il faisait encore nuit quand mon collègue m’a prévenu par SMS.
Une enveloppe avait été déposée sur mon bureau.
Elle ne portait aucune annotation.
Une clé USB avait été glissée à l’intérieur.
Je savais que c’était lui.
J’ai fermé ma porte à clé.
L’équipe de jour prenait son service au commissariat.
J’ai allumé une clope.
Réflexe idiot quand l’angoisse me submergeait.
Sa fumée montait lentement dans le cagibi qui me servait de bureau.
Un seul dossier sur la clé avec ce nom de fichier : Tes brouillons
Entre angoisse et excitation, j’ai double-cliqué sur l’icône.
Des centaines de fichiers étaient entassées dans cet espace numérique.
J’ai vu défiler mes propres mots.
Des débuts d’idées, des phrases inachevées, des concepts jamais développés.
Tout ce que j’avais jugé inutile, bancal ou raté.
Chacun d’entre eux était précédé d’une annotation en rouge.
> Trop copywrité.
> Zéro originalité.
> Pas assez vrai.
> Manque d’audace.
J’ai senti quelque chose me tordre les tripes.
Il ne s’en prenait pas aux autres.
L’écran s’est figé.
Puis une phrase est apparue.
Courte.
Tranchante.
Tu m’as cherché, inspecteur, mais c’est moi qui t’ai créé.
Je suis resté tétanisé.
Le goût du tabac amer sur la langue.
L’écho de ma propre voix qui résonnait trop fort dans ma tête.
La suite du message apparut.
Je suis né le jour où tu as cessé d’écrire avec courage.
Le jour où tu as préféré plaire plutôt que dire.
Chaque fois que tu t’es censuré, j’ai grandi.
Chaque fois que tu as copié, j’ai tué.
Chaque fois que tu as douté de ta voix, j’ai frappé.
Je me sentais vaciller dans mon bureau.
Je me rattrapais de justesse à une chaise.
J’avais fermé le dossier. De colère, de défi, de peur.
Les visages des victimes s’effaçaient, remplacés par des souvenirs.
Mes débuts. Mes hésitations.
Mes posts avortés.
Je compris, enfin.
Le Tueur du Vide n’était pas un homme.
C’était une idée.
Une peur.
Une ombre née de tous mes renoncements.
Il n’avait jamais existé ailleurs que dans mes silences.
J’ai rouvert le dossier.
Un fichier vide.
Un curseur qui clignotait.
Je me suis approché plus près de l’écran.
Juste pour m’assurer que je n’étais pas devenu fou.
La lumière de l’écran a balayé la pièce.
J’ai cru apercevoir mon double une dernière fois.
Avec un sourire.
Ni menaçant, ni moqueur.
Juste complice.
Puis j’ai tout éteint.
J’ai saisi mon carnet et mon stylo.
La journée allait être longue.
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Le Tueur du Vide n’existe pas.
Mais son ombre, oui.
Elle plane au-dessus de chaque créateur, chaque entrepreneur, chaque auteur qui hésite à montrer ce qu’il est vraiment.
Elle naît quand on censure une idée « par prudence ».
Quand on copie pour se rassurer.
Quand on choisit d’être parfait plutôt qu’humain.
Le vide ne tue pas.
Ce sont nos silences qui lui donnent de la force.
Écrire, créer, partager sont des manières de le repousser, au moins pour un temps.
Une résistance douce, mais obstinée.
Mot après mot.
Histoire après histoire.
Alors continue d’écrire.
Même si tu trembles.
Même si tu doutes.
C’est l’unique moyen de ne pas disparaitre.